• Ne supportant plus ce spectacle et voulant éloigner Ménandre, le voleur tente un dernier baroud d'honneur en criant un « Tu me fais honte, Echidna » avant de s'écarter et de regagner ce qui leur tient lieu de chambre. Le gamin est sous le choc et reste muet. Elland ne le lâche pas et lui promet qu'ils sont en sécurité ici, même s'il n'en est pas vraiment sûr. A vrai dire, c'est la première fois qu'il voit les gargouilles aussi féroces et dangereuses. Et bien qu'il ne l'avouerait pour rien au monde, il a peur...
    Assis côte à côté sur la paillasse du voleur, ils se perdent en spéculations sur l'origine cette bagarre. Elles devaient être à cran, c'est certain, comme tout le monde. Et peut-être qu'une simple boutade a mis le feu aux poudres. Ou alors, c'est une histoire de jalousie. Ou alors, elles ont voulu... Il tourne brusquement la tête en devinant un mouvement à l'entrée de la pièce. C'est Echidna, la tête basse et les ailes pendantes, qui s'avance en tentant de se faire toute petite. Ménandre a un mouvement de recul involontaire, et la gargouille s'aplatit au sol pour se faire pardonner. Dans ses yeux se lisent la honte et le remords.
    Elland tente de garder un visage dur, pour bien marquer son mécontentement. Mais de l'épaule d'Echidna coule un épais liquide pourpre.


    - C'est malin, t'es blessée... Allez, viens, approche.

    Contrite, elle obéit et s'allonge près de lui. A l'aide d'un tissu et d'un peu d'eau fraîche, il nettoie la plaie tout en la sermonnant. Il repère de nombreuses autres éraflures qu'il lave également. Pèire entre alors dans la salle avec un pot d'onguent qu'il tend au voleur avant d'examiner la gargouille.

    - Mets-en régulièrement sur les plaies. Elle devrait être rapidement guérie. Et merci pour ton aide.
    - Mon aide ?
    - Echidna a tout de suite arrêté quand tu lui as parlé. Alors les autres t'ont imité. Il leur a fallu plus de temps mais ça a mis fin à la bagarre. Elles ne m'écoutaient pas. Elles ne voulaient rien savoir.
    - Tu sais pourquoi elles se sont battues ?
    - L'une d'entre elle a fait un commentaire sur la valeur du maître d'une autre. Alors chacune y est allée de sa remarque désobligeante et elles en sont venues aux griffes pour laver l'affront. Echidna était la plus virulente pour sauver ton honneur.

    Elland jette un regard à Echidna, en essayant de prendre l'air sévère. Elle a la bonne idée de paraître plus désolée encore, et laisse échapper un faible gémissement.

    - C'était stupide de rentrer dans leur jeu, Echidna. Tu aurais dû les ignorer.

    Elle baisse les yeux et se cache la tête sous les pattes. Attendri, le voleur la caresse derrière l'oreille et la remercie dans un murmure. Après tout, elle a pris sa défense ! Et pour être tout à fait honnête, si quelqu'un avait dit du mal d'elle, il lui aurait cassé la figure aussi.

    - On va rentrer à Rivemorte, Pèire.
    - J'allais te le conseiller.
    - Elle peut voler malgré ses blessures ?
    - Oui, elles sont superficielles. Echidna saura où me trouver si besoin. Soyez prudent.

    Pèire lui offre un dernier sourire avant de quitter la pièce. Il a sans doute encore beaucoup d'autres gargouilles à soigner. Elland applique avec douceur l'onguent sur les plaies, observé par le gamin silencieux. Son envie de partir est pressante et irrépressible. Il ne supporte plus cette prison dorée. Mais il y a Ménandre. Lorsqu'il en a terminé, il se tourne vers lui et lui demande :

    - Tu veux rentrer avec moi ?
    - Non. Pèire me ramènera.
    - Je... Tu connais l'Hermine Affamée ?
    - Oui, elle est sur la place du marché.
    - Exactement. Si tu as besoin de quoi que ce soit, attends-moi là-bas. J'y déjeune tous les jours. N'hésite pas, bonhomme.

    Les yeux du gamin sont un peu trop humides et il se contente d'acquiescer. La gorge nouée par l'émotion, Elland lui ébouriffe les cheveux avec tendresse. Il se redresse brusquement pour couper court aux effusions et rassemble ses affaires dans un ballot. Echidna est prête à partir et ne semble pas le moins du monde gênée par sa blessure. Elland s'accroupit à hauteur du gamin, et lui répète :

    - Je t'aiderai Ménandre, je te le promets, alors n'hésite pas.

    A nouveau, le gamin se contente d'acquiescer, les yeux remplis de larmes. Et soudain, il se jette sur Elland pour le serrer dans ses bras. Les yeux écarquillés, le voleur reste figé, abasourdi. Et fini par l'étreindre à son tour, dans un silence chargé d'émotion.

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  • Rivemorte, Chap.18

     
    Dès lors, leurs journées sont rythmées par de longues ballades en forêt, cadre propice aux confidences pour Ménandre. Même Elland, oubliant l'âge du garçon, se livre parfois, cédant à l'apaisement qu'offre la confiance. Et lorsque les mots se font rares, ils s'entraînent pendant de longues heures au maniement d'épées et de dagues en bois. Ménandre est un élève très doué, qui avait déjà de l'expérience. Sa petite taille lui est très utile et il est particulièrement agile. Mais si Elland est son professeur pour les armes, c'est le gamin qui l'aide à progresser dans l'art difficile du vol à la tire.
    Les soirées et les nuits sont consacrées à Echidna. Ils volent de longues heures autour du repaire, allant parfois jusqu'au bout de la forêt, où l'on peut apercevoir, lorsque le ciel est clair et la lune resplendissante, de petits villages nichés au creux de la vallée. La potion offerte par Pèire leur a ouvert des nouveaux horizons. Désormais Elland connait mieux sa gargouille, et il n'hésite plus à se livrer à elle. Il l'interroge aussi, sur ce qu'elle ressent et ce qu'elle souhaite. Et même si elle ne parle pas, ni dans son esprit ni à voix haute, il la comprend parfaitement.

    Il fuit Isaïde comme la peste. Elle a réussi à le coincer plusieurs fois, et le voleur se demande sérieusement si elle ne serait pas un suppôt de Satan : systématiquement, elle le surprend dans une situation délicate. Comme la fois où il a déchiré un pantalon en voulant l'étendre sur une belle branche haute. Belle, certes, mais fragile. Trop fragile pour supporter son poids lorsqu'il a voulu y accrocher son linge.
    Elle a réussi à le surprendre également lorsqu'à peine sorti du lac, nu comme le jour de sa naissance, frigorifié, il essayait d'enfiler sa chemise. Sa peau humide avait pris en otage l'arrière du vêtement, et le premier bouton, sadiquement fermé, l'empêchait de passer la tête. La voix moqueuse de la fille de joie lui avait proposé de le soustraire au terrible péril qu'il courrait. Quant aux autres cas, Elland préfère ne pas y penser.
    Les repas sont pris en commun, bien qu'Elland reste la plupart du temps silencieux. Il ne s'efforce pas de connaître les autres. Même s'ils sont tous des hors-la-loi, et qu'ils devraient avoir des affinités, il n'arrive pas à leur faire confiance. Et il n'aime pas s'immiscer dans un groupe déjà formé.

    Les jours s'écoulent lentement, bercés par ces quelques activités qui ne satisfont pas pour autant le voleur, qui trépigne d'impatience. Depuis le temps, les gardes devraient s'être fait une raison, et avoir abandonné leurs recherches. Il se surprend souvent à songer à son retour à Rivemorte. Aller chez lui, d'abord, pour s'assurer que rien n'a bougé et mettre les bijoux, qu'il porte constamment sur lui, en sécurité dans leur cachette habituelle. Après, aller saluer la jeune drapière. Peut-être même lui offrir une jolie brioche encore tiède. Et puis, se rendre à l'Hermine Affamée, manger un bon ragoût bien chaud. Ensuite, aller voir Thémus, s'assurer qu'il va bien, et prendre des nouvelles des arrestations.

    Lorsqu'ils rentrent à la grotte, ce soir-là, un terrible vacarme couvre presque le tumulte de la cascade. Les hors-la-loi sont rassemblés dans le couloir principal. Passant un bras autour des épaules de Ménandre, pour le protéger en cas de besoin, Elland s'avance au milieu de la foule. Des grondements sourds proviennent de la salle des gargouilles. Inquiet pour Echidna, Elland joue des coudes pour voir ce qu'il se passe. Pèire, en première ligne, est totalement impuissant et s'agite vainement. Dans la caverne, un indescriptible chaos règne. C'est une mêlée de crocs, de griffes, d'ailes et de prunelles rougeoyantes. Le combat est titanesque, toutes en ont pris part. Incapable d'y mettre un terme, Pèire marmonne des « trop de promiscuité », « ne supportent plus l'enfermement », « j'aurais dû trouver une ville sûre ». A la veine qui pulse sur son front, Elland devine qu'il essaie, par télépathie, de mettre un terme à la bagarre, en vain. Un inconscient fend la foule de badauds et s'approche des gargouilles. Qu'espère-t-il bien faire, face à ces monstres furieux ? Leur tapoter sur l'épaule et leur demander poliment d'arrêter ? Il s'approche trop près et ignore les mises en gardes de Pèire. Une énorme paire de crocs acérés lui frôle le coude, manquant de lui arracher le bras. Il semble alors seulement prendre conscience du danger et se recule précipitamment.


    - Elles sont déchaînées. N'essayez pas de les approcher, elles ne vous reconnaitront pas, les prévient Pèire.

    Pétrifié par la surprise et la peur, Elland cherche Echidna dans la masse. Il aperçoit, le temps d'un clignement d'œil, une corne familière, qui disparaît rapidement dans la mêlée. Les grognements font trembler la roche. Parfois, l'une d'entre elle se voit propulsée hors du champ de bataille et s'écrase lourdement contre la paroi. Aussitôt, elle retourne au combat, griffes et cornes en avant. Qu'a-t-il bien pu se passer pour qu'elles en arrivent là ? Comment les séparer ? Quand des chiens se battent, des coups de bâton ou des seaux d'eau parviennent à les séparer. Mais là ? Elles ne s'apercevront même pas qu'ils tentent de mettre un terme à la bagarre...
    Blotti contre Elland, le gamin tremble de peur. Tous les visages sont graves et reflètent l'impuissance qu'ils ressentent. Comment arrêter une douzaine de gargouilles enragées qui se battent comme des chiffonniers ?

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    Lorsqu'il se réveille le lendemain, Ménandre a disparu et Echidna est toujours là, allongée devant l'entrée. Figée. Pourtant, il n'y a pas de soleil ici !
    Intrigué, il quitte la pièce à la recherche de celui qui pourra le renseigner. Il trouve Pèire dans ce qui s'avère être la salle commune : tous les réfugiés sont en train de déjeuner. Visiblement, ils ont tous l'habitude de veiller une partie de la nuit. Se réveiller à midi ne semble pas être inopportun ici.
    Ils ne s'interrompent pas longtemps à son arrivée, et poursuivent leurs conversations. Elland accepte avec un sourire la nourriture que Ménandre lui tend, et rentre dans le cercle pour manger, sans pour autant s'insinuer dans les discussions.
    Il se sent mal à l'aise ici. Il n'a jamais réellement fréquenté les autres hors-la-loi, étant par nature méfiant. Et son visage est exposé aux yeux de tous.
    Discrètement, il observe les hommes et les femmes qui forment cette étrange assemblée. S'ils sont d'âges différents, de carrures et d'apparences variées, ils ont en commun un visage marqué par la clandestinité et l'inquiétude. De minuscules ridules, à la commissure de leurs lèvres et de leurs yeux en sont la preuve irréfutable. Et pourtant, ils discutent comme si de rien n'était. Isaïde est là également, elle lui a offert un sourire charmeur avant de l'ignorer totalement.
    Ces inconnus, là, qui déjeunent tranquillement, l'ont vu dans la pire des situation possible. Vulnérable, ridicule. Inconscient. Jamais il ne pourra donner suffisamment le change pour passer pour un voleur digne de ce nom. Pour eux, il restera à jamais le crétin qui s'est vautré au sol avec sa lessive à peine sèche.

    Elland sent son cœur s'emballer et ses mains devenir moites. Dans l'indifférence générale, un étau invisible s'est emparé de sa poitrine et la presse jusqu'à rendre sa respiration laborieuse. Il se redresse d'un geste brusque, laissant sur place les reliefs de son repas, le cœur au bord des lèvres, et quitte précipitamment la caverne.

    Il trouve refuge au pied d'un immense arbre, dont les racines s'abreuvent directement au lac. Tant pis pour la discussion avec Pèire. Il devait fuir les autres. Peu à peu, l'étau se desserre. Elland passe une main dans ses cheveux, les yeux rivés sur le sol inégal. Une fichue crise d'angoisse. Il vient d'avoir une fichue crise d'angoisse après seulement une journée entière dans ce refuge. La proximité des autres le gêne, réellement, physiquement. Savoir que n'importe qui peut s'approcher de lui quand il dort, quand il mange, le perturbe. Vivre constamment entouré, avoir à porter un masque, à être sans cesse sur le qui-vive. Il ne tiendra jamais un mois. Il va craquer avant, c'est certain. Il va demander à Echidna de le ramener à Rivemorte, et cette satanée tête de mule va refuser. Et il ne lui restera plus qu'à se jeter dans le lac pour mettre fin à ses souffrances.

    Une pierre plate rompt le silence environnant en ricochant, à de nombreuses reprises, sur la surface limpide. Non loin, un Ménandre faussement concentré sur le résultat de son lancer fait son possible pour avoir l'air innocent. Elland laisse échapper un grognement de mécontentement. Il voulait être seul ! Mais il éprouve une étrange affection pour le garnement. Alors quand le gamin s'approche de lui, penaud et s'accroupit sur une racine apparente, il le laisse faire. Ménandre murmure :


    - Tu as l'air triste.
    - Un peu, répond le voleur dans un semblant de sourire. Rivemorte me manque. Le brouhaha du marché me manque. Ma solitude me manque.
    - Moi aussi, j'aimerais bien être encore là-bas. Mais je ne veux pas aller à Terregrise.
    - Ce n'est assurément pas un endroit pour toi. Tu es bien plus en sécurité ici. Tu te promènes souvent dans les alentours ?
    - Oui. Je ne connais pas les autres, à part Pèire. Et je ne les aime pas beaucoup.
    - Pourquoi ?
    - Je préfère être tout seul. Alors je viens ici.

    Le silence retombe sur le lac. Ils laissent leurs regards se perdre dans leurs pensées, pas vraiment joyeuses. Deux solitaires, contraints à vivre en huis-clos. Se sentant obligé de changer la conversation, Elland demande :

    - Comment tu as connu Pèire ?
    - Il a … enfin, il avait une taverne dans la rue où je suis le plus souvent, marmonne le gamin après un long silence. Et... enfin, il m'a surpris pendant que je cherchais à manger.

    Les gestes plus brusques du garnement trahissent sa nervosité. Elland imagine sans peine la terreur qui avait dû s'emparer de lui quand il s'était retrouvé face au colosse.

    - Il m'a attrapé par le bras, et m'a traîné dans les cuisines. Je croyais qu'il allait me battre, mais... en fait, il m'a donné une écuelle pleine de potage encore chaud, et du pain croustillant. Et quand je n'arrive pas à trouver de quoi manger, je vais le voir. Il me donne toujours quelque chose. En hiver, il veut que je reste dormir.
    - Et tu ne veux pas ?
    - Non. Il me fait un peu peur, rajoute Ménandre après une courte pause. Il est si grand ! Et ses mains sont larges comme des battoirs. Toi, par exemple, tu ne fais pas du tout peur. Mais lui...

    Elland se pince les lèvres pour ne pas réagir à l'affront. Il fait tout son possible pour avoir l'air à la fois inoffensif aux yeux des gardes et menaçant au regard des autres. Et voilà qu'en une petite phrase négligemment jetée en l'air, Ménandre casse tout. Et pourtant... La candeur du mioche est désarmante. Il n'avait sans doute aucune mauvaise intention. Voilà. Il ne peut décemment pas lui en vouloir d'avoir exprimé son opinion. Quoique...
    Comme s'il avait senti l'hésitation du voleur, Ménandre poursuit hâtivement.


    - Mais les gardes ont mis le feu à sa taverne. Alors il ne pourra plus m'aider.
    - Il n'y a personne d'autre qui t'aide ? Interroge Elland, pour oublier la petite pique.
    - Si. Il y a Maelenn aussi. Elle me donne des vêtements, et même une couverture, au début de l'hiver. Mais elle ne me laisse jamais rentrer, parce qu'elle vit avec d'autres gens. Et puis, elle ne peut pas me donner à manger. Mais elle est très gentille.
    - Elle est jolie ?

    Les joues de Ménandre s'empourprent, et il hoche vivement la tête pour toute réponse. Elland lui ébouriffe gentiment les cheveux, amusé par sa réaction. Cette fois, c'est Ménandre qui change de sujet, en lui proposant d'aller découvrir la forêt. Alors qu'ils déambulent entre les arbres, Ménandre devient plus loquace, et raconte ses plus beaux butins. Sa spécialité, c'est de faire les poches aux passants étourdis. La plupart du temps, ça lui permet de vivre presque normalement.. Mais parfois, ce n'est pas un bon jour et il doit se serrer la ceinture.
    Ce gamin, à qui il fallait arracher la moindre information, se met à bavarder comme une pie. Elland l'écoute attentivement, un large sourire attendri sur les lèvres. Le soleil s'incline à l'horizon lorsqu'ils arrivent devant la cascade. La journée a filé sans qu'aucun d'eux ne s'en aperçoive.


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  • Rivemorte, Chap.16

    Un profond sentiment de tristesse teinte cette période, étroitement mêlé à l'incompréhension. Puis c'est une vague de soulagement qui s'empare d'elle lorsqu'il fait un premier pas vers elle. Il se présente gauchement, Elland. Il lui sourit. Elle rayonne de bonheur. Le temps passe, apportant chaque jour de petites joies et de grandes aventures. Et si Elland râle parce qu'elle joue à raser les murs, elle sait qu'il aime ça, malgré tout.

    L'effet de la potion se dissipe, ne laissant qu'un intense sentiment d'amour, si profond qu'il semble s'ancrer dans son cœur à tout jamais.
    Pèire est parti sans qu'aucun d'eux ne s'en aperçoive. Echidna le dévisage un long moment avec ses yeux si expressifs, puis se relève. Et pour la première fois depuis qu'ils se connaissent, elle lui fait cérémonieusement signe de monter sur son dos. Il n'hésite pas un instant, et s'il noue les bras autour de son cou, ce n'est pas uniquement pour assurer sa prise. Elle joue avec lui, flirtant avec la surface du lac, puis s'envole presque à la verticale le long des arbres qui le borde. Mais rien ne pourrait gâcher ce moment de complicité pure. Sous l'oeil bienveillant de la lune, ils ne deviennent plus qu'un, planant au dessus de la forêt dans une communion parfaite. Ils effleurent les pentes escarpées de la montagne où subsistent les dernières traces de neige et tutoient les nuages qui parsèment le ciel nocturne.
    Ce moment de grâce prend fin bien trop rapidement au goût d'Elland, lorsqu'Echidna rebrousse chemin pour regagner la cascade. Les premières lueurs de l'aube tentent de percer la chape obscure qui s'est étendue sur la forêt.

    Lorsqu'elle atterrit sur la plage du lac, il la remercie longuement, pour la promenade mais également pour avoir été à ses côtés pendant ces dernières années. Puis ils regagnent la sécurité des grottes.
    Une jeune femme aux cheveux de feu et aux magnifiques yeux verts cherche visiblement quelqu'un : elle marche le long du couloir, et inspecte du regard chaque cavité avant de repartir à grand renfort de gestes expressifs. Sa longue robe virevolte au gré de ses recherches. Quand elle aperçoit le voleur du coin de l'oeil, elle se retourne vivement et s'exclame :


    - Ah ! Te voilà !
    - Euh... ben oui.
    - Je ne pensais pas que votre escapade durerait si longtemps.
    - Euh... ben si, ne parvient qu'à bredouiller un Elland tout intimidé par l'assurance de la jeune femme et qui tente vainement de diriger son regard ailleurs que dans son profond décolleté.
    - Je suis Isaïde. Tes vêtements sont secs.

    Il devient soudain rouge pivoine en repensant à son arrivée mouvementée. D'autant plus que c'est elle qui s'est occupée de ce qu'il a de plus personnel. C'est comme une violation de son intimité, de la part d'une inconnue certes jolie, mais terriblement intimidante.

    - Tu … tu étais là quand... nous sommes arrivés ?
    - On était tous là. Vous n'avez pas été des plus discrets. Et je dois avouer qu'on a bien ri en te voyant étalé par terre sous une couche de vêtements trempés.

    La chaleur des joues gagne soudain le cou et les oreilles d'Elland. Ses cheveux, ébouriffés par le vol, lui offrent un maigre rempart face à l'oeil moqueur d'Isaïde. Il envie presque la drapière, qui réussi à masquer complètement sa gêne, elle. L'éclat de rire cristallin de la jeune femme résonne dans le souterrain.

    - Il est timide !

    Incapable de prononcer un mot sous les moqueries, il se réfugie vivement dans la pièce où il a dormi. L'alvéole de roche est faiblement éclairée par la lueur dansante d'une torche accrochée contre la paroi. Ménandre est toujours là, roulé en boule à même le sol dans un recoin. La furie ne les a pas suivi, et c'est sous le regard perplexe d'Echidna qu'Elland va chercher la couverture de sa paillasse pour l'étendre sur le petit corps endormi. Le gamin se redresse en sursaut et prend presque aussitôt une posture défensive, la tête entre les bras. D'une voix douce et apaisante, Elland le rassure autant que possible, avec une patience infinie. Finalement, Ménandre s'allonge, blotti dans la couverture, et retourne entre les bras de Morphée.

    Elland se redresse et se dirige vers sa paillasse. Juste à côté, ses vêtements sont soigneusement pliés. Elland reste immobile un instant, songeur. Pourquoi cette femme le met-il si mal à l'aise ? Parce qu'elle semble si assurée ? Si … envahissante ?
    A côté des vêtements, un simple pain et une nouvelle chope. Il réalise alors qu'il est affamé, son dernier repas remontant à la veille. Il mastique lentement le dîner frugal, le regard perdu sur la petite forme endormie. Elland prend le temps de l'observer plus en détail. Son visage mince est finement dessiné. Ses cheveux hirsutes sont étalés sur le sol comme une auréole brune. Il est trop petit, trop mince pour son âge.
    Elland s'assoit sur sa paillasse, et vide ses poches. Après un examen rapide, il soupire de soulagement : tout est là, il ne manque rien. C'est avec la promesse muette d'Echidna de veiller sur eux deux qu'il s'allonge, et qu'il s'endort.

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    Rivemorte, Chap.15

     

     

    - Il ne t'avait rien expliqué. Et ce genre de choses n'est pas instinctif.
    - Elle doit m'en vouloir terriblement.

    Comme si elle l'avait entendu, Echidna traverse soudainement la cascade pour venir se poser à côté d'Elland, dégoulinante d'eau. Et cette créature, qu'il avait tant craint au début, qui l'effrayait au delà de l'avouable, s'allonge près de lui, et pose son imposante mâchoire sur les cuisses de son maître, tout en prenant garde à ne pas peser trop lourd. Machinalement, il la gratte derrière l'oreille. Un ronronnement sourd berce la nuit, sous le regard attendri de Pèire.

    - Elle t'aime beaucoup.
    - Pèire, comment vous communiquez avec elle ?
    - J'attendais cette question, répond ce dernier dans un sourire. J'utilise le même moyen qu'elles : on communique par la pensée.

    Cette notion le laisse pour le moins perplexe. Quelle sorcellerie est-ce là ? Devant la mine sceptique d'Elland, il poursuit :

    - C'est un don rare, lié directement à ma fonction. Je suis plus ou moins celui qui s'occupe d'élever les gargouilles et de gérer l'adoption. Et je sers également de trait d'union entre les deux.
    - J'ignorais qu'un tel métier existait.
    - Très peu de personnes en connaissent l'existence. En réalité, ce n'est pas un métier, mais une vocation. Je suis né pour ça, avec ces dons bien précis, uniquement dans ce but. J'ai connu Echidna bébé, par exemple.

    Stupéfait, Elland tourne son regard vers sa complice. Ce monstre de pierre, un adorable bébé ? Il a beau essayé de l'imaginer, il n'y parvient pas.

    - Je croyais qu'elles... enfin, qu'elles étaient toujours comme ça.
    - Non, bien sûr que non, lui explique Pèire, après un léger rire. Elles naissent, comme toutes les autres créatures, et elles grandissent également. Elles ne peuvent pas être malades, mais elles finissent par mourir, comme tous les êtres vivants : soit suite à un accident, soit de vieillesse. Bien qu'elles vivent très longtemps. Echidna est très jeune pour son espèce, mais elle a déjà quarante ans.

    La concernée redresse la tête et lance un regard offusqué à Pèire, qui a osé dévoilé son âge. Assommé par les révélations, Elland demeure silencieux, incapable de quitter sa gargouille des yeux. Finalement, il pose la première question qui lui vient à l'esprit :

    - Mais... et vous ?
    - Moi ?
    - Comment pouvez-vous vous en occuper si elles vivent bien plus longtemps que nous ?
    - Je vis presque aussi longtemps qu'elles.

    Le voleur le dévisage, comme s'il le voyait pour la première fois, comme s'il pouvait avoir l'assurance qu'il ne lui ment pas. Comme si ce don pouvait se lire sur les traits de sa figure. Mais voyant que l'entreprise est vouée à l'échec, il détourne les yeux pour les poser sur sa complice. Echidna, bébé ? Elland l'imagine avec de minuscules cornes, une bouille toute mignonne, des ailes à peine formées. Il sourit tendrement, sans même s'en rendre compte. Pèire fouille un instant dans ses poches avant de lui tendre un flacon :

    - Tiens, bois ça.

    Suspicieux, Elland observe le long tube de verre rempli d'un liquide verdâtre. Puis il interroge son interlocuteur du regard sans cacher sa méfiance. Un léger rire lui répond, avant que l'homme ne lui dise :

    - Fais-moi confiance. Ce n'est pas du poison, c'est juste pour t'aider.
    - M'aider à quoi ?
    - A communiquer avec elle. C'est ta seule occasion, car ce genre de préparation coûte une fortune.

    Echidna lui lance un regard rassurant, et c'est pour cette raison qu'il accepte de prendre la fiole et d'en boire le contenu. Le goût est infect ! Et rien n'a changé... Le lac reflète toujours les rayons de la lune, les chouettes ululent toujours, Pèire sourit toujours...

    - Et moi, je suis là !

    Cette voix ! Elle vient de l'intérieur. Rien n'a bougé, mais la voix a résonné, il en est persuadé. Echidna semble presque sourire. Et alors qu'il s'apprête à lui poser une question stupide, une déferlante d'images et de sensations se rue dans son esprit. Il revit, à travers les yeux même d'Echidna, les étapes importantes de sa vie.
    Pèire, plus jeune, un sourire attendri sur le visage est penché au dessus d'elle, comme un père protecteur. Une sensation de confort absolu, de chaleur et de satiété le remplit. Puis c'est un jeune homme qui se penche sur elle. Son visage poupin, ses boucles brunes et ses yeux bleus émerveillés la mettent en confiance. Il lui parle doucement. Pèire aussi lui explique des notions qu'elle ne comprend pas encore. Puis l'inconnu l'emmène. Un dernier regard pour un Pèire triste.
    Cet inconnu, son Maître, qui l'emmène dans ses frasques nocturnes. L'ivresse du vol pour échapper aux gardes. Les parties de cache-cache. L'amusement, enfin, quand elle peut lui faire peur en rasant de trop près les toits ou les murs. Mais lui n'apprécie pas. Au début, il lui prête beaucoup d'attention, comme un enfant ravi par son dernier cadeau. Mais le temps passe et le cadeau lasse. Son maître ne s'intéresse à elle que lorsqu'il en a besoin. Le reste du temps, il l'ignore.
    Une partie de chasse, alors que l'estomac crie famine et que les flocons de neige tombent sans répit. La solitude. L'ennui. L'indifférence. Le mépris.
    Son Maître a vieilli, et il porte souvent la main à son ventre. Il est plus lent pour courir dans les ruelles et sur les tuiles. Quand il glisse, quand il se fait attraper par la garde, ce ne peut être que de la faute d'Echidna, saleté de gargouille qui n'est bonne à rien.
    Elle sent que le mal lui ronge les entrailles. Elle s'en inquiète, car que deviendra-t-elle si son maître n'est plus ? Il a passé du temps à surveiller un homme. Jusqu'au jour où il l'a attaqué. Elle n'a compris qu'après, grâce aux autres gargouilles qui ont vu passé son ancien maître. Avec le butin arraché aux mains de l'inconnu, il est allé s'installer à la campagne pour y finir ses jours. La vendre a été doublement bénéfique pour lui : avoir de l'argent, et s'en débarrasser.
    L'inconnu devient son nouveau Maître. Il a peur d'elle, elle le voit bien. Mais que pourrait-elle bien y faire ? Elle fait tout pour se faire aimer de lui, elle anticipe ses demandes, se montre présente pour lui prouver qu'elle ne l'abandonnera pas. Mais il la fuit toujours, se méfiant d'elle...


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  • Le voleur sursaute en entendant son véritable prénom.

    - Je connais bien Echidna, jeune homme. Et de ce fait, je te connais.

    Hébété, Elland le regarde, muet. C'est à ce moment que Ménandre revient, porteur d'une chope d'eau. Ce n'est qu'en la voyant qu'il réalise qu'il est terriblement assoiffé. Alors qu'il s'en empare avidement, Pèire poursuit :

    -Voilà ce que je te propose. Tu vas te reposer encore un peu. Et quand le soleil se couchera, on ira voir Echidna ensemble, et je t'en dirais plus. Ça te convient ?

    Suite à l'acquiescement d'Elland, Pèire laisse sur place le tabouret et la torche qu'il accroche contre la paroi puis s'en va. Ménandre, quant à lui, regagne l'obscurité mais continue à veiller sur Elland. Ce dernier a bien du mal à intégrer toutes les données. Echidna l'a amené ici. Contre son gré. Mais c'était pour le protéger, car aucune milice ne viendra ici. Il palpe discrètement ses poches, et elles semblent toujours aussi pleines. Visiblement, Pèire n'a pas menti, même s'il devra s'en assurer quand il sera seul, en sortant toutes les pièces. Qui est Pèire ? Et comment peut-il bien connaître Echidna ?

    Ménandre esquisse un mouvement, attirant l'attention d'Elland. Mais alors qu'il détourne la tête, le gamin se recule encore plus, comme s'il voulait se fondre dans la roche. Le voleur lui adresse un sourire sans obtenir la moindre réponse. Alors il se décide à rompre la glace :


    - Ça fait longtemps que tu es là ?
    - Un peu.
    - C'est-à-dire ?
    - Une semaine.
    - Et tu étais où avant ?
    - A Rivemorte.
    - Il va faire nuit dans longtemps ? Demande Elland après un léger soupir, lassé par ces réponses laconiques.
    - Quelques heures.
    - Combien d'heures ?
    - J'sais pas. Deux ou trois.
    - Bon. Je me repose. Tu me réveilleras ?
    - Oui.

    Bien qu'il soit dans un lieu inconnu, entouré de parfait étrangers, la nuit a été trop mouvementée pour lui. Aussi s'assoupit-il jusqu'au crépuscule, même si ce n'est pas réellement un sommeil réparateur. Une petite main vient lui secouer l'épaule, et se retire vivement dès qu'il ouvre les yeux. Ménandre, assis sur ses talons à bonnes distance, le regarde se redresser en grimaçant. C'est avec grande peine qu'il parvient enfin à se mettre sur ses pieds, malgré ses côtes douloureuses et son entre-jambe sensible.

    - Pèire peut pas v'nir tout d'suite. J'dois t'emmener voir Echidna.
    - Merci.

    Ils quittent la petite pièce naturellement creusée dans la roche, et longent une sorte de couloir, transpercé par de nombreuses autres cavités. Au bout, un rideau blanc bouillonnant masque ce repaire aux yeux du monde. Dans la salle la plus proche de l'ouverture, une vingtaine de gargouilles sont assises en cercle, visiblement plongées dans une conversation animée, bien qu'inaudible. Ménandre et Elland restent respectueusement à distance, pour ne pas interrompre le conciliabule. C'est fascinant. Leurs ailes sont repliées le long de leurs dos, leurs griffes bien plantées dans le sol. Leur taille et leur masse sont différentes. Mais le plus captivant tient en leur visage. Évidemment, ils sont tous menaçants, mais certains semblent grotesques, tandis que d'autres paraissent presque humains. Jamais il n'en n'avait vu autant réunies dans un même lieu.
    Pourtant, il repère rapidement Echidna entre toutes, parce qu'il la pratique depuis des années. Ses petites cornes recourbées sur le crâne, sa musculature puissante, sa taille, sa forme, la couleur de sa peau rugueuse, l'éclat rubis qui illumine parfois son regard, il connaît chacun de ses détails. Les sourcils froncés par la concentration, il les observe silencieusement. Puis c'est Pèire qui arrive, et qui chuchote à l'oreille du voleur :


    - Elles sont télépathes.

    Une petite gargouille, dont les yeux exorbités, le nez retroussé et la bouche tordue la rendent particulièrement laide, les fusille du regard. D'un commun accord, ils décident de les laisser deviser tranquillement, et sortent hors des grottes. Se glissant agilement le long de la paroi, il parviennent au bord du lac faiblement éclairé par la lune. Ils s'assoient sur la fine bande de sable qui borde l'eau, et malgré le tumulte tout proche, la voix de Pèire est parfaitement audible.

    - La forêt qui nous entoure est tellement dense et escarpée que personne ne vient jamais ici. Nous pourrons parler sans être dérangés. Dis-moi, Elland, et sans me mentir cette fois, comment as-tu rencontré Echidna ?
    - Elle ne vous l'a pas raconté ? Demande Elland, quelque peu revêche.
    - Si, mais je n'ai que sa version. La tienne m'intéresse énormément. Allez, ne te fais pas prier, raconte-moi.
    - Au hasard, en réalité, capitule Elland. C'était une nuit où je... me promenais.

    Sa légère hésitation n'échappe pas au colosse, qui lui jette un regard de reproche dans la pénombre. Après un soupir, le voleur reprend :

    - Bon, d'accord. Je venais de cambrioler une maison. Je sortais par la fenêtre, qui donnait sur un toit, quand j'ai senti une lame se poser sur ma gorge. Un homme s'était posté en embuscade et attendait que j'aie fait tout le travail pour récupérer mon butin. J'ai essayé de me défendre, mais tout ce que j'ai gagné, c'est une large entaille, heureusement peu profonde. Alors bon, j'ai dû l'écouter. Il voulait ma récolte, que je lui ai donné. Et il m'a dit « En échange, je te donne Echidna. Estimes-toi heureux, car son espèce est très recherchée parmi les voleurs. Mais bon, celle-là est caractérielle, sournoise et méchante. Enfin, faut bien que je m'en débarrasse, n'est-ce pas ? Et grâce à ma grande bonté, tu n'auras pas perdu ta soirée. » Je n'avais pas vu la gargouille, mais lorsqu'il a mentionné son nom, elle est apparu comme par enchantement devant nous. Elle me faisait peur, surtout d'après le portait qu'il en avait dressé, mais je n'étais pas franchement en position d'argumenter. Il m'a donné une grande claque sur l'épaule, et il a disparu dans la nuit, en nous laissant seuls.

    La voix d'Elland s'éteint alors qu'il revit cette scène, le regard perdu dans les reflets de lune. Pèire respecte son silence pendant de longues minutes avant de lui demander :


    - Et ensuite ?
    - Ensuite, j'ai pris mes jambes à mon cou. Elle me terrorisait. Ses prunelles sanglantes luisaient dans la nuit. En fait, j'étais persuadé qu'elle allait me manger.
    - Tu as essayé de semer une gargouille ! S'exclame Pèire dans un éclat de rire bruyant.
    - Oui, ben je ne savais pas, à l'époque, marmonne Elland, piqué dans son orgueil. Puis, reprenant d'une voix plus audible : Mais quand je suis arrivé chez moi, elle m'attendait. Et elle n'a jamais voulu me lâcher. Elle me suivait partout où j'allais, elle m'attendait sur les toits lors de mes escapades, elle montait la garde devant chez moi. Alors il a bien fallu qu'on apprenne à se connaître, bon gré mal gré.
    - Tu regrettes cette rencontre ?
    - Un peu. Je regrette de l'avoir repoussé au début.

    Une soudaine bouffée de culpabilité étreint soudain le cœur d'Elland. Il a été si dur avec elle !

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    Il s'accroche de toutes ses forces au cou d'Echidna lorsqu'ils transpercent le mur d'eau et se prépare, tant bien que mal, à la collision. Des tonnes d'eau lui tombent sur la tête. Mais la roche qu'il s'attendait à percuter ne vient pas. Le choc est pourtant rude. Les pattes de la gargouille entrent durement en contact avec le sol. Et par extension, lui entre durement en contact avec la pierre. Le choc sur sa poitrine, son estomac et son bas-ventre est terrible. Dans un éclair de douleur, il se sent lentement glisser au sol. Puis c'est le néant.

    Lorsqu'il ouvre les yeux, tout est sombre autour de lui. Son corps est si douloureux qu'il a l'impression d'avoir été passé à tabac par la milice. Une soudaine angoisse lui broie la poitrine à l'idée qu'il a été arrêté et qu'il se trouve dans les geôles de Rivemorte. Mais quand les derniers souvenirs de la nuit lui reviennent en mémoire, il réalise qu'il n'est pas dans une situation plus enviable. Le bouillonnement proche semble résonner autour de lui. Il est derrière la cascade, sans doute à quelques centimètres d'une paroi rocheuse qui aurait dû lui être fatale. Echidna ! Pourvu qu'elle soit indemne ! Il doit s'en assurer. Son geste pour se redresser est interrompu aussitôt. La douleur à la poitrine et à l'entre-jambe est atroce. Il se rallonge en gémissant.


    - On dirait ben qu'l'est réveillé.

    Par reflexe, il se redresse en sursaut. Et pousse un long râle de douleur.


    - Faut pas bouger.

    Elland bougonne. Il est mignon, lui. Ne pas bouger. Il ne sait même pas s'il est en sécurité ou pas, et il devrait se détendre et rester vulnérable ? Elland plisse les yeux pour voir malgré l'obscurité et finir par découvrir un gamin, assis sur ses talons, qui l'observe.

    - Je suis où ?
    - Ben dans la grotte.
    - Quelle grotte ?
    - Ben la grotte derrière la cascade.

    Elland soupire bruyamment et se laisse retomber. C'est pas gagné. Mais le mioche n'a pas l'air spécialement dangereux. A vrai dire, il l'aurait croisé à Rivemorte, il l'aurait pris pour un gamin des rues. Mais d'après ce qu'il a pu voir, ils ont parcouru une grande distance, cette nuit. C'est sans doute un fils de paysan parti se promener.

    - C'est toi qui m'a trouvé ?
    - Ben non. C'est Isaïde.
    - Isaïde ?
    - Oui, Isaïde.

    A nouveau, Elland expire bruyamment, et s'apprête à demander au marmot où est cette Isaïde quand une énorme silhouette se découpe dans l'ouverture de la grotte.

    - J't'avais dit m'appeler, Ménandre, quand il se réveillerait !

    Le gamin a le bon sens de paraître contrit, et se rencogne dans la roche, comme pour disparaître totalement. L'homme s'engage plus en avant dans la grotte, porteur d'une torche aux flammes dansantes. En terme de carrure, il ressemble un peu à Thémus, colossal. Mais son visage est bien plus avenant.

    - J'm'apelle Pèire. Et toi ?

    Le voleur hésite un instant avant de décliner son identité. Après tout, il ne sait rien d'eux deux. Peut-il leur faire suffisamment confiance pour leur dire son vrai nom ?

    - Abandius.

    Pèire lève un sourcil intrigué mais ne remet pas en question ce prénom factice.

    - Ménandre t'a expliqué la situation ?
    - Ben pas vraiment, non.

    Ledit Ménandre qui s'éclipse discrètement, comme s'il craignait le courroux de Pèire. Mais ce dernier l'intercepte, et lui demande d'aller chercher de l'eau pour leur invité. Lorsqu'ils se retrouvent tous les deux, Pèire tire un tabouret, qui était dissimulé dans un recoin sombre, et s'installe près du malade.

    - Comment tu te sens ?
    - J'ai mal de partout.
    - Faut dire que t'as fait une sacrée entrée !

    Elland se contente de hausser les épaules pour toute réponse. Il n'a pas envie de discuter de ça, il veut savoir où il est, et s'il est aux mains de l'ennemi ou non. Comme s'il avait lu dans ses pensées, Pèire poursuit :

    - Enfin bref. T'es en lieu sûr ici. Tu peux vérifier, on t'a laissé toutes tes affaires. Isaïde, qui t'a soigné, n'a touché à rien. Ta gargouille va bien, elle est toujours figée, mais elle n'a pas subit de dommages.
    - Mais on est où ?
    - Dans une cavité naturelle, dissimulée par la cascade. On a tous fuit Rivemorte le temps que la milice se calme. Ils ne viendront jamais ici.
    - On ?
    - Les indésirables de Rivemorte. Tu vas les rencontrer, quand tu iras mieux.
    - Vous êtes nombreux ?
    - Une vingtaine. On a des vivres pour rester ici un mois. Ensuite, espérons que la milice sera lassée de cette chasse aux hors-la-loi.
    - Mais qu'est ce que je fiche ici ?
    - C'est ta gargouille qui t'a amené, Elland.


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    Lorsqu'il se sent prêt, il escalade la façade, puis étale ses vêtements sur les tuiles d'ardoise, pour les faire sécher. Echidna n'est pas là, sans doute a-t-elle profité de son absence pour aller se remplir la panse. Il se faufile par la lucarne pour rentrer chez lui, et se change, enfilant sous sa chemise banale une autre chemise à poche, où il entasse soigneusement tous les objets compromettants. Cette nuit, aidé de sa gargouille, il ira les planquer en lieu sûr. Au cas où la milice viendrait.
    Il porte ses bottes souples habituelles, un pantalon et des chemises noires. Il passe son mouchoir, ébène lui aussi, autour du cou, prêt à être remonter sur le nez pour masquer son visage. Quant à ses cheveux mi-longs, couleur nuit, il les attache sur la nuque à l'aide d'un lien de cuir.
    Puis, au lieu de tourner en rond dans sa mansarde, il sort sur le toit pour attendre son amie. Qui est déjà là, en réalité. Il s'immobilise, les jambes encore dans sa chambre, en la voyant plier son linge à l'aide de ses grosses pattes griffues.


    - Depuis quand c'est dans tes attributions de t'occuper de mes vêtements ?

    Echidna lui lance un regard mauvais. Il s'extirpe enfin de la lucarne, observé par la gargouille, qui semble approuver sa tenue.

    - Laisse la lessive tranquille, Echidna, elle doit bien sécher. En attendant, on va aller faire un petit tour pour dissimuler tout ça.

    Le tout ça en question tintinnabule joyeusement dans ses poches. Echidna penche la tête sur la droite, les yeux fixés sur les siens, bienveillante.

    - J'ai une idée de planque, je te la dirais en cours de route.

    Il s'approche d'elle, et caresse longuement sa peau rugueuse.

    - Je rêve ou tu ronronnes ?

    Echidna se redresse vivement et lui jette un regard noir, avant de l'inciter, d'un geste sec de la tête, à grimper sur son dos. Et à peine est-il installé qu'elle lui lance, d'un habile coup de patte, ses vêtements dans les bras.

    - Mais qu'est-ce que tu veux que je fasse de ça, tête de mule ? Ils sont encore trempés !

    Bien décidé à ne pas s'encombrer inutilement, il s'apprête à descendre pour aller les reposer quand soudain, elle prend son envol. Pestant à mi-voix, il tente de trouver son équilibre et s'accroche à elle tant bien que mal.

    - T'es infernale, Echidna ! Bon, pour les bijoux, on va aller les planquer sous les tuiles de la Grand Tour Célestis. Personne n'aura l'idée de chercher quoique ce soit là-bas. Et pour les vêtements... On pourrait les accrocher à tes pattes, pour qu'ils sèchent.

    Est-ce un reniflement méprisant qu'il entend ? Il ne peut en avoir la certitude. Mais ce dont il est sûr, c'est elle se fiche complètement de ses instructions, et part dans la direction opposée à la Grand Tour.

    - Mais où tu vas ? Echidna !! On va à la Grand Tour Célestis. Oublie l'idée de l'étendage !

    Les détails de l'itinéraire indifférent complètement la gargouille, qui augmente sa vitesse de vol pour faire taire son passager mécontent. Et bien qu'il tente autant que possible de la ralentir, de lui faire changer de cap ou de lui faire entendre raison, elle continue sur sa lancée.
    Sous ses yeux brillants de colère, il voit les rues chichement éclairées de Rivemorte défiler, puis les remparts imposants, masse sombre parmi les autres. Enfin, il devine dans l'obscurité les bois avoisinant la capitale.


    - Bon, d'accord, on peut les planquer sous une souche d'arbre. Ici, ça sera parfait !

    Mais elle ne l'écoute toujours pas et poursuit son vol. Et il a beau jurer comme un charretier, lui pincer la peau ou lui taper sur l'épaule, elle s'en contre-fiche.

    - Ça s'appelle un enlèvement ce que tu es en train de faire, Echidna. C'est illégal !

    Cette fois, c'est clairement un éclat de rire moqueur qui fend l'air nocturne. Réalisant l'énormité qu'il vient de proférer, et bien conscient qu'il est parfaitement impuissant, il se réfugie dans un silence boudeur.

    Le paysage continue à défiler pendant de longues heures sous ses yeux, à peine reconnaissable dans la nuit. Les premières lueurs de l'aube naissent déjà, lui permettant de mieux se repérer. Mais elles déclenchent également une panique incontrôlable : quand le soleil se lèvera, Echidna redeviendra un bloc de pierre. Et s'ils sont en plein vol...

    Ils arrivent près des montagnes, couvertes de verdure. Au loin, parfaitement visible, une magnifique cascade se déverse majestueusement dans un lac limpide. Mon Dieu ! S'il arrive à voir tous ces détails, c'est que l'aube est toute proche. Et de fait, les mouvements d'Echidna sont plus difficiles. Il sent bien qu'elle lutte de toutes ses forces pour activer ses ailes imposantes. Petit à petit, elle perd de l'altitude. Désormais, ils frôlent presque la cime des arbres, et se dirigent tout droit vers la cascade.


    - Echidna, pose-toi ! On va mourir si tu ne t'arrêtes pas !

    Mais elle ne l'écoute pas, et poursuit laborieusement son vol. Le tumulte de la cascade est clairement audible désormais. Le premier rayon de soleil traverse les brumes matinales, et sous ses doigts crispés, il sent la peau se solidifier. Ainsi s'achève la trépidante vie d'Elland le voleur, pense-t-il, amer. Dans un ultime effort, Echidna bat une dernière fois des ailes. Il sent désormais les projections de la cascade sur son visage. Sa complice est transformée en pierre. C'est la fin.

     


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  • Rivemorte, Chap.11

      
    Son premier réflexe est de détaler, mais ce serait bien trop suspect, aussi le réprime-t-il avec force. Poursuivant son labeur comme si de rien n'était, il entend les pas se rapprocher lentement, jusqu'à arriver vers lui. Du coin de l'oeil, discrètement, il les observe. Ils sont cinq, trois arborant fièrement l'uniforme de la milice et les deux autres portent les uniformes des demeures nobles. Thémus avait raison, ils se sont associés. Il lâche le savon en reconnaissant l'un des gardes. Celui de la demeure de Cabord. S'il le reconnaît, il est fichu. Le cœur battant la chamade, il essaie de prendre un air dégagé. Il récupère le pain de lessive, subissant sans broncher l'examen.

    - Nerveux ?

    Il réprime à temps un sursaut, et se redresse pour offrir un sourire factice aux miliciens.


    - Du tout, messire. Je ne suis simplement pas doué pour la lessive.

    Les miliciens plissent les yeux, méfiants. Pourtant, son mensonge était parfait, mais c'est dans leur nature de ne pas croire ce qu'on leur raconte. Pour enfoncer le clou, il rajoute :


    - La bougresse qui me sert de femme refuse de laver mon linge, tout ça parce que j'ai lorgné un peu trop longtemps les arguments d'une belle jeune fille.

    Ils ne tiennent pas compte de ses propos, qui pourtant, devraient faire écho dans leur cerveau atrophié.


    - Si vous n'avez rien à cacher, on peut vous fouiller.

    Elland déglutit mais acquiesce.

    - Rien à cacher !

    L'homme qui a parlé s'approche, tandis que les autres l'observent toujours, main sur la garde de leurs épées. Heureusement qu'il a enfilé une simple chemise aujourd'hui ! S'il avait porté celles à poches, ils se seraient douté de quelque chose. L'homme lui palpe les flancs, le creux des reins et les cuisses. Elland se mord les lèvres pour ne pas sourire victorieusement : son poignard est dissimulé dans sa botte droite, et le milicien ne se baisse pas. Bien qu'il déteste se sentir si proche d'un représentant de la loi, il ne bronche pas. Enfin, l'homme hoche la tête, ce qui détend tous les autres.

    - Vous devriez pas rester si tard dehors.
    - J'travaille toute la journée. Si cette bougresse me faisait la lessive, je pourrais être tranquillement attablé, à cette heure.
    - Fallait pas s'contenter de lorgner, messire. Au moins, elle aurait eu de bonnes raisons pour vous en vouloir.
    - J'y penserais la prochaine fois !

    Elland se force à afficher un sourire grivois, bien qu'il ait le cœur au bord des lèvres. Ce genre d'hommes lui donne la nausée. L'essentiel, c'est qu'ils repartent rapidement, persuadés de sa bonne foi. Le voleur retient un soupir de soulagement, essore rapidement ses vêtements, et rentre chez lui.

    La nuit est déjà tombée, et un silence mortel s'est emparé de Rivemorte. Dans les quelques rues qu'il a emprunté pour rentrer, il n'a croisé personne, pas un seul hors-la-loi. Comment a-t-il pu ne pas réaliser l'ampleur de la purge ? Les arrestations sont monnaie courante, que ce soit suite à des plaintes ou à des flagrants délits. Et la milice effectue de nombreuses rondes pour arrêter les mendiants et les filles de joie. Mais jamais ils n'avaient voulu s'en débarrasser définitivement. Étrangement, il se sent vaguement coupable d'avoir fait déborder le vase, même s'il chasse bien vite ce sentiment : après tout, si ça n'avait pas été lui, un autre vol aurait mis le feu aux poudres.
    Il s'adosse un moment au mur qu'il doit grimper. Cette rencontre avec la garde l'a marqué plus qu'il ne l'avouerait, et ses jambes sont encore trop flageolantes pour risquer l'ascension tout de suite. Se fondre dans la masse, ça, il sait faire. Mais tout arrêter, même temporairement ?

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  • Rivemorte, Chap.10

      
    Le colosse termine son verre cul-sec, comme pour se donner du courage, et se ressert de l'hydromel. Après une longue inspiration, il avoue :

    - Ton escapade, l'autre jour, n'est pas passé inaperçue. Les gardes de la demeure de Cabord n'ont pas leur langue dans la poche, et ils sont assez revanchards. Qu'une fripouille pénètre dans la bâtisse à leur insu, qu'elle pille leurs possessions, et qu'elle parvienne à s'échapper leur reste en travers de la gorge. Leur fierté en a pris un coup.

    La demeure de Cabord. Cette virée qui a failli tourner au fiasco à cause de cette maudite ombrelle. Elland hoche doucement la tête, pour signifier son attention, mais le cordonnier ne semble pas décidé à poursuivre.


    - Continue.
    - Ils sont furieux. Et ça a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Sur ordre du gouverneur, les gardes privés des nobles demeures, la milice et la garnison écument les rues pour se débarrasser de la lie de la société.. Ils organisent des rondes toutes les nuits. Les mendiants, les filles de joie, les assassins, les voleurs, ils n'épargnent personne. Ils les exilent à Terregrise. Ils fouillent les repaires des bandes. Ils arrêtent les suspects, et les font parler.

    Elland déglutit un peu trop bruyamment. Terregrise est une ville à l'extrême nord du pays, qui porte bien son nom. Enfouie sous la neige six mois par an, c'est une ville sinistre, où les exilés sont condamnés à extraire les ressources naturelles : charbon, minerais et bois. L'espérance de vie là-bas doit avoisiner les deux ans. Quant aux méthodes pour faire parler les indélicats qui ne respectent pas la loi, il les connait parfaitement. Et honnêtement, il ne tient pas à réitérer l'expérience. Sale temps, donc.

    - Ne t'inquiète pas, Thémus, je serais très prudent.
    - Voilà. C'est pour ça que je ne voulais pas t'en parler. Je ne te dis pas d'être prudent, Elland, mais d'arrêter. De te mettre au vert le temps que les choses se tassent.
    - Ils ne me font pas peur ! Ils ne m'attraperont pas.
    - Ne te sur-estimes pas, Elland, c'est le meilleur moyen pour finir à Terregrise.
    - Mais j'ai besoin de voler !

    Le voleur s'est exclamé un peu trop fort, et Thémus, d'un froncement de sourcils, lui fait réaliser son erreur. Bien que la boutique soit déserte, ce n'est pas le moment de se faire remarquer inutilement.


    - Je sais que tu as de l'argent de côté. Et au besoin, je peux t'en prêter exceptionnellement. Mais tu dois suspendre tes escapades.
    - Tu restes bien, toi !
    - Oui, je reste. Ma famille est ici, j'ai un métier convenable, et les objets compromettants sont en lieu sûr.

    Elland termine son verre. Il n'arrivera pas à avoir le dernier mot. Et il déteste ça.


    - Je vais faire une pause, alors. Tu as raison. Inutile de courir des risques inconsidérés.

    Thémus le dévisage, soupçonneux. Il n'est pas dupe, mais il sait également il ne pourra pas l'empêcher de faire ce qu'il veut. Il a fait son maximum.

    - Repasse ici de temps en temps, si tu veux des nouvelles.
    - J'ouvrirais les oreilles.
    - Je suis très sérieux, Elland. Tu es l'un de mes fournisseurs les plus rentables. Je ne veux pas que tu finisses tes jours à Terregrise.
    - Te fais pas de mouron, tout ira bien pour moi.

    Sur ces paroles, Elland remercie le receleur pour l'hydromel et quitte la boutique. Il ne tient pas à s'arrêter. S'il reste dans sa tanière pendant deux semaines, il va devenir complètement fou. Et puis, ils n'arrêtent que les incompétents qui ne savent pas être discret. Ce qui n'est pas son cas. Du moins, tant que les ombrelles maléfiques ne se mettent pas en travers de son chemin.

    Pour regagner son abri, il doit passer à nouveau par le marché. Un léger sourire aux lèvres, il s'empare d'une fleur sur un étal, suffisamment discrètement pour que la matrone qui le tient ne le voie pas faire, et s'approche souplement de la drapière. Il arbore son plus beau sourire charmeur, lui tend solennellement la pivoine pourpre avant de lui chuchoter :


    - Me ferez-vous l'honneur d'accepter, gente dame ?

    Le teint de la gente dame en question vire au rouge brique, et avant qu'elle n'ait eu le temps de baisser la tête, il a pu détailler son visage. En réalité, il l'a remarqué dès son premier jour de travail sur le marché. Parce qu'il y passe tous les jours, il en connait tous les chalands. Et ce n'est pas son genre de rater une charmante demoiselle fraîchement arrivée. Elle est jolie, très jolie même, avec son petit nez mignon, ses lèvres roses et ses yeux de biche. Mais ses longs cheveux blonds cachent trop souvent cette merveille. En attendant sa réponse qui tarde à venir, il observe sa robe, faite d'un tissu gris grossier et mal coupé. Elle n'est pas riche, ça se voit, mais le vêtement est propre et parfaitement rapiécé. Et malgré un ensemble trop large, on devine parfaitement des formes plus qu'attirantes sur lesquelles il …

    - Merci.

    Elle coupe court à ses fantasmes, mais il ne lui en tient pas rigueur. Sa voix est douce comme un pétale de fleur. D'une main tremblante et abîmée par les travaux manuels, elle s'empare de la pivoine. Elle n'ajoute rien, et lui, il préfère s'éloigner, non sans l'avoir complimenté une dernière fois. C'est indéniable, elle lui plait. Pourtant, même s'il lui faisait la cour et qu'elle répondait à ses avances, quelle vie pourrait-il lui offrir ? Une vie de dangers et d'illégalité ? Elle semble trop pure pour accepter de vivre avec un vulgaire voleur. Et son père a sans doute d'autres projets pour elle. Alors, il doit se contenter de la faire rougir. Et bien que la solitude lui pèse parfois, elle est nécessaire s'il ne veut pas terminer sa vie prématurément, suspendu par la gorge à une corde.

    Cette rencontre lui a presque fait oublier l'avertissement de Thémus, et il n'y repense qu'une fois arrivé dans sa mansarde. Se faire tout petit, laisser passer le temps. Il va devenir fou ! Pour s'occuper l'esprit autant les mains, il entreprend de ranger sa tanière, replaçant les pièges sur la porte pour s'assurer la tranquillité, tirant les draps de son lit. Sa logeuse se contente d'encaisser le loyer, elle qui, d'habitude, se charge du ménage. Mais il ne laisse personne entrer dans son repaire, et elle ne se plaint pas d'avoir moins de travail. Très vite, ces quelques rangements effectués, il tourne en rond. S'il savait qu'il pouvait voler quand il en a envie, il n'aurait pas ce problème. Sauf que ce n'est pas le cas, et il brasse l'air, angoissé. Avisant les reflets sanglants du soleil sur les murs de chaux, il décide d'aller au lavoir. A cette heure, les femmes sont parties. Fort de cette bonne résolution, il s'y rend, et frotte le tissu, perdu dans ses pensées. La drapière accepterait-elle qu'il l'invite à dîner ? Ou au moins à boire une tisane ? Tout dépend de son père, sans doute.
    Elland se réprimande à voix basse. Quel idiot. C'est inutile d'aller boire une tisane avec elle. Déjà, le goût est vraiment infect. Et puis, que ferait-il ensuite ? Elle n'est pas faite pour lui. Et lui n'a pas besoin de prendre plus de risques.
    Le bruit des bottes martelant le pavé le fait soudainement sortir de ses rêveries. La garde !

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