• imagef10

     

    Les paroles, glaciales de mépris, émanent directement de Pèire. Elland en reste bouche bée, heureusement dans le dos de Saens. Mais pourquoi diable prétend-il une telle chose ?

    L'otage se dégage soudain d'une adroite contorsion, laissant Elland serrer le vide à la place de son bras. Et sa dague, qu'il maintenait contre les reins de l'inconnu, se retrouve plaquée contre sa gorge. Alors tout devient confus : Pèire et Thémus se précipitent vers eux, Elland riposte, se débattant sauvagement. Et Saens, qui tente de le mettre hors d'état de nuire.

    Dans un chaos de jambes, de bras, de coups et de grognements, la situation se résout enfin : Elland reprend le dessus, échevelé, le visage parsemé de sang, le souffle court. C'est à son tour d'avoir la dague plaquée contre la gorge de l'ennemi. De sentir sa vie entre ses mains, à sa merci. De lui faire payer pour ces …

    Une main qui se pose sur son épaule, suivi par un « Lâche-le, c'est bon », ont raison de son envie de vengeance. Et puis, surtout, il y a le regard totalement terrifié de Saens, qui l'implore silencieusement. Il ne peut pas le tuer de sang-froid. Même si l'autre l'a menacé. Même si l'autre est peut-être lié à la disparition de Ménandre.
    Elland se redresse soudain et laisse retomber son bras armé. Un regard à Pèire suffit pour qu'il comprenne. Prêcher le faux pour connaître le vrai. Saens n'aurait jamais paniqué au point de les attaquer, à quatre contre un, s'il n'était pas convaincu qu'il avait affaire aux alliés du Chef en question.

    C'est Pèire, la voix adoucie, qui se charge d'expliquer la vérité au jeune homme, au moins autant amoché qu'Elland. Quand la lueur de méfiance s'éteint enfin dans le regard de Saens, c'est Thémus qui prend la relève.


    - Nous cherchons un enfant qui a été enlevé. Et nous avons de bonnes raisons de croire qu'il est ici.

    Elland se contente de hocher doucement la tête, submergé par les divers blessures qui envoient des ondes de douleur dans tout son corps. Ainsi, il n'est pas le seul à s'être persuadé d'être chez Tanorède. Ce serait un énorme coup du hasard, si c'était le cas. Oui mais voilà : l'accès aux souterrains, les étages, les personnes présentes. Et peut-être bien le fol espoir de voir, enfin, la chance de leur côté.
    Saens secoue doucement la tête, pensif :


    - Je ne vois pas de quel enfant vous parlez. Mais je vous aiderais, si vous m'aidez en retour.

    Il ne faut que quelques regards, qui en disent long, aux quatre compères pour que la décision soit prise. C'est Thémus, encore, qui répond pour eux :

    - Nous nous occuperons de Tanorède. Vu tout ce qu'il a fait, nous n'allons pas le laisser s'en sortir si facilement.
    - Tanorède ? Qui est-ce ?

    Le cœur d'Elland fait un bond dans sa poitrine. Saens joue-t-il encore la comédie ? Pourtant, son air perplexe ne semble pas être de la comédie. Mais alors ?
    Dans un état second, il écoute à peine les explications laborieuses que s'opposent Thémus et Saens. Ce dernier ne connait pas Tanorède, ignore tout des souterrains, de l'enlèvement, des manigances du bourgeois.
    Echidna lui envoie les images des gardes qui patrouillent toujours dans les rues, inlassablement. Signe qu'ils n'ont pas trouvé leurs traces dans les méandres tortueux des passages secrets. Mais cette nouvelle est loin de rassurer Elland. Seule, dans son esprit, compte la nouvelle déception : ils sont loin de mettre la main sur Ménandre.

    votre commentaire
  • 943hn8e1

     

    Elland resserre sa prise autour du bras de l'inconnu, pique un peu plus sa dague dans ses reins. Il est tenté de lui demander plus d'informations sur ce qui les attend au prochain détour de couloir. Mais il se doute bien que l'homme a tout intérêt à leur mentir, désormais, et abandonne l'idée. Il peut sentir sous ses doigts les tremblements de l'homme, et s'en veut un peu. Jamais, en temps normal, il n'aurait eu l'idée d'en venir à une telle extrémité pour arriver à ses fins. Il n'a certes jamais été très honnête, mais pas à ce point. Sauf que la situation est différente. Et la fin, dans ce cas, justifie les moyens.

    Thémus, d'un geste de la tête, leur indique qu'il est temps de partir. Avec précaution, il ouvre la porte, s'assure que le couloir est désert avant de s'y avancer. Elland le suit, puis c'est Pèire et Théoliste qui ferment la marche.

    Le voleur a beau essayer de tendre ses sens vers d'éventuels ennemis, il ne peut qu'entendre le battement sourd de son cœur qui résonne dans ses oreilles. Il peine à croire ce qu'ils sont en train de faire. Qu'importe. Ils doivent retrouver le gamin, s'il n'est pas déjà trop tard. Ils grimpent encore un escalier, et l'homme leur indique dans un murmure le chemin à suivre dans le dédale de couloirs qui s'ouvre devant eux.

    Ils ne perdent pas de temps à visiter les différentes pièces qui s'alignent le long du couloir et poursuivent leur avancée. A mesure que défilent les marches, Elland réalise que cette habitation est étrange. Il se souvient parfaitement des quelques détails qu'il a perçu lors de sa rapide visite chez Tanorède : la taille de la demeure, le nombre d'étage. Et depuis le temps qu'ils avancent dans ces fichus escaliers, ils en sont au grenier !

    Et puis, soudain, l'otage ouvre lentement une porte. Et ce qu'ils découvrent …
    Devant eux s'ouvre une large pièce, parsemée de longues tables en bois. Deux âtres répandent un peu de lumière malgré l'heure. Et des silhouettes s'affairent autour de la table. Des hommes, des femmes, des enfants même. Leurs murmures s'interrompent quand le groupe fait son apparition.

    Leur guide involontaire les fait traverser la pièce, sans s'arrêter ni prononcer la moindre parole. S'ils sont observés avec curiosité, aucune des silhouettes ne tentent de les arrêter, ni même de leur parler. Puis c'est une nouvelle volée d'escalier qui s'ouvre devant eux, et qu'ils ont vite fait de franchir. Et l'homme, qui ne tremble désormais plus, les conduit dans le couloir jusqu'à une porte en bois. Tout semble un peu trop facile, au goût d'Elland. Non pas qu'il veuille des batailles et du sang, mais ils n'ont pas rencontré le moindre garde !

    L'homme les fait pénétrer dans une pièce sans fenêtre, où brûle faiblement un brasero. Dans la pénombre, il s'immobilise. Aussitôt, encore plus vigilants qu'auparavant, ils scrutent les ténèbres à la recherche de leur ennemi. Une moue dégoûtée sur le visage, Elland imagine bien le bourgeois, tout de noir vêtu, trônant sur un fauteuil d'ossements, leur révéler enfin sa véritable nature démoniaque.

    Mais la pièce est déserte. Déjà, la voix basse du cordonnier gronde :


    - Où sommes-nous ? Si tu nous as trompés...

    Les tremblements sous les doigts d'Elland ont repris. Mais l'homme ne manque pas de courage, et répond à la menace non déguisée d'une voix posée :

    - Je ne peux pas vous conduire à mon Chef. Il n'y a pas vraiment de Chef ici. Mais il y a des hommes qui pourraient vous arrêter. Et ce n'est pas dans mon intérêt.
    - Explique-toi !

    Bien malgré lui, Elland se sent relâcher légèrement la pression sur la dague qui menace leur guide. Pèire et Théoliste s'agitent, visiblement mal-à-l'aise. Et Thémus, lui, lâche un nouveau grognement. Mais l'homme reste silencieux, comme s'il redoutait maintenant de parler. Elland, saisi d'une étrange intuition, lui murmure presque gentiment :

    - Parle.
    - Je m'appelle Saens. Je n'étais pas allé chercher du vin. Je repérais les lieux. Si votre but est d'attaquer mon ''Chef'', alors je veux en faire partie.

    C'est un lourd silence qui accueille cette révélation. Sous ses doigts, le voleur sent son otage trembler à nouveau. Est-ce signe de sa sincérité ? Est-ce le signe qu'il risque gros, lui aussi, en proposant ce marché ? Ou est-ce le signe qu'il cherche à les entourlouper ? Elland n'a jamais été doué pour faire confiance aux gens. Et à vrai dire, il ne tient pas franchement à être responsable de leur décision s'il s'avère qu'ils se font rouler dans la farine.

    - Notre but n'est pas d'attaquer ton chef, mais de le soutenir dans sa tâche.


    votre commentaire
  • 3366357266

     

     

    Immobiles, ils restent quelques minutes dans la petite salle, malgré le risque d'être découverts. Ils ont besoin de temps pour se remettre de leurs peurs et essayer d'élaborer un plan d'action. Le conciliabule se fait à voix basse, chacun donnant son avis. Puis lorsqu'ils tombent d'accord, ils se remettent en marche.

    Thémus, Pèire et Elland ouvrent la voie, armés. Jehanne et Anthelme suivent. Et c'est Théoliste qui surveille leurs arrières. Mais ils n'ont que le temps de grimper l'escalier qui se présente à eux, puis d'avancer dans un étroit couloir aux portes fermés, avant que Jehanne ne se remette à divaguer.


    - Les hérissons ! Ils sont de partout ! Partout ! Ils vont nous attaquer ! Nous tuer ! Nous enfermer. Pas de fuite. Non. Pas d'issue. Ils sont trop nombreux. Trop forts. Ils vont nous dévorer. Nous manger l'âme. Nous faire mal. Si mal ! Méchants hérissons ! Méchants !

    Elland tente de la faire taire, en vain. Elle s'affole de plus en plus, parle plus fort, s'agite, au risque de les faire repérer. Vulnérables dans ce couloir, exempt de toute cachette, ils décident de se cacher derrière l'une des portes. C'est avec mille précautions, malgré l'urgence de la situation, que Thémus ouvre le battant de bois. La pièce contient un assortiment d'objets hétéroclites, allant de chaises bancales à d'étranges appareils qu'ils sont bien incapables de reconnaître.

    Mais qu'importe. Ils se mettent à l'abri, ferment soigneusement la porte derrière eux, et s'entretiennent à voix basse pendant de longues minutes. Anthelme, qui porte toujours Osvan, est aussi vulnérable que Jehanne. Et Théoliste, dans un élan protecteur, ne tient visiblement pas à ce qu'ils viennent avec eux et se mettent en danger. Et Jehanne, elle, a complètement perdu pied. Elle marmonne, bredouille des histoires de hérissons mangeurs d'hommes, psalmodie en se balançant d'avant en arrière. Aussi les quatre hommes décident-ils de laisser ici, dans cette petite pièce, Anthelme, Jehanne et Osvan, le temps qu'ils explorent les lieux. Et quand ils auront trouvé une sortie sûre, ils reviendront les chercher. La décision n'a pas été facile à prendre, car ils savent que leur temps est compté, et que revenir sur leurs pas leur fera perdre de précieuses minutes. Mais ils ne veulent pas prendre le risque de se faire repérer à cause de Jehanne, et redoutent qu'en cas de combat, ils soient blessés, voire même pire. Laissant une arme à l'écrivain public, ils les abandonnent donc, non sans avoir convenu d'un code pour signaler leur retour. Et en leur ayant fait promettre qu'ils se barricaderaient à l'intérieur.

    Dans un silence sépulcral, ils avancent lentement, tous les sens aux aguets. Malgré la peur de voir surgir les gardes dans leur dos, ils prennent toutes les précautions pour ne pas tomber sur un danger plus grand encore. Car même si les propos de Jehanne étaient incohérents, ils les ont inquiétés. Et les lieux sont étranges.
    Le silence est pesant, malgré les preuves d'activité récente qu'ils ont découvert dans la salle. Les fenêtres sont minuscules, à peine assez grandes pour laisser passer un filet de lumière et aérer les pièces. Et tout semble si grand...

    Elland, fouillant chaque recoin du regard, s'interroge. Le couloir semble utilisé, du moins de temps en temps. Mais qui pourrait se permettre le luxe d'avoir un couloir entier de pièces inutiles ? Car toutes les portes qu'ils ont ouvertes donnent sur des salles remplies d'objets divers et variés. Ici des monceaux de tissus, vêtements et draps aux relents de moisissures. Là, entassés en piles plus ou moins stables, des dizaines et des dizaines d'ustensiles, allant de l'assiette au baquet pour la toilette. Se pourraient-ils qu'ils soient dans une riche demeure bourgeoise ? Se pourrait-il qu'ils soient chez Tanorède Guevois ? Ses hommes utilisent les souterrains pour parcourir la ville sans se faire voir. Il a donc forcément un accès à partir de chez lui. Et cette table, aux vestiges de repas, pourrait bien être la salle de repos de ses émissaires. Mais alors … ça signifierait qu'au lieu de fuir un danger, ils se jettent dans la gueule du loup. Et vu le sort funeste réservé à l'espion de Thémus qui avait réussi à pénétrer chez le bourgeois, ce n'est pas forcément une bonne chose.

    Le bruit de leurs semelles sur le sol dallé est à peine perceptible. Ils restent silencieux, peut-être s'interrogent-ils chacun de leur côté. Peut-être souhaitent-ils seulement en finir au plus vite avec cette fuite éperdue. Être à l'abri sans perdre de temps.
    Le couloir prend fin et une nouvelle volée de marches s'offre à eux. Avec mille précautions, ils les gravissent. Et débouchent sur un nouveau couloir. Le fumet d'un ragoût rempli l'air, leur indiquant qu'ils approchent d'une cuisine. Le cœur d'Elland bat à tout rompre, malgré l'absence, visible, d'ennemis. Qui pourrait se permettre d'avoir un étage où stocker les objets inutiles, et un autre pour la cuisine et le garde-manger ? Peu à peu, dans l'esprit d'Elland, se forge la certitude qu'ils viennent de pénétrer dans l'antre de leur ennemi.
    La nuit est déjà bien avancée et pourtant, dans les profondeurs des cuisines, résonnent le bruit des casseroles qui s'entrechoquent et le crépitement du feu de bois qui alimente le four. Ils s'immobilisent une seconde, s'interrogent du regard, avant de se décider. Ils doivent avancer, ils ne peuvent plus reculer.
    Echidna envoie régulièrement les images des gardes au voleur. La gorge nouée, il peut les voir progresser, fouiller la planque dans laquelle ils se sont cachés quelques heures. Poursuivre leurs recherches, explorer chaque ruelle du quartier. Et même, il peut en voir certains s'aventurer dans des escaliers menant sous la terre. Mais s'il redoute de les savoir dans les galeries, il le garde pour lui : inutile d'affoler ses compagnons pour le moment. Et puis, qui sait, la chance leur sourira-t-elle peut-être enfin, et les gardes se perdront dans les dédales sombres infestés de rats.

    L'un après l'autre, ils se glissent dans les ombres et passent devant l'entrée de la cuisine, sans se faire repérer. Quelques torches sont accrochées, allumées, le long des murs, mais personne ne passe dans le couloir. Avec un peu de chance, les employés de Tanorède dorment quasiment tous à l'heure qu'il est. Le couloir se termine déjà, débouchant sur une nouvelle volée de marches. Ils poursuivent leur route, sans hésiter, bien décidés à découvrir l'endroit où ils sont et à s'enfuir.

    C'est Thémus qui avance en tête, montant lentement chaque marche avec la discrétion d'un assassin. C'est encore Thémus qui, précautionneusement, écoute aux portes avant de les ouvrir pour découvrir les trésors qu'elles dissimulent. C'est donc forcément Thémus qui se prend de plein fouet l'homme qui jaillit hors de l'une d'elle. En un instant, son épée est rivée sur la gorge de l'inconnu tandis qu'autour de lui se massent les trois acolytes.

    D'un geste vif, non dénué de violence, Thémus pousse l'homme à l'intérieur de la pièce qu'il vient de quitter. Les lieux sont à peine éclairés par un minuscule âtre, qui révèle la présence d'un petit bureau, et une étagère pleine de bouteilles d'alcool. L'homme recule jusqu'à buter contre le mur. Il est jeune, peut-être de l'âge d'Elland. Ses cheveux blonds bouclent sur son front en d'innombrables mèches indomptables. Ses yeux, d'un bleu glacial, expriment une terreur sans nom. Le voleur se permet un petit sourire. La situation n'est peut-être pas sous contrôle mais au moins, à eux quatre, ils inspirent la terreur à leur ennemi. Et ça, franchement, c'est une excellente nouvelle. Parce que depuis le temps que leurs ennemis les mènent en bateau et les font tourner en bourrique...

    Puis, très vite, son sourire disparaît. Son esprit analyse ce qu'il voit, les vêtements usés de l'homme, sa minceur, son regard d'animal traqué. L'absence d'arme. La posture défensive pas vraiment conventionnelle. Et puis, cet air de défi désespéré dans le regard quand il clame :


    - J'ai été envoyé ici pour ramener une bouteille de vin.

    Les quatre amis se concertent du regard. Ils ne sont pas nés de la dernière pluie, et s'il semble plus que probable que cet homme n'est pas terriblement dangereux, ils ne peuvent pas prendre le risque de le laisser repartir. Surtout s'il est bien l'un des hommes de Tanorède. Surtout s'il est lié à l'enlèvement de Ménandre.
    Elland lance un regard plus appuyé à Thémus, qui se contente d'un clignement d'yeux pour confirmer qu'ils ont la même idée. Après tout, Tanorède n'a jamais hésité à recourir aux pires moyens pour parvenir à ses fins.

    D'un geste souple, Elland se glisse dans le dos de l'inconnu et appuie légèrement la pointe de sa dague contre ses reins. Pas suffisamment pour le blesser, non, mais juste assez pour le convaincre de leur obéir.


    - Tu vas nous conduire à ton Chef. Et nous éviter toute question embarrassante.

    La voix de Thémus est sourde et grondante. Il n'a pas besoin de rajouter la moindre menace, la dague d'Elland s'en charge. L'homme semble plus calme, étrangement. Comme si cette violence, qu'il redoutait tant, lui permettait de savoir comment se comporter.
    Pèire et Théoliste restent silencieux, désapprobateurs : ils préfèrent toujours la discussion à la force. Mais ils ne veulent sans doute pas montrer à leur ennemi qu'ils sont en désaccord. Et peut-être bien aussi qu'ils se satisfont de la situation qui leur offrira enfin la chance de se mesurer à Tanorède. Et de régler cette histoire une bonne fois pour toutes.

    votre commentaire
  • 1488053510

     

     

    C'est Anthelme qui pose la question, exprimant la surprise que les autres n'osent pas réellement formuler :

    - Comment ont-ils su ?

    Les gestes se font nerveux. Jehanne passe une main dans ses cheveux, qui en deviennent hirsutes. Pèire se frotte les yeux, le visage fermé, comme accablé. Thémus lisse sa moustache, mais ses mains sont parcourues de légers tremblements. Elland, lui, fait les cent pas, animé par la peur viscérale de se retrouver enfermé dans une geôle quelconque, à la merci du Comain. Et finalement, il lâche :

    - Quelqu'un a dû leur dire qu'il nous a vu venir dans ce quartier.

    Mais alors que les derniers mots flottent encore dans l'air étouffant de leur refuge, tous mesurent la futilité de cette conjecture. Pour l'heure, l'important n'est pas de savoir comment ils sont arrivés à fouiller le quartier où ils se cachent, mais comment sortir de l'étau qu'ils forment en ce moment même autour d'eux.

    Ils ne perdent pas plus de temps. Théoliste, avec la douceur d'une mère, prend le gamin dans ses bras. Thémus, l'épée au clair, ouvre lentement la porte. Personne dans la petite cour. Echidna, posée sur les toits, surveille la rue et indique à Elland que la voie est libre. Ils sortent donc, en file indienne, la mine grave et le cœur affolé.

    Ils n'ont pas le temps d'aller bien loin. Tout juste arrivent-ils au premier croisement que la gargouille les prévient du danger qui vient par la droite. D'une voix proche de la panique, Jehanne les oriente :


    - Par là !

    Sans leur laisser le temps de placer un mot, elle s'engouffre dans une venelle. Et ils la suivent comme un seul homme, sans douter un seul instant d'elle. Elle trottine, la peur au ventre, et disparaît soudain dans une ouverture au ras du sol, à peine cachée par quelques tonneaux abandonnés. Ils ont l'impression que les claquements des bottes sur le pavé se rapprochent de plus en plus. Que les gardes sont là, juste dans leur dos. Tous ont la certitude qu'une voix puissante va les héler d'un instant à un autre.
    Jehanne ne marque aucun temps d'hésitation dans l'étroit couloir, pas plus qu'au moment de descendre les quelques marches qui mènent dans les entrailles de la terre. Comme si elle avait fait ça toute sa vie, elle se saisit de la torche, accrochée le long du mur, puis l'allume avec dextérité. Seuls ses gémissements et ses marmonnements, qu'elle émet en continu, peuvent rappeler aux fuyard qu'elle n'a pas toute sa tête.

    Elle s'avance dans les souterrains, suivie de près par Thémus, l'arme à la main, prêt à la défendre en cas de mauvaises rencontres. Elland est juste derrière, sa dague dans la dextre, terriblement conscient que son arme sera dérisoire face aux gardes lourdement armés. Théoliste les suit, Osvan dans ses bras, toujours inanimé. Puis Anthelme et Pèire ferment la marche, surveillant leurs arrières.

    Dans l'obscurité des galeries, seul le souffle rauque du guérisseur se fait entendre. Elland, silencieux, réalise un peu tard qu'ils sont sous la terre, dans ces dédales infinis qui peuvent les mener quasiment n'importe où, guidés par une femme à moitié folle. Aucune chance que les gardes ne les trouvent, puisqu'eux même ne sauront probablement pas où ils se situent exactement.

    Un goût de cendre dans la bouche, il réalise également qu'ils sont devenus proie. De chasseurs, traquant les coupables de l'enlèvement, ils sont devenus hors-la-loi, obligés de fuir et de se cacher. Dans ces conditions, comment pourront-ils mettre la main sur le gamin ? Il le revoit encore, debout dans sa chambre de convalescent, négociant âprement pour le laisser sortir voir Echidna sans rien dire à Pèire. Il s'était fait avoir en beauté, comme un débutant, sur toute la ligne. Mais... cette concession lui arrache désormais un sourire triste et il serait prêt à laisser encore beaucoup de victoires au gamin si seulement ils avaient encore la possibilité de négocier âprement. Si seulement...

    Jehanne s'est immobilisée devant un croisement, la torche bien haute, comme si elle pouvait éclairer le chemin qui les mettra à l'abri. Elland, perdu dans ses souvenirs, heurte de plein fouet le dos massif de Thémus, le faisant gronder sourdement. Dans un murmure, il s'excuse, tandis que les suiveurs s'arrêtent prudemment loin derrière. Quand le calme revient et que seule la respiration sifflante de Théoliste se fait encore entendre, Jehanne avoue :


    - Je... C'est … gênant. Perdue. Où aller ? Perdue. Et maintenant ?

    Elland, la gorge nouée, jette un regard implorant à Pèire, qui se contente de hausser les épaules, impuissant. Anthelme s'éclaircit la voix avant de lui demander :

    - Mais … vous connaissez les souterrains, n'est-ce pas Jehanne ?
    - Oui. Oui, oui. Mais... pas de partout. Perdue. Pas ici. C'est …. si semblable. Comment faire la différence ?

     

    Le cri strident d'un rat, tout proche, les fait sursauter. De longues secondes s'écoulent avant que le cœur d'Elland ne retrouve un rythme presque normal. Presque, seulement, car le problème demeure : ils se sont égarés dans les dédales souterrains, loin de l'air frais nocturne, loin de la liberté. Et son estomac grogne déjà, tandis que sa bouche s'assèche de plus en plus. Pèire, de sa voix la plus douce, interroge Jehanne :

    - Quand es-tu passée par les souterrains pour la dernière fois ?
    - Fuir. Je devais fuir ces... sacripouilles. Mal. Si mal. Ils... Fuir, je devais fuir. S'échapper par la terre. Seule solution. Perdue. Perdue. Mais retrouvée. Dehors. Hors de la ville. Loin des sacripouilles.
    - Alors suis ton instinct, Jehanne.

    Elland reste silencieux, tout comme les autres, d'ailleurs. Le tutoiement l'a surpris. La douceur de la voix du tavernier et la tendresse exprimée dans ses paroles l'ont surpris également. Mais il ne dit rien, ne fait aucun commentaire, se contente d'attendre un éclair d'illumination qui permettrait à Jehanne de leur indiquer la bonne route.

    Mais ses pensées n'attendent pas pour s'emballer. Il se voit déjà errer dans les tunnels, sans trouver la moindre sortie. Il n'y a pas d'ouverture pour apercevoir le ciel, pour respirer de l'air frais. Pour se repérer, tout simplement. Avec épouvante, il s'imagine marcher indéfiniment dans les galeries, assoiffé, affamé, ivre de sommeil. La torche, qui se serait éteinte depuis des heures, voire des jours, ne leur fournirait plus la moindre lueur. Ils avanceraient à l'aveuglette, les bras tendus en avant, à la merci de la moindre aspérité dans le sol. Définitivement perdus, car incapables de discerner les croisements, les galeries.
    Il imagine le petit groupe devoir se séparer, au fur et à mesure, des plus faibles, incapables de faire un pas de plus. Osvan sans doute. Puis Jehanne peut-être. Ensuite... ensuite, les hommes, un par un, qu'ils devront se résigner à abandonner, incapables de les porter jusqu'à une sortie aussi salutaire qu'utopique. Leur corps épuisés feront le bonheur des rats, jusqu'à ce qu'il ne reste que des squelettes aux os blancs, étrangement assis sur la terre tassée. Enfermés pour l'éternité dans ce caveau géant. A jamais privés de cette liberté qu'ils chérissent tous.

    L'illumination surgit brusquement, prenant la forme d'un « Ah ! » enthousiaste. Suivi de marmonnements pour le moins inquiétants. Mais au point où ils en sont, ils peuvent bien se perdre encore un peu plus. Jehanne reprend sa marche, plus rapide, plus décidée. Seul le bruissement des vêtements et les couinements des rats se sont entendre. L'odeur, toujours aussi oppressante, vient rajouter de l'angoisse chez Elland.

    Ils errent dans les galeries pendant ce qui lui semble être des heures. Parfois, Echidna envoie au voleur des images des nuées de torches qui s'éparpillent dans la ville à leur recherche. S'il n'en dit rien aux autres, il est pourtant conscient que sortir des souterrains pourraient bien leur être fatal. Tout comme y rester. Car à mesure que passe le temps, les galeries semblent de plus en plus hostiles et les rats plus entreprenants. Et la lueur de la torche faiblit.

    Jehanne parvient finalement à les guider devant une lourde porte, pourvue d'un large anneau, comme si les gens qui prennent ces passages secrets pouvaient frapper avant d'entrer. Déterminée, Jehanne ouvre la porte. Quelques marches se dévoilent, cachant le reste des lieux. D'un geste autoritaire, Thémus la fait reculer. Pèire et Elland s'avancent à sa suite. Et sans plus attendre, les trois hommes grimpent les escaliers.

    Ils débouchent sur une cave voûtée, au sol en terre battu. Deux ouvertures, minuscules, percent les murs et apportent les odeurs de la ville. Ils sont donc toujours à Rivemorte. La lueur fantomatique, qui fait danser des ombres effrayantes sur les pierres nues, provient d'un âtre agonisant, situé dans l'angle de la pièce. Il n'y a aucun conduit d'évacuation pour la fumée, et le plafond est noirci. Les deux longues tables, bordées de bancs en bois, meublent la pièce. Des chopes vides et des couverts ont été laissés sur place. Cet endroit est fréquenté de manière régulière. Et l'était il y a peu.

    Mais ils ne peuvent pas se résoudre à retourner dans les galeries. Pas au risque de se perdre encore une fois. Pas au risque de finir dévorés par les rats. Autant trouver une sortie à cette pièce, et filer dans les rues. Ces ruelles qu'Elland connait si bien, recelant mille cachettes, mille chemins pour quitter la ville. Et fuir à jamais ces maudites galeries qu'il a fini par haïr.

    Jehanne, ayant reposé la torche, les rejoint dans la salle. Puis ce sont Théoliste et Anthelme, qui porte à son tour l'enfant inconscient, qui découvrent les lieux. Ils chuchotent, de crainte de révéler leur présence en parlant trop fort. Et tombent tous d'accord sur le fait que sortir des galeries est devenu primordial. Car même si aucun d'eux ne l'avouerait, à part peut-être Jehanne, ils ont tous eu une peur terrible.


    votre commentaire
  • the-cryptkeeper

     

    La voix, chaude et grave, remplit l'air nocturne. Pèire. Souplement, Elland saute à terre et se précipite dans la lumière. Quelques secondes sont nécessaires à ses yeux pour s'habituer à la brusque luminosité. La pièce semble minuscule, meublée du strict nécessaire. Une table, deux bancs, un petit lit, un âtre endormi. Des chandelles, posées ici et là, qui repoussent les ombres. Et entre les murs s'entassent ses amis, tous présents, sans aucune exception. Osvan est allongé sur le lit, toujours aussi pâle, il semble dormir. Jehanne et Théoliste sont assis par terre, contre le mur, le visage fermé. Anthelme et Thémus, eux, sont assis sur les bancs. Et Pèire, qui accueille le voleur les bras grands ouverts, affichant clairement son soulagement.

    Elland les observe, cherchant sur leurs visages des traces de lutte, de combat. Mais s'ils semblent particulièrement inquiets, ils ne paraissent pas avoir été blessés. Auraient-ils eu le temps de s'enfuir avant que les gardes n'arrivent ? Il réalise à quel point sa question est stupide quand Pèire esquisse un sourire et lui annonce :


    - Oui, nous avons été prévenus à l'avance de l'arrivée des gardes. C'est un homme de Thémus, dans la garde, qui l'a fait prévenir. Nous avons eu tout juste le temps de déguerpir.
    - Un messager est venu m'informer de cette opération, alors j'ai envoyé des hommes prévenir tout le monde. Nous avons eu chaud.
    Tanorède ?

    La réponse semble évidente, tant l'attaque est ciblée sur le petit groupe d'amis qui enquêtent sur la disparition de Ménandre, mais Elland a besoin de savoir. Il a besoin de parler, de laisser s'exprimer ses doutes pour qu'ils cessent de bouillonner dans son esprit. Thémus hoche doucement la tête avant de poursuivre :

    - Je pense oui. Il en a les moyens. Et il a toutes les raisons pour le faire. La question est de savoir s'il est courant de notre escapade dans les souterrains.
    - Comment pourrait-il être au courant ?
    - Il doit avoir des hommes un peu partout en ville. Ce ne serait pas étonnant. Mais ça prouverait que nous nous approchons du but. Qu'il redoute nos découvertes à venir. Qu'on approche tellement de la vérité qu'il prend peur et passe à l'attaque au lieu de nous laisser chercher.

    Le voleur acquiesce, silencieux. C'est vrai que depuis le début de l'enquête, ils sont relativement épargnés. Certes, l'homme qu'ils avaient envoyé interroger Tanorède est mort, mais pour le reste, ils ont pu mener leur enquête sans être inquiétés. Et si leur ennemi réagit maintenant, ça doit vouloir dire qu'ils touchent au but. Et Elland, soudainement, s'interroge. Si Tanorède souhaitait réellement les tuer, en envoyant quatre hommes de main pour les attaquer, pourquoi n'a-t-il rien tenté depuis ? Pourtant, Elland est resté plus d'une fois seul, à la merci de ces hommes qu'il imagine dispersés dans toute la ville. Alors pourquoi ce bourgeois mielleux n'a-t-il pas essayé de le tuer à nouveau ?

    Jehanne pousse un long gémissement, faisant se retourner tous les hommes présents. Pèire va s'accroupir à côté d'elle et passe un bras autour de ses épaules. Puis, regardant Elland, toujours debout, il lui explique :


    - Au début, Jehanne était persuadée que les gardes étaient là pour elle. Elle a paniqué. Mais quand nous nous sommes retrouvés ici, on a compris que les enjeux étaient plus importants : nous sommes tous visés.

    Passant une main nerveuse dans ses cheveux, Elland essaie de calculer le temps qu'il s'est passé entre son escapade à l'atelier et le déploiement de la garde. Après avoir posé quelques questions, il réalise qu'il est matériellement impossible que Tanorède ait ordonné leur arrestation suite à son intrusion. C'est un poids immense qui s'envole. Avec un maigre sourire, il va prendre place sur le banc, à côté d'Anthelme. Et ce dernier, lui jetant un regard rempli de reproches, déclare :

    - Nous nous sommes vraiment inquiétés pour toi. Tu aurais dû être à la taverne depuis longtemps quand la garde est arrivée.
    - Nous avons pensé que tu avais été arrêté en cours de route.

    Par pudeur, personne n'ajoute la suite. Personne ne parle de l'affolement qu'ils ont ressenti en constatant son absence. Personne n'avoue qu'ils l'ont imaginé aux mains de Guevois, seul et malmené. Mais Elland n'a pas besoin qu'on lui dise pour réaliser ces sentiments. La tête baissée, gêné, il avoue :

    - Osvan a été attaqué alors qu'il voulait chercher Ménandre à l'atelier de Guevois. Nous en avons parlé avec Anthelme et Théoliste, et nous avons pensé que ça pourrait être une bonne piste. Mais je vous savais tous occupés, et je voulais en avoir le cœur net. Alors je me suis rendu à l'atelier pour vérifier par moi-même.

    Quatre paires d'yeux, brûlants de reproches, se braquent sur lui. Il déglutit bruyamment, se tord les doigts sous la table, gêné d'avoir à parler de ce qu'il s'est passé ensuite. Mais il n'en a pas le temps. Des coups, frappés avec violence, font trembler la porte. Et avant que quiconque ait eu le temps de bouger, elle s'ouvre brusquement.
    C'est un homme frêle, maigre à faire peur, le visage rongé par une quelconque maladie de peau qui entre en trombes dans la petite salle. Ils ont presque tous un mouvement de recul en le voyant ainsi pénétrer dans leur repaire, mais rapidement, Thémus le salue et rassure ses compagnons. C'est l'un de ses hommes. A dire vrai, c'est l'un des hommes en qui il a le plus confiance. D'une voix trop forte, il explique, en mangeant la moitié des mots, que la femme de Thémus est en sécurité dans l'un de leurs repaires. Puis, se tournant vers Pèire, il l'informe qu'il en va de même pour la serveuse et la cuisinière. Enfin, adoptant une mine de circonstance, il annonce que les gardes sont entrés dans la taverne et dans l'atelier, qu'ils ont retourné chaque pièce du mobilier pour mettre la main sur eux, en vain. Et que de rage, ils ont quasiment tout détruit.

    Si Thémus a visiblement pâlit, Pèire, lui, soupire longuement avant de lâcher un « je suppose qu'il vaut mieux que ce soit les meubles que nous ». Le silence plane un instant. Puis, de concert, ils hochent tous la tête, convaincus. Après tout, des meubles, ça se remplace. S'ils avaient été arrêtés, la situation serait bien plus critique. Même Thémus en est réduit à un grognement d'approbation. Et son homme soupire de soulagement. Puis, hésitant, il bredouille que les gardes sont en train de les chercher dans toute la ville et émet, d'une toute petite voix, l'hypothèse qu'ils aillent se réfugier hors de la ville quelques temps. Il se recule précipitamment en voyant le regard que lui lance son employeur. En réalité, il se recule tellement qu'il finit par sortir de la petite pièce, et s'enfuit dans la nuit.

    Elland se relève d'un geste vif, va fermer la porte et donne un tour de clef dans la serrure. Puis, profitant d'être debout, il se rapproche du lit pour observer gamin inconscient. Théoliste, malgré sa lourde carrure, se lève souplement et le rejoint. En quelques murmures, il le rassure sur son état et lui promet qu'Osvan s'en remettra.

    Rassuré, Elland hoche la tête et retourne s'asseoir. Et comme s'il attendait ce signal, Anthelme lance le débat :


    - Pensez-vous réellement qu'on doit fuir la ville ?
    - Et laisser le champ libre à Tanorède ?

    La réponse de Pèire a fusé, cinglante. Anthelme, comme fautif, baisse la tête et c'est son amant qui prend sa défense :


    - On ne partirait qu'un jour ou deux, le temps que les gardes se lassent. Et ça nous permettrait de mieux nous organiser.
    - Nous sommes bien organisés.
    - Nous avons la garde aux trousses. Tous les hommes en armes de la ville, donc. S'ils ne nous trouvent pas à l'auberge ou à l'atelier, ils vont nous traquer. Nous ne pourrons plus sortir sans devenir invisibles. Sans compter qu'ils promettront certainement une récompense à quiconque leur signalerait notre présence. Et si nous nous faisons arrêter, Ménandre n'aura plus aucune chance d'être retrouvé sain et sauf.
    - Mais si nous fuyons, à supposer que nous puissions sortir de la ville incognito, quand et comment pourrons-nous revenir ? Que se passera-t-il pendant ce temps pour le gamin ? Si Tanorède veut nous effrayer, je refuse que ce soit si simple pour lui de réussir.

    La discussion se fait houleuse, les esprits s'échauffent et le ton monte. Ils en réveillent même Osvan, qui gémit faiblement dans son lit. Mais seul Théoliste se lève et s'avance jusqu'à son chevet. Les autres sont toujours en train de débattre sur la conduite à tenir maintenant qu'ils sont directement visés par leur ennemi.
    C'est finalement Echidna qui met fin à l'âpre débat. Elle projette mentalement l'image d'un groupe de gardes, qui s'avance courageusement dans ce quartier où il se sait indésirable. Aussitôt, Elland relaie l'information :


    - Les gardes fouillent le quartier.

    Et immédiatement, un silence angoissé retombe sur la petite pièce. Ils ont quasiment tous le réflexe de se lever, comme si la menace était là, tout proche, prête à surgir. En un sens, ils n'ont pas tort.

    votre commentaire
  • 018a831e

     

     

    Il sursaute, recule précipitamment. Mais le cerbère, qui patientait derrière la porte, n'entend pas le laisser partir. Malgré sa corpulence, malgré sa bedaine imposante et ses bras plus épais que les cuisses d'Elland, il s'élance à sa poursuite.

    Le cœur battant à tout rompre, le voleur se faufile entre les ballots, émerge à vive allure dans la seconde salle. Les ouvriers cessent leur travail de nettoyage, l'observent. Le colosse leur hurle de l'arrêter. Et ils réagissent aussitôt. La course d'Elland se fait plus périlleuse: des bassines d'eau sont jetées, divers outils convergent tous vers lui. S'il peut en esquiver certains, s'il peut compter sur la maladresse de quelques ouvriers, beaucoup le ralentissent. Dans son dos, il devine le souffle régulier du cerbère. Mais les ouvriers n'insistent pas trop, retournent à leur tâche ou commentent déjà cet événement qui rompt la monotonie de leur travail.

    Les jambes brûlantes, le souffle court, Elland surgit en trombes dans la première salle, où les femmes arrêtent immédiatement de filer la laine. Et si le cerbère leur ordonne, à elle aussi, d'arrêter le voleur, elles n'en font rien. En fait, elles rient, commentent, crient des encouragements qu'Elland n'entend pas. Dans son esprit, une seule idée : fuir. Ne pas se faire attraper, ne pas laisser la moindre chance à son ennemi de l'avoir sous contrôle. Fuir, loin, et rapporter sa découverte à Pèire et les autres.

    Enfin, il émerge dans la petite cour. Mais elle n'est plus déserte. Et ce sont des hommes de main, et non des charretiers, qui l'attendent de pied ferme. Ils semblent surpris de le voir, peut-être étaient-ils uniquement là pour sécuriser les lieux après le départ des ouvriers. Qu'importe. Pour le moment, ils sont entre Elland et sa liberté. Et à voir leurs mines, ils n'ont pas l'intention de le laisser s'enfuir. Ils sont quatre, costauds, déterminés. Deux d'entre eux s'approchent de lui. Deux autres se positionnent près du portail, au cas où. Le colosse s'approche derrière lui.

    L'adrénaline coule à flots dans les veines du voleur. Son cœur bat la chamade et il n'a pas le temps de reprendre son souffle. A cinq contre un, il ne fera pas le poids. Alors il s'élance, projette sa jambe, et se hisse sur la façade à l'aide d'un ballot. Puis il s'agrippe à une fenêtre, se hisse encore un peu plus haut. Hors de portée. Il jette un regard derrière lui. L'un des hommes le suit, nullement gêné par l'escalade. Pire, il tend la main pour lui attraper la cheville, et il ne manque pas grand chose pour qu'il réussisse.
    Dans un effort désespéré, Elland grimpe encore un peu. Dépasse la fenêtre, s'aidant d'une minuscule corniche. La sueur coule le long de son visage et lui pique les yeux. Les muscles de ses bras hurlent de douleur. Mais il poursuit son ascension, s'aidant de la moindre anfractuosité dans le mur pour mettre un peu de distance supplémentaire. Priant pour que sa main gauche ne le trahisse pas. En bas, dans la cour, il devine le murmure frénétique des ouvriers sortis assister au spectacle. Il a atteint le second étage, dépasse la fenêtre. Plus haut, l'avancée du toit déborde sur le mur, impossible à franchir sans se balancer dans le vide.

    Il jette un rapide coup d'œil derrière lui. L'homme le suit toujours. Il semble être encore plus proche que tout à l'heure, même. Alors Elland continue de grimper, la peur au ventre. Et il se maudit d'avoir réellement cru que ça serait si facile. D'avoir parié sur sa chance.
    Le voilà maintenant juste sous l'avancée du toit. Ses bras et ses jambes tremblent, épuisés par l'effort. Il est au moins à trois mètres du sol : toute chute serait fatale. Mais son poursuivant est toujours là, alors il prend le risque. D'une main, il se contorsionne pour attraper les tuiles. De l'autre, il se maintient en équilibre précaire. Et ça aurait presque pu fonctionner, si l'homme ne l'avait pas attrapé par la cheville.

    Sa main gauche, qui tenait les tuiles, lâche. La main droite ne peut pas supporter son poids, pas avec les jambes qui se balancent dans le vide et une main agrippée autour de sa cheville. Il lâche. L'illusion est fugitive, mais bien réelle : il a l'impression de voler. Le sol se rapproche à une vitesse impressionnante. Il perçoit des cris. Des exclamations. Son cœur s'est arrêté. Comme par anticipation. Puis une ombre, noire et terrifiante, se jette sur lui. La grande Faucheuse.

     

     

    Il aimerait pouvoir négocier un peu plus de temps, pour pouvoir retrouver Ménandre, assister à la guérison d'Osvan. Dire quelques mots à Pèire, Théoliste et les autres. Ne pas mourir si jeune, de manière si stupide. Mais il n'en a pas le temps.

    Il n'imaginait pas que la Mort aurait un regard si moqueur sur lui. Il n'imaginait pas que ses griffes feraient si mal autour de ses épaules. Il n'imaginait pas que ses ailes seraient si puissantes qu'elles stopperaient sa chute et l'emmèneraient si haut dans le ciel. C'est finalement un rire goguenard qui explose dans son esprit et qui lui fait reprendre pied dans la réalité. Echidna.

    Elle est arrivée juste à temps pour l'empêcher de s'écraser contre les pavés. Elle lui a sauvé la vie. Et toutes ses émotions se déversent à flots dans son esprit : la peur, le soulagement, les reproches. Oui, il aurait pu attendre qu'elle soit réveillée. Oui, il aurait pu compter dès le début sur elle. Oui... mais il voulait aussi se prouver qu'il était capable de faire quelque chose pour l'enquête, seul, comme un grand, sans avoir besoin de la protection de Thémus, ni des conseils avisés de Pèire. Avoir réellement fait quelque chose pour le gamin. Et avec une impitoyable lucidité, il réalise à quel point il a été inconscient. Car s'il y a bien une chose dont ils n'ont pas besoin, c'est bien un mort supplémentaire.

    Echidna prend le temps de voler jusqu'à un toit, plus plat que les autres, pour le déposer en douceur. Une fois en sécurité, il reprend son souffle, essaie de calmer les battements affolés de son cœur. Et puis, alors que la tension redescend lentement et qu'il contemple les grands yeux de sa gargouille rivés sur lui, il réalise. Il est vivant. Sain et sauf. Et il a appris quelque chose d'important. Alors, soudainement, il explose de rire. Un rire sans joie, nerveux et fébrile, dément même, qui sonne victorieux.

    Avec compassion, Echidna le laisse rire quelques minutes, avant que sa tête ne vienne se frotter à sa hanche. Alors, avec douceur, elle l'invite à grimper sur son dos. Et d'un puissant battement d'ailes, elle prend son envol. Il rigole encore, posté sur le large dos de sa complice, ivre de soulagement, ivre de voir, encore une fois, les toits d'ardoise défiler sous ses yeux. Mais son rire s'étrangle dans sa gorge quand il la sent se crisper. Quand ses yeux repèrent les gardes, encerclant l'Hermine Affamée, grouillants autour des torches qu'ils portent fièrement.

    A travers les nombreuses fenêtres du bâtiment, il peut apercevoir d'autres lueurs fantomatiques, allant et venant dans les couloirs. Ils sont déjà à l'intérieur et fouillent les lieux. Elle change brusquement de cap, vole en direction de l'atelier de Thémus. Et là aussi, de nombreuses lueurs trahissent la présence des gardes de la ville. La gorge nouée, Elland prie pour qu'ils soient tous en lieux sûrs. Qu'ils aient pu s'enfuir, juste avant que les hommes n'encerclent les bâtiments. Dans un coin de son esprit, il peut sentir, palpable, l'angoisse similaire d'Echidna.

    Il ne leur faut que quelques secondes pour se rendre jusqu'à l'immeuble qui abrite Anthelme, Théoliste et Osvan. Et là aussi, des hommes sont disposés autour des issues. Une angoisse indicible lui noue le ventre. Ils sont tous cernés. Serait-ce Tanorède qui passe à l'offensive en déployant autant de forces contre eux ? Serait-ce une simple coïncidence, sans aucun rapport avec l'enquête qu'ils mènent actuellement ? Ou serait-ce dû à son escapade à l'atelier Guevois ? Peut-il encore sauver ses amis d'une arrestation imminente ?

    Une soudaine vague d'apaisement l'envahit, provenant sans aucun doute de sa gargouille. Fuyant les gardes qui pourraient la repérer, elle se dirige, avec assurance, jusqu'aux quartiers pauvres de la ville. Puis, sans hésiter, elle vole jusqu'à une cour intérieure où elle se pose avec grâce. Tout est calme et silencieux dans cette petite cour. L'obscurité est presque totale, mais Elland parvient à distinguer un rai de lumière qui se faufile sous une porte. Echidna la regarde fixement et, comme par magie, le battant s'ouvre.


    - Rentre vite, Elland.


    votre commentaire
  • imagef10

     

    Le soleil descend lentement vers l'horizon, laissant une ville brûlante. Les rues de la ville ont retrouvé leur animation habituelle mais le voleur n'y prête pas attention. Il n'a qu'une envie : retrouver ces hommes et leur faire passer l'envie de tabasser les gamins. Pèire est sans doute encore à la taverne, en compagnie de Jehanne. Thémus doit sûrement s'occuper de ses hommes, qui lui ont caché une information si importante. Et seul, il aura plus de chances de passer inaperçu. Surtout si les lieux sont gardés : la discrétion est la meilleure solution pour pénétrer dans l'enceinte du bâtiment. Et puis, si Ménandre vit un calvaire dans ces ateliers, il ne peut pas le laisser une seconde de plus là-bas.

    Il hésite, pourtant, ayant l'étrange impression de trahir ses amis en continuant cette enquête seule, sans leur en parler. Alors pour se donner bonne conscience, il se promet qu'il ne fera qu'un petit tour de reconnaissance. Et s'il découvre quelque chose, il ira chercher des renforts. Oui, voilà. Parfait. C'est ce qu'il va faire.

    Faisant brusquement demi-tour, il se dirige vers les ateliers d'un pas vif. Bien que natif de Rivemorte, et y ayant toujours vécu, il ne connaît pas bien cette partie de la ville. Trop de gardes, pas assez de bijoux. Alors il erre un moment dans les ruelles, ses pas rythmés par le lancinant vacarme des outils qui façonnent et modèlent d'innombrables objets. Personne ne le remarque : il se noie dans la foule d'ouvriers qui regagnent leurs logis après une dure journée de travail.

    Finalement, il parvient jusqu'à ces fameux ateliers. Un bâtiment imposant, percé de maigres fenêtres qui ne doivent laisser passer que trop peu de lumière. Au dessus de la porte principale, une enseigne arbore fièrement, en lettres noires, un nom quelconque. Qu'il est parfaitement incapable de déchiffrer, puisqu'il ne sait pas lire. C'est son instinct qu'il lui fait dire qu'il est au bon endroit. Et les renseignements précieux recueillis auprès d'un garde qui patrouillait.

    Il ne s'attarde pas devant la façade, poursuit sa route comme si de rien n'était. Lentement, il fait le tour des bâtiments, observant les allées et venues, remarquant chaque garde, chaque curieux qui pourrait contrecarrer ses plans. A l'arrière du bâtiment, un portail, large et haut, permet aux charrettes de faire entrer et sortir les marchandises. Le portail est ouvert, et laisse deviner une cour, juste assez grande pour que les attelages puissent tourner. Les lieux sont déserts. Après avoir jeté un coup d'œil sur la droite, puis sur la gauche, Elland s'avance dans la cour.

    Une large porte s'ouvre à droite de la cour. Le martèlement régulier se fait plus fort et le voleur peut distinguer, à la lueur du crépuscule, les ouvriers qui s'affairent encore. Il esquisse un sourire, s'empare d'un ballot, abandonné au sol contre un mur, et s'avance dans l'atelier. Des femmes, assises devant d'immenses tas de laine, la filent avec application. Et elles bavardent, encore et encore, répandant un brouhaha ponctué de rires aigus. Un rapide regard sur la pièce lui permet de voir qu'il n'y a que des femmes. Pas d'hommes, pas d'enfants. Quelques têtes se tournent d'abord dans sa direction, puis elles le remarquent. Elles l'apostrophent, commentent, dissertent sur son visage ou l'arrondi de son postérieur. Les joues brûlantes, il hâte le pas et traverse cette salle des tentations.

    Dans la salle suivante, aucun ouvrier ne lui accorde la moindre attention, occupés qu'ils sont à laver et à gratter de longues bandes de tissu. Il y a beaucoup d'hommes, quelques femmes mais aucun enfant. Tous travaillent dans un silence pesant. Elland poursuit sa route.

    Enfin, il arrive dans une salle vierge de toute présence humaine. Des ballots semblables à celui qu'il porte remplissent la pièce jusqu'au plafond. A côté d'une porte, d'immenses bassines de laine patientent.

    Une autre porte, ouverte, dévoile l'origine du martèlement : des hommes s'affairent autour de métiers à tisser, se lançant mutuellement des navettes qui heurtent le cadre en bois dans un bruit sourd. Mais Elland ne s'avance pas dans cette salle. C'est la porte fermée qui l'intrigue. Aussi se dirige-t-il vers elle, posant son ballot au milieu des autres.

    La poignée tourne, mais la porte ne s'ouvre pas. Fermée à clef. Pourtant, derrière le battant en bois, il devine un bruissement régulier, un clapotis entêtant. Si Ménandre est dans cet atelier, il est derrière la porte. Alors Elland, s'assurant que personne ne traîne dans les parages, prend ses outils. Et en quelques secondes, la serrure émet un soupir cliquetant. Sans plus attendre, il tourne la poignée et fait pivoter la porte. Et il a tout juste le temps d'apercevoir le contenu de la pièce qu'une voix résonne à côté de lui :


    - Qu'est ce que vous faites là ?


    votre commentaire
  • 943hn8e1

     

    Le guérisseur, avisant l'air désespéré d'Elland, essaie tant bien que mal de le rassurer. Il lui explique que les hématomes au ventre sont plus inquiétants que ceux au torse, car les coups peuvent avoir endommagé des parties vitales de son organisme. Mais alors que l'inquiétude menace de submerger Elland, un murmure d'outre-tombe résonne faiblement dans la pièce. Osvan !

    Ils se précipitent tous les trois vers le gamin alité. Sa peau est couleur cire et des cernes bleues soulignent son regard hébété. Mais sa respiration n'est plus sifflante, et il les dévisage avec un maigre sourire. Soulagé, Elland lui sourit à son tour avant de lui demander :

    - Comment tu te sens bonhomme ?
    - Mieux. Merci d'être venu.
    - C'est normal. Tu aurais dû me faire prévenir immédiatement.

    Le gamin esquisse un semblant de sourire, mais un éclair de douleur traverse son regard. Il ferme les yeux de longues secondes avant de relever les paupières et de braquer son regard sur le voleur :

    - J'ai échoué.
    - Comment ça ?
    - Je voulais aller voir... pour Ménandre. Mais je n'ai pas réussi.
    - Tu voulais aller voir où ?
    - A l'atelier. Tisserand. Tanorède. Il paraît qu'il embauche... sans vraiment … mais des hommes m'ont attaqué.

    La voix d'Osvan n'est plus qu'un murmure. Théoliste, autoritaire, leur annonce qu'il doit impérativement se reposer. Alors, après l'avoir remercié et avoir caressé ses cheveux, les trois hommes s'éloignent du lit et reprennent leur place autour de la table. Il n'aurait pas été raisonnable d'interroger plus longtemps le gamin. Mais les quelques informations qu'il a lâché n'aident pas franchement le voleur à savoir ce qu'il s'est passé. C'est Anthelme qui lui redonne espoir :

    - La famille Guevois a fait fortune grâce à ses ateliers de tissage. Et il paraît qu'ils n'ont jamais été très regardants sur l'origine de leur main d’œuvre, tant qu'elle n'est pas trop chère.
    - Ils pourraient embaucher des esclaves et des enfants enlevés ? Demande Théoliste.
    - Ce n'est pas impossible. Certaines rumeurs disent que c'est ce qu'il se faisait, parfois.
    - Mais on les laisse faire ?

    La question d'Elland, si naïve, fait sourire les deux hommes. En quelques phrases, Théoliste lui explique ce que représente le fait d'être bourgeois dans l'application de la loi. Et en quelques secondes, Elland se sent parfaitement stupide. Anthelme, comme pour chasser le malaise du voleur, poursuit :

    - Osvan a dû penser que Tanorède aurait pu ordonner que Ménandre travaille à l'atelier. Si, comme vous le pensez, l'enlèvement de Ménandre n'était pas prévu, il a dû réfléchir à un moyen de se débarrasser de ce témoin gênant tout en en tirant profit.
    - Mais Ménandre n'aurait jamais accepté de travailler pour lui !
    - D'après ce qu'il se raconte parmi les gamins des rues, il paraît qu'il y a une salle spéciale pour le foulage. Seuls certaines personnes seraient autorisées à y aller. Les autres employés n'ont pas accès à cette salle et ne posent pas de question. Et dans cette salle se trouveraient bon nombre de personnes forcées, par diverses odieuses manœuvres, à travailler sans répit, jour et nuit.
    - Et ça serait la cachette idéale. Qui irait chercher le gamin dans les propres ateliers du coupable ?
    - D'autant plus que les lieux étaient surveillés par des hommes capables de frapper un enfant jusqu'à le rendre inconscient.
    - Où se trouve l'atelier ?
    - Pas bien loin des entrepôts, le long des remparts. Avec leur nom de famille inscrit fièrement sur la façade.

    Les phrases fusent, se mêlent jusqu'à laisser apercevoir un semblant de thèse plausible. Et les chuchotements deviennent fébriles à mesure qu'une ébauche d'explication se fait plus concrète. Incapable de rester plus longtemps en place, Elland se lève d'un geste brusque et leur annonce qu'il va se rendre sur place. Anthelme et Théoliste bataillent ferme, pendant de longues minutes, et parviennent finalement à refréner ses ardeurs. De guerre lasse, il accepte les conditions : il doit d'abord aller voir Thémus et Pèire avant d'agir.
    Théoliste ne dit rien, mais il semble évident aux yeux du voleur qu'il ne souhaite qu'une seule chose : rester avec son amant pour la soirée, et veiller sur le gamin. Alors Elland n'insiste pas, et prend congé.


    votre commentaire
  • 018a831e

     

    Puis, muni de son précieux fardeau, Elland s'avance dans les rues de Rivemorte. Les gens ne lui prêtent pas réellement attention : un père emmenant son enfant malade chez le médecin, c'est relativement courant. Le voleur n'a aucun moyen de contacter Théoliste, ni même de le trouver : il ne sait pas quel patient il visite. Aussi, au lieu de retourner à la taverne, il décide d'aller chez Anthelme. Osvan le connaît, et ne sera donc pas inquiet à son réveil. Et puisque Théoliste tient à cet homme, il est digne de confiance.

    La distance lui paraît terriblement longue. Le souffle du gamin s'est encore accéléré, et il gémit désormais en continu. Elland hâte le pas, essayant tout de même de le ménager le plus possible. Enfin, il arrive chez Anthelme, et frappe à la porte tant bien que mal. L'ami de Théoliste n'a pas besoin de long discours pour comprendre la situation. A peine a-t-il reconnu Elland et jeté un coup d'œil au gamin qu'il l'invite à rentrer. Rapidement, il dégage la table des papiers et encres qui l'encombraient et lui demande d'allonger Osvan dessus.

    Puis tout naturellement, Elland est embauché comme assistant : faire chauffer de l'eau, préparer des bandes de tissu propre, sortir les onguents et les herbes. Avec une douceur infinie, Anthelme nettoie d'abord le gamin, avant d'appliquer les soins, secondé par un Elland quelque peu malhabile. Mais si les plaies au visage et sur le corps sont relativement simples à soigner, reste les hématomes au niveau du ventre et de la poitrine, qui semblent inquiéter Anthelme. Il tourne autour de la table, se frottant pensivement le menton, plongé dans ses pensées. Elland, spectateur muet, sent avec effroi l'inquiétude, puis l'affolement transparaître dans ses gestes. Si Anthelme ne sait plus quoi faire, c'est que la situation est grave. Finalement, l'ami de Théoliste va préparer une infusion, qu'il laisse refroidir puis s'affaire à ranger les tissus poissés de sang, dans un silence religieux.

    Laissant l'écrivain public s'affairer, Elland reporte son attention sur Osvan. Le gamin est d'une pâleur cadavérique et gémit toujours de douleur. Depuis qu'il est parti du repaire des gamins, Osvan erre dans un état de semi-conscience. Ceux qui l'ont attaqué se sont acharnés sur lui. Cette évidence fait bouillonner une colère sourde chez le voleur. Dès que le gamin ira mieux, il l'interrogera et s'occupera de ces fils de chiens qui ont osé faire ça.
    Avec la tendresse d'une mère, Anthelme redresse légèrement le gamin pour lui faire boire sa décoction, puis il le porte jusqu'au lit. Enfin, lorsqu'Osvan est bien recouvert, il va chercher une bouteille de liqueur et se laisse lourdement tomber sur une chaise. Il leur sert deux généreux verres avant de murmurer :

    - J'espère que ça suffira. Et que Théoliste sera bientôt là.
    - Le gamin va s'en sortir ?
    - Je n'en sais rien. Il est très affaibli. L'attaque ne date pas d'aujourd'hui. Si tu l'avais amené plus tôt, la situation serait moins grave.
    - Je l'ai amené dès que je l'ai vu.
    - Ce n'est pas un reproche, Elland. Je sais qu'ils ne nous font pas confiance si facilement. Mais il a dû penser que ça allait s'améliorer.
    - Et il s'est trompé visiblement.
    - Oui. Et les autres gamins, bien qu'ils veillent les uns sur les autres, n'ont pas de connaissances médicales suffisantes pour soigner d'aussi graves blessures. Et ils n'ont pas les moyens pour le faire, non plus.
    - Tu n'as jamais pensé à former l'un d'entre eux pour palier aux petits accidents ?
    - Si, bien sûr. Mais j'hésite. J'ai peur qu'ils essayent de s'en sortir par eux-même, et qu'ils passent à côté de quelque chose de grave. Et puis, bien qu'ils aient tous un rôle défini dans leur organisation, j'ai peur que ça crée des conflits.
    - C'est peut-être un risque à prendre. Tu en as parlé avec eux ?
    - Pas encore. Mais je le ferai.

    La porte s'ouvre soudain, laissant apparaître la silhouette massive de Théoliste. Le soulagement d'Anthelme est clairement perceptible lorsqu'il se lève d'un bond. Le guérisseur comprend en quelques secondes la situation. Sans même déposer sa besace, il se penche sur le gamin et l'examine avec attention. Pis c'est un étrange ballet qui se forme sous le regard inquiet d'Elland : Théoliste, agissant avec rapidité et précision, et Anthelme, qui le seconde avec une efficacité imparable.

    Le voleur les observe sans bouger, bien conscient que son aide ne ferait en réalité que les déranger. Ses pensées s'égarent, ivres de vengeance et de sang. Si Osvan reprend conscience. Car à voir la mine soucieuse de Théoliste, ce n'est pas certain.

    Finalement, après s'être occupé du gamin pendant de longues minutes, Théoliste vient s'asseoir à la table. Il prend une longue gorgée avant de plonger son regard dans celui d'Elland et de lui annoncer :


    - Tu l'as amené juste à temps.
    - Il va s'en sortir ?
    - J'espère. Je pense que oui. Il est jeune, il déborde de vitalité. Nous allons le garder quelques jours ici, le temps qu'il reprenne des forces.


    votre commentaire
  • porte du cachot

     

    Avec difficulté, tentant de masquer les preuves de ses cauchemars, il se lève et va ouvrir. C'est Pèire, visiblement agité, qui se tient sur le seuil.

    - Un gamin demande à te voir immédiatement.

    Il prend tout juste le temps de se passer un peu d'eau sur le visage, pour chasser les derniers relents de cauchemar, puis dévale les escaliers à la suite du tavernier. Il y a quelques ivrognes dans la salle principale, installés autour d'un jeu de dé. Ils ne leur prête aucune attention. Assis au comptoir, un gamin dévore une miche de pain et du jambon avec une telle frénésie qu'Elland hésite à l'interrompre. Il doit avoir six ou sept ans. Sa maigreur et l'état de ses habits confirment l'idée d'Elland : c'est bien un gamin des rues. Et il cesse de manger de lui-même lorsqu'il aperçoit le voleur. Glissant les victuailles dans ses poches, il descend souplement du tabouret bien trop haut pour lui et se précipite vers Elland. Puis, d'une voix frêle, il lui annonce :

    - J'dois t'emm'ner vers Osvan. Il va pas bien.

    Un simple hochement de tête et le voleur se précipite à la suite du gamin. Ils parcourent les ruelles à grande vitesse, sans s'inquiéter des badauds qui leur lancent des regards noirs quand ils les bousculent. S'enfonçant dans les dédales des ruelles, Elland ne quitte pas du regard son guide, au risque de se perdre. Peiné, il repense à Osvan, trempé et espère qu'il n'a pas attrapé un coup de froid. Et il regrette. Il regrette terriblement de ne pas avoir forcé Osvan à venir avec lui à la taverne, de ne pas lui avoir offert un repas chaud et un gîte quelques jours.

    Son guide s'avance dans les quartiers les plus sombres de la ville, où les immeubles ne sont que des taudis qui menacent de s'effondrer à tout instant. La misère est tellement présente qu'elle en est presque palpable. Et pourtant, les gens s'invectivent, les enfants jouent en riant, les hommes avinés font la cour aux femmes. L'oeil averti d'Elland repère quelques gamins, dispersés dans certaines zones stratégiques : les guetteurs. Ils approchent du repaire des gamins.

    Le gosse l'entraîne dans un immeuble délabré, passe directement dans la cour principale, puis se glisse dans une ouverture à peine assez grande pour Elland. Enfin, ils débouchent dans une immense cave, au plafond voûté. A côté de nombreuses paillasses disposées sur le sol, quelques affaires sont posées, sans doute les trésors des occupants. L'air est humide, suffoquant, et une odeur désagréable imprègne les lieux. Le sol est en terre battue : lors des grosses pluies d'automne, l'eau doit sans doute s’infiltrer jusque là. Le peu de lumière permettant de distinguer le décor provient de petites fenêtres, donnant sur les rues adjacentes.

    Il y a de nombreux gamins, malgré ce milieu d'après-midi. Certains dorment, roulés en boule sur leur paillasse. D'autres discutent, en chuchotant, à l'écart des dormeurs. Le guide ne laisse pas à Elland le temps de chercher du regard Osvan, il l'emmène directement vers une petite forme étendue de tout son long.

    La gorge d'Elland se noue à la vision du gamin. Ce n'est pas un coup de froid qui l'a terrassé. Son visage est boursouflé, couvert d'hématomes et de sang séché. Avec horreur, en enlevant le draps qui recouvre l'enfant, Elland découvre des marques similaires sur l'ensemble de son corps. Non, ce n'est pas une simple grippe. Il a été passé à tabac.

    Les plaies sont purulentes, rouges et brûlantes. Sa respiration est sifflante et ses lèvres sont desséchées. Osvan ne réagit même pas lorsque Elland passe une main douce dans ses cheveux, le seul endroit où il pense ne pas le blesser en le touchant. Une colère froide monte en lui et elle doit se percevoir dans sa voix quand il demande :


    - Qui lui a fait ça ?
    - Des adultes. J'sais pas qui.
    - Je l'emmène chez un médecin. Aide-moi.

    Le gamin hésite un instant, observe Elland comme s'il pouvait savoir, uniquement à son expression, s'il doit lui faire confiance ou non. Puis son regard se porte sur le blessé, et après avoir déglutit bruyamment, il hoche doucement la tête. Avec mille précautions, Elland enveloppe Osvan d'un drap puis le prend dans ses bras. Alors qu'il allait retourner à l'entrée par laquelle ils sont arrivés, le gamin lui fait signe de le suivre.

    Osvan ne pèse pas bien lourd, mais les précautions qu'Elland prend pour ne pas trop le secouer tirent sur ses muscles. Malgré cela, le gamin gémit doucement à chaque pas, faisant culpabiliser Elland. Ils arrivent devant une porte, dissimulée par un tissu raidi par la saleté. Le gamin avance plus lentement, lui indiquant sur quelle marche il peut poser le pied. Il le met également en garde : il ne doit surtout pas toucher les murs. Dans l'obscurité, Elland ne distingue rien mais il devine que les lieux sont piégés, pour dissuader tout intrus de s'introduire dans le repaire.

    Puis c'est une succession de portes, d'escaliers et de couloirs alambiqués qui leur permettre de rejoindre la rue. Bien loin de l'endroit où ils sont rentrés. Le gamin reste dans le renfoncement de la porte, hésitant. Quand Elland lui propose de l'accompagner, il refuse fermement.

    - Passe à la taverne quand tu veux, alors. Nous te donnerons des nouvelles.


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique