• judipich-savant-fou-19471.png

     

    - De moi ? Elle a dit quoi ?
    - Qu'elle ne s'attendait pas à te voir. Que tu étais un « élément surprenant ».

    Ils rangent les herbes dans leurs pots respectifs, mettent de côté les ustensiles sales, nettoient la table tandis que Théoliste raconte. D'après ce qu'il en a compris, Jehanne devait absolument quitter la ville, c'est pour cette raison qu'elle a trouvé refuge dans la tour maudite, au milieu de la forêt. L'ancienne demeure d'un de ses amis, d'après ce qu'il en a compris.

    Seule, isolée, terrifiée par ses poursuivants, elle a voulu renouer le contact avec ses créatures. Mais elle n'a qu'à moitié réussi, et une seule d'entre elles est venue. Théoliste raconte, avec amusement, la surprise qu'elle a eu en voyant un homme sur le dos d'Echidna. C'est pour ça qu'elle lui a lancé un sort, pour le réduire à l'impuissance et décider de la conduite à tenir. Et en le voyant là, inconscient, elle a estimé que c'était une trop belle occasion : elle s'en est servi de cobaye pour tester la salive des gargouilles.

    Théoliste s'emballe soudain, répétant à quel point cette salive est fascinante. Ses yeux brillent de curiosité et il s'agite, faisant de grand gestes. Elland, amusé, n'ose pas l'interrompre, même lorsque Jehanne sort de sa torpeur et vient leur prêter main forte.
    A eux trois, ils ont vite fait de tout ranger, tout nettoyer. Ne restent que les victimes de leurs expériences, ces meubles maltraités qui rejoindront le cimetière d'éclopés au grenier.

    Leur laissant un peu d'intimité pour faire un brin de toilette, Elland regagne son repaire. Cet intermède lui a permis de prendre un peu de recul sur l'enquête. Certes, ils n'ont pas encore retrouvé Ménandre mais au moins, ils avancent. Lentement, mais sûrement.
    Lui aussi fait un brin de toilette : certaines galeries étaient envahies par les toiles d'araignées, et l'odeur l'a suivi jusqu'ici, malgré celle, tenace, des expériences.

    Une fois prêt, il redescend à la salle principale, où l'attendent Pèire, Jehanne et Théoliste. Elland connaît trop de personnes qui souffrent de la faim pour gaspiller de la nourriture, mais le cœur n'y est pas. Le déjeuner a beau être délicieux, il pioche dedans, le ventre noué. Que peuvent-ils faire désormais pour retrouver Ménandre ? L'ambiance est lourde, autour de la table. Pèire est toujours grognon, Théoliste tente de se faire tout petit et semble lui aussi avoir l'appétit coupé. Quant à Jehanne, elle mange sans bruit, visiblement ravie d'avoir un bon plat sur table. De ce fait, ils déjeunent rapidement, dans un silence pesant. Une fois le repas terminé, Théoliste annonce qu'il a des patients à visiter. Jehanne, elle, regarde Pèire avec un air de chien battu, et ce dernier ne résiste pas : il lui promet de passer une partie de l'après-midi avec elle. Elland commence à ressentir de la fatigue, aussi indique-t-il à ses amis qu'il va se reposer quelques heures. Mais il ne leur dit pas qu'il espère que le sommeil lui apportera conseil, et qu'il aura plus d'idées pour mettre la main sur le gamin.

    Sa tanière lui semble presque étrangère : après être resté cloitré à l'intérieur pendant des journées entières, il n'y passe plus que quelques heures de temps en temps depuis l'enlèvement. Debout au milieu de la pièce, il n'arrive pas à se réjouir d'avoir un chez-lui sûr et accueillant. Ce sera pour plus tard, quand cette affaire sera terminée. Il s'avance jusqu'à la lucarne, d'où il aperçoit Echidna, figée, qui semble veiller sur la rue. S'ils doivent explorer tous les souterrains, ses moments de complicité avec la gargouille vont se réduire comme peau de chagrin. Cette certitude achève de le démoraliser et c'est en soupirant qu'il va s'allonger sur le lit. Il y a bien une chose qu'ils pourraient faire : capturer l'un des hommes de Tanorède et le faire parler, qu'importent les moyens déployés. Mais il ne peut pas se résoudre à recourir à la torture, pas après l'avoir vécue. Quand bien même il s'agit d'assassins et de voleur d'enfants. Il ne peut pas.

    Ses pensées tournent sans répit dans son esprit, toujours plus défaitistes, jusqu'à ce que le sommeil l'emporte. Mais ce n'est pas un sommeil calme et reposant : le Comain, comme toujours, est présent, accompagné par le gamin. Et c'est en sueur qu'il se redresse soudainement sur son lit, parcouru de frissons d'épouvante, le souffle court. Se prenant la tête entre les mains, il est sur le point de se laisser au désespoir quand des coups sont frappés à la porte.


    votre commentaire
  • the-cryptkeeper

     

     

    Malgré la fenêtre ouverte, un nuage de fumée plane au dessus de Théoliste et Jehanne, comme annonciateur de funestes évènements. Une chaise gît, démembrée et noircie, dans un coin de la pièce. Ce qui était un lit confortable est devenu un gouffre calciné, encore fumant. Seule l'armoire, bien que étrangement penchée en arrière et légèrement striée de brûlures, tient encore debout. Autour d'une table miraculeusement intacte, se tiennent le guérisseur et Jehanne.

    Trop occupés, ils n'ont pas remarqué l'entrée des trois amis. Le visage noir de suie, les sourcils brûlés, les cheveux hirsutes, ils sont plongés dans l'élaboration d'une potion de leur invention. A intervalle régulier, Théoliste marmonne « Fascinant, c'est proprement fascinant ». Les trois comparses se regardent, atterrés. Qu'ont-ils fait en laissant les deux seuls ?

    Pèire s'éclaircit la voix, les faisant sursauter. Aussitôt, Théoliste s'approche, agité, et débite une succession de phrases sans queue ni tête, où revient un peu trop souvent le mot « fascinant ». Mais le regard du tavernier, brasier de fureur, lui fait rapidement reprendre ses esprits. Jehanne est allée s'accroupir contre le mur, et se balance lentement d'avant en arrière en marmonnant une étrange mélopée. Le guérisseur, lui, a le bon sens de paraître contrit, ne serait-ce qu'un peu. Et sous le regard insistant de Pèire, il explique :


    - Nous avons longuement parlé tous les deux. Elle m'a reparlé de la création des gargouilles. Puis nous avons abordé le sujet des plantes et des potions. Tu comprends, Pèire, je ne pouvais pas passer à côté d'une telle occasion ! Je devais savoir ! Alors, guidé par Jehanne, j'ai fait quelques essais pour trouver une potion efficace contre les douleurs. Et contre certaines maladies.

    Le silence de Pèire est éloquent. Visiblement, les « essais » ont été périlleux, et ont mis en danger sa taverne. Et ça ne lui plait pas. Théoliste en a conscience car il se justifie aussitôt :

    - Je voulais emmener Jehanne chez Anthelme : il a une pièce prévue pour les préparations diverses et variées. Une pièce qui ne craint rien. Mais elle n'a pas voulu. Elle a peur de sortir et de croiser des gardes. Je ne pouvais quand même pas la forcer, si ?
    - Non. Mais tu n'étais pas obligé de terrorisé mon personnel, de répandre une odeur de mort dans ma taverne et de saccager la pièce.

    Le silence s'installe quelques secondes. Le guérisseur se dandine sur ses pieds, la tête baissée, comme un gamin disputé pour sa bêtise. Elland, amusé, à le temps de voir que sa tunique, tendue sur son ventre imposant, est roussie. Mais la voix de Pèire le tire de sa contemplation :

    - Vous auriez pu vous tuer.

    Il ne rajoute rien, laissant la phrase flotter dans l'air au milieu du nuage de fumée. Voilà pourquoi il est en colère. Il a eu peur pour eux. Elland sait bien qu'il n'accorde qu'une faible importance au mobilier ou à l'odeur nauséabonde. Mais Théoliste est son ami, et Jehanne, bien qu'il ne la connaisse encore que par les yeux d'Echidna, compte déjà beaucoup pour lui. S'ils étaient rentrés et avaient découvert les corps sans vie de leurs amis...

    - Je suis désolé Pèire. Je remplacerai les meubles abîmés. Et nous ne ferons plus d'expérience sans prendre plus de précautions, je te le promets.

    Le concerné bougonne, ronchonne, mais n'insiste pas. Il se contente de lâcher :

    - Très bien. Nettoyez vos dégâts et faites un peu de toilette. On se retrouve pour déjeuner.

    Et sans ajouter rien de plus, il tourne les talons et redescend dans la salle principale. Thémus, étrangement discret, se contente de leur annoncer qu'il rentrer déjeuner avec sa femme, et qu'il sera de retour en début d'après-midi. Elland, lui, vient prêter main forte au guérisseur visiblement très affecté par la semonce. Il erre dans la chambre dévastée, perdu, mortifié. Jehanne, elle, n'a pas bougé et semble partie dans son monde. Alors Elland s'approche doucement de Théoliste et tente de le rassurer :

    - Il ne t'en veut pas vraiment, tu sais. Il a juste eu très peur.
    -C'était stupide. Je n'aurais jamais dû insister pour qu'on fasse des expériences. C'était … stupide.
    - Tu devais surveiller Jehanne et c'est ce que tu as fait. D'accord, elle n'était pas forcément très en sécurité, mais au moins, elle est toujours là. Et je suis sûr que tu as pu apprendre plein de choses avec elle.
    - Ça oui. Elle m'a parlé de toi.


    votre commentaire
  • echelle-souterrain.jpg

     

    Un soleil éclatant pénètre à flots par la fenêtre. La petite pièce est vierge de toute vie, uniquement occupée par d'innombrables caisses en bois. Tour à tour, Thémus et Pèire émergent à l'air libre. Ils n'en soufflent pas mot, mais ils semblent soulagés. Elland l'est également, même s'il ne le reconnaitrait pour rien au monde. Ils referment la trappe derrière eux et explorent la salle.

    Ce sont des bouteilles de vin qui, soigneusement alignées, sont rangées dans ces caisses. Une petite étiquette sur le verre leur apprend les nombreuses origines des différentes bouteilles. Ils ne sont pas chez un producteur, mais sans doute chez un revendeur. Plus difficile donc de l'identifier. Avec précaution, Elland s'approche de la seule et unique porte de la pièce et, puisqu'elle n'est pas fermée à clef, il l'ouvre lentement. Aussitôt, une multitude d'odeurs l'assaillent. Nourriture, plantes, détritus, toutes ses mêlent pour former un étrange mélange qu'il connait bien : l'odeur des rues de Rivemorte. Et en effet, les passants se pressent, indifférents. Pèire et Thémus sortent à sa suite, et fermant la porte, ils s'éloignent vivement.

    Ils sont dans le quartier commerçant, plus exactement au niveau des entrepôts. Que leurs ennemis gardent cette porte déverrouillée leur semble assez logique : après tout, ils sont amenés à entrer ou à sortir à n'importe quel moment. Mais comment se fait-il dans dans cette ville, un entrepôt de vin à la porte ouverte ne soit pas pillé régulièrement ? La réponse leur apparaît très vite : l'entrepôt est situé quasiment au bout de la rue. Toute proche de l'artère principale de Rivemorte, qui relie la porte Nord au centre de la ville. Et comme les entrepôts sont le long des remparts, ils sont sous les yeux des gardes qui surveillent les entrées et les sorties. Aucun pilleur ne viendrait ici, préférant se rabattre sur des quartiers où seule la milice patrouille.

    Ils s'avancent sans bruit, ressassant leur découverte et ce qu'elle implique. C'est pour cette raison que les patrouilles nocturnes ou diurnes n'ont rien donné. Leurs ennemis peuvent aller n'importe où dans la ville sans être vus. Et ils peuvent en sortir sans problème. Ils sont invisibles.

    Le retour à la taverne se fait en silence, mais les mines sont moroses. Elland, marchant un peu en retrait, essaie de faire le point. Ils sont sortis de la demeure de Tanorède. Il a la certitude qu'à ce moment là, le bourgeois a envoyé ses hommes à leurs trousses pour les faire taire et faire cesser leurs recherches. Tandis qu'il combattait, l'un des hommes a capturé Ménandre, l'a emmené avec lui jusqu'à l'immeuble proche, où il avait la possibilité de prendre les galeries souterraines. Voilà pourquoi ils ne trouvaient aucun témoin. Voilà pourquoi leurs recherches ont été vaines.

    Mais maintenant ? Fouiller toutes les galeries, qui se ramifient sous toute la ville, avec le risque de croiser leurs ennemis, est une tâche colossale. Même si Thémus met tous ses hommes sur le coup, ils ne pourront jamais tout explorer. Mais c'est leur unique piste, leur seule solution pour agir au lieu de rester les bras croisés à attendre que Ménandre réapparaisse soudainement. Mais même s'ils découvrent l'endroit par où est passé l'homme, que feront-ils, une fois à la surface ? Il n'aura certainement pas laissé une trace fléchée indiquant la direction qu'il a pris...

    Visiblement, Pèire et Thémus en sont arrivés aux même conclusions : silencieux, ils ont un visage fermé et le découragement peut se lire dans leurs yeux. Mais pour rien au monde ils ne l'avoueraient. L'heure du déjeuner n'est pas encore arrivée, aussi la taverne est-elle déserte, uniquement animée par la serveuse qui prépare les tables et la cuisinière qui ronchonne derrière son fourneau. Mais dès que la serveuse les voit entrer, elle se précipite vers eux. Et le temps qu'elle les atteignent, tous ont senti cette odeur, pour le moins saugrenue, qui a envahit la salle principale et éclipse complètement le fumet du déjeuner.

    La jeune femme semble paniquée. Le cœur serré, ils s'attendent tous à entendre une mauvaise nouvelle. Et ils ont raison. Mangeant la moitié de ses mots tant elle parle vite, elle s'adresse au tavernier :


    - Pèire, tu dois absolument monter dans la chambre de la folle. C'est horrible. Tu dois faire quelque chose !
    - J'y vais de ce pas, Nérilda. Ne t'inquiète pas.

    Sans épiloguer, Pèire se dirige d'un pas vis en direction des chambres, suivi comme son ombre par Elland et Thémus. A mesure qu'ils gravissent les escaliers, l'odeur se fait plus forte : un subtil mélange de chair brûlée et d'herbes acides carbonisées. C'est avec appréhension qu'ils poussent la porte de la chambre. Et l'étendue des dégâts les laisse pantois.

    votre commentaire
  • souterrain.JPG

     

     

    Un gouffre béant, aussi noir qu'une mine de charbon, s'ouvre devant leurs pieds. Une odeur d'humidité, mêlée à celle du renfermé, émane de l'ouverture et se répand légèrement dans l'appartement. Les trois amis se consultent du regard mais c'est Pèire qui émet la première réserve :

    - Nous n'avons pas de torches.
    - S'il s'agit réellement de passages souterrains, ils doivent avoir prévu de la lumière. Avançons doucement et si nous ne trouvons rien, nous reviendrons.

    L'idée d'Elland leur plaît à tous : ils n'ont pas envie de perdre du temps à retourner où que ce soit pour prendre une torche. Thémus extirpe de sa poche un briquet en amadou, qu'il tend au voleur, désigné d'office comme étant le premier à y aller. Protégeant la flamme de sa main gauche, Elland s'aventure dans l'escalier étroit et pentu. A peine arrivé en bas, il avise une torche, toute neuve, qui n'attend visiblement que lui. Il l'allume aussitôt et appelle ses complices pour qu'ils le rejoignent.

    Autant Elland, bien moins grand que ses complices et bien plus fin, arrive à bouger assez facilement dans ce chemin souterrain, autant Pèire et Thémus semblent avoir du mal à ne pas se cogner au plafond ou contre les parois. Thémus lance un regard rêveur à l'ouverture, si lumineuse.


    - Il faut refermer la trappe. Si quelqu'un arrive, il la remarquera tout de suite.

    La remarque d'Elland jette un froid. Mais elle est pleine de bon sens, aussi les amis cherchent-ils un moyen de refermer la trappe, partant du principe qu'il doit y avoir un mécanisme pour ce faire. Et effectivement, ils remarquent rapidement une corde pendante, qui, une fois tirée, referme la trappe à l'aide de poulies fixées au plafond. Ils entendent même le tapis rouler à nouveau sur le plancher. A la lueur de la torche, ils se regardent, intrigués. Comment est-ce possible ? Mais ils n'auront pas de réponse maintenant. Alors ils se concentrent sur l'exploration du réseau souterrain. Car il ne leur faut que quelques minutes, le temps d'arriver à la première intersection, pour réaliser l'ampleur de ce passage souterrain. Devant eux s'ouvrent quatre nouveaux chemins, tous aussi sombres les uns que les autres. Et ils n'ont aucune idée d'où ils mènent.

    Ils restent immobiles quelques secondes. Seul le souffle court de Thémus se fait entendre, entrecoupé parfois par de petits cris ou de crissements de pattes sur la pierre, dus sans aucun doute aux rats. C'est la surprise qui les cloue sur place : jamais ils n'avaient entendu parler d'un réseau sous la ville. Jamais. Surtout d'une telle ampleur : il ne s'agit pas seulement d'une galerie reliant un point à un autre. Et à Rivemorte, garder un tel secret, si utile, tient du miracle. Les trois hommes ne sont pas habitués à l'odeur viciée des tunnels, pas plus qu'à l'humidité ambiante. Chaque bruit résonne tout autour d'eux, accentuant encore le sentiment d'oppression qui les étouffe. Et alors que s'étalent devant eux tant de chemins possibles, une angoisse irrépressible les saisit tous : et s'ils se perdaient dans les méandres des galeries ?

    C'est le quatrième jour que Ménandre est retenu prisonnier. Ils sont tous conscience que le temps joue en leur défaveur et qu'il diminue leurs chances de le retrouver vivant. Ils ne peuvent pas se permettre de perdre de précieuses heures à chercher le plan d'un réseau souterrain dont tout le monde ignore son existence. Ils ne tergiversent pas plus. Elland, prenant une inspiration, choisi une galerie au hasard et s'avance prudemment.

    Ils progressent sans bruit, essayant d'ignorer les petites ombres furtives qui détalent à leur vue : les rats. Les murs suintent d'humidité, quelques flaques d'eau croupie se mettent en travers de leur chemin. A intervalle plus ou moins régulier, ils débouchent sur de nouvelles intersections. Ils marchent pendant des heures, leur semble-t-il. Ils essayent de se repérer, de suivre leur sens de l'orientation. Mais ils seraient bien plus à l'aise à l'air libre et connaître leur positionnement exact serait un jeu d'enfant. Sauf qu'ils sont sous terre. Alors Elland suit son instinct, s'efforçant de tenir le cap sans tourner en rond.

    La peur insidieuse de se perdre se fait de plus en plus forte : ils ont beau croiser d'innombrables chemins, ils ne repèrent aucune issue. Privés de soleil et de la Grand Tour Célestis, ils n'ont aucun moyen de connaître l'heure qu'il est. Et sont donc incapables de savoir depuis combien de temps ils avancent péniblement dans les galeries. Mais la torche se consume et bientôt, elle s'éteindra. Alors ils pressent le pas, se dépêchent de choisir quel embranchement prendre.

    Et enfin, enfin ! Ils arrivent devant un escalier similaire à celui qu'ils ont utilisé tout à l'heure. Le même système de corde et de poulie permet d'ouvrir la trappe au dessus d'eux. Une torche, neuve, est glissée dans un anneau prévu à cet effet. Ils sont arrivés. Ils ignorent où exactement, mais ils ont maintenant l'assurance de ne pas errer toute la journée dans ce dédale. Mais ils ne sont pas rassurés pour autant. Car ils ignorent ce qu'il se trouve derrière cette trappe. Et si les lieux étaient occupés ? Et s'ils se retrouvaient, faibles et exposés, à monter un escalier alors que des hommes armés et dangereux se trouvent juste à côté ? Ils n'osent pas parler, de peur d'attirer l'attention. Mais les regards qu'ils échangent valent tous les conciliabules.

    C'est Pèire qui fait jouer le système de corde et de poulies. Elland accroche la torche contre la paroi, après l'avoir éteinte. Désormais, une ouverture béante, juste au dessus d'eux, dispense de la lumière. Tout est silencieux. Rien ne leur indique qu'il y a quelqu'un là-haut. Mais ça pourrait être un piège. Ou alors, il n'y a réellement pas âme qui vive. Une chance sur deux. Elland jette un dernier regard à ses comparses et, armé de sa dague, gravit les escaliers.

    votre commentaire
  • Pleine lune sur Wyzima

     

    L'aube n'est pas levée depuis bien longtemps, mais le soleil brûle déjà la ville, comme décidé à la rôtir avant la fin de la journée. Les habitants se pressent dans les rues, profitant de la chaleur encore supportable pour vaquer à leurs occupations. Dans quelques heures, lorsque le soleil s'acharnera sur la ville, ils se réfugieront tous à l'abri des toits d'ardoise. Thémus est déjà sur le pied de guerre quand ils entrent dans sa boutique. Mais point de rendez-vous secrets ou d'accords discrets. Assis sur un tabouret haut, il assène régulièrement de puissants coups de marteau sur une bande de cuir qui deviendra bientôt une ceinture. Il les salue d'un geste de la tête mais poursuit son ouvrage. Pèire et Elland, fascinés par ses gestes, patientent sans rechigner. Lorsque le dernier coup est porté, Thémus se redresse, et s'approche d'eux.

    Il ne dit rien à Elland, bien que son regard soulagé prouve au voleur que son absence ne l'a pas laissé sans inquiétude. Puis, d'un geste large, il les invite à passer dans l'arrière-boutique. Il est encore trop tôt pour l'hydromel, aussi le colosse se contente-t-il de leur proposer du vin coupé à l'eau.

    Elland lui résume rapidement la situation et ses conclusions. Comme il s'y attendait, la moustache du cordonnier frémit de rage. Et pourtant, Thémus ne dit rien, ne blasphème pas et ne promet pas une mort lente et douloureuse pour ses hommes si peu fiables. Peut-être comprend-il leurs motivations. Ou peut-être attend-il le départ des deux amis pour laisser libre cours à sa colère. Pèire lui explique également que Théoliste ne les rejoindra pas aujourd'hui, et résume en quelques phrases l'étrange énergumène qu'Elland a ramené à la taverne.

    Thémus affiche un air poli, mais il semble évident qu'il n'a qu'une seule envie : aller trouver ces portes dérobées. Ils ne palabrent donc pas plus que nécessaire et se rendent rapidement au premier appartement. Après un passage rapide vers l'homme qui surveille les lieux et qui leur promet, sur tout ce qu'il a de plus cher, que personne n'est entré depuis la veille, ils pénètrent dans l'immeuble.

    Effectivement, l'appartement est désert. Rien n'a bougé depuis la dernière fois qu'ils y sont rentrés. Mais ce n'est plus ce qui les intéresse. Ils examinent les lieux avec un nouvel œil, sans rien trouver d'intéressant. Elland se glisse à travers la fenêtre qui donne sur la cour intérieure et cherche longuement une seconde issue, en vain. Les murs hauts de la cour sont tous percés de fenêtres mais aucune porte. Et toutes les autres fenêtres du rez-de-chaussé sont sécurisées par d'épais barreaux. Personne ne peut passer par là. Quant aux fenêtres du premier étage, elles sont inaccessibles : Elland a beaucoup pratiqué l'escalade des façades quand il le pouvait encore, et celle-là est bien trop lisse pour permettre ce genre d'activité. La seule issue possible est le regard au milieu de la cour. Destiné à recueillir l'eau de pluie, ce trou dans le sol la mène directement dans les égoûts de la ville. Mais pour éviter que les détritus ne bouchent les canalisations, le regard est scellé par une petite grille fine. Et de toute façon, aucun homme ne pourrait s'y faufiler.

    Dépité, Elland regagne l'appartement, passant à nouveau par la fenêtre. Thémus est monté dans les étages, pour s'assurer qu'aucun appartement ne communique avec un autre immeuble. Et redescendu, bredouille. Pèire, lui, avec une patience infinie, sonde les murs à la recherche d'une porte cachée. Et lorsqu'ils se retrouvent tous les trois dans l'appartement désert, ils sont bien obligés de s'avouer vaincus. Aucune trace d'une quelconque sortie discrète.

    - Logiquement, s'ils veulent être discrets, la porte dérobée se trouve dans l'appartement, pas dans la cour ou dans un autre logement. Comme ça, personne ne peut surprendre leurs allées et venues.
    - Mais il n'y a aucune porte cachée dans les murs.
    - Et au sol ?

    Aussitôt, avec frénésie, ils observent les lieux. Le tapis semble être trop évident pour dissimuler une trappe. Alors Thémus et Pèire unissent leurs forces pour pousser la lourde malle. Ils sont en sueur et à bout de souffle lorsque cette satanée malle est enfin déplacée. Mais il n'y a rien dessous. Un peu de poussière, peut-être, et un minuscule trou de souris. Mais rien qui permettrait à un homme d'entrer ou de sortir.
    Alors Elland roule le tapis. Leur dernière chance. La bonne. Une trappe se dessine sur le plancher, et seul une petite ouverture permet d'y glisser un doigt. Ce qu'Elland fait, sans perdre une seconde.

    votre commentaire
  •  

    Enfer

     

    Elland se contente de hocher doucement la tête. Bien sûr que Thémus serait furieux, et il comprend ces hommes qui, s'ils en parlent entre eux, se gardent bien d'en parler à leur chef. Mais Thémus sera encore plus furieux d'apprendre qu'ils lui ont caché un élément si important. Car cette information pourrait bien s'avérer capitale.

    Echidna vient de voir les hommes disparaître dans un bâtiment, et aussitôt, Elland sait qu'il s'agit de la demeure de Tanorède Guevois. Il demande à Echidna de revenir le chercher, il doit partager certaines données avec les autres. Cilas s'est pris la tête entre les mains : il regrette visiblement d'avoir parlé. Elland déclare, d'une voix douce :


    - Je suis obligé d'en parler avec Thémus. Mais je glisserai un mot à ton sujet pour qu'il soit plus clément.

    Seul un gémissement désespéré lui répond. A dire vrai, Elland comprend parfaitement sa réaction, c'est difficile de lui en vouloir. Mais s'ils avaient su plus tôt...
    Echidna est déjà de retour. Le voleur ne s'attarde pas plus que nécessaire. Il ne leur faut qu'une poignée de battements d'ailes pour regagner l'Hermine Affamée.

    La gargouille se pose sur le toit, fière d'elle-même et de son coéquipier. Elland se faufile à travers la lucarne, s'arrête quelques minutes dans son repaire puis dévale les escaliers.
    La taverne, même en cette heure matinale, s'éveille doucement. Le dragon a réintégré sa cuisine et malgré une délicieuse odeur de pain chaud, Elland hésite à s'y aventurer.

    La cuisinière bougonne, puis finit par lâcher :


    - Sers-toi. Sinon, tu reviendras piquer dans mon dos, je te connais.

    Légèrement rougissant, Elland s’exécute en la remerciant. Les bras chargés de pain chaud, de beurre, de confiture et de miel, il se rend dans la salle principale. Pèire et Théoliste sont déjà là et déjeunent en parlant à voix basse. Le soulagement et la joie de Théoliste sont clairement visibles lorsqu'il aperçoit Elland. Il se lève brusquement, termine sa bouchée, et se précipite vers le voleur pour le serrer dans ses bras, laissant tout juste le temps au voleur de déposer ses victuailles. Un sourire attendri marque le visage d'Elland, qui lui rend son accolade avec plaisir. Puis, comme une mère qui retrouverait son enfant après une longue absence, le guérisseur s'écarte légèrement d'Elland et l'observe attentivement. Du bout des doigts, il effleure la fine cicatrice blanche qui orne la joue d'Elland. Puis, avec un large sourire et une tape dans le dos, il souhaite la bienvenue au voleur. Ils passent enfin aux choses sérieuses en dévorant leur petit-déjeuner, tandis que Théoliste déclare :

    - Pèire m'a raconté ton escapade. C'est très impressionnant. J'ai vraiment hâte de rencontrer cette Jehanne. Elle doit être fascinante.
    - Fascinante ? Sans doute, oui. Après tout, c'est la créatrice des gargouilles. Mais son discours n'est pas vraiment clair.
    - Bah ! Ça sera un défi à relever, que de la comprendre.
    - Et pas des moindres. Mais je voudrais vous parler d'autre chose.

    Pèire a suivi attentivement l'échange entre Elland et le guérisseur. Ses yeux se mettent à briller d'espoir et il presse le voleur de leur raconter ce qu'il a découvert. Sans se faire prier d'avantage, Elland raconte :

    - Les hommes de Thémus ne lui disent pas tout. Apparemment, il est arrivé plusieurs fois que ceux qu'ils surveillaient sortent d'un immeuble sans que quiconque ne les ait vu rentrer.
    - Tu penses qu'il y a une autre porte dissimulée dans les immeubles ?
    - J'en suis persuadé. Nous nous sommes concentrés sur le contenu de l'appartement, ou plutôt sur l'absence de contenu. Et nous n'avons pas pensé à vérifier qu'il n'y ait pas d'autre issue plus discrète. Mais ça serait parfaitement logique : ils veulent à tout prix être discrets et le principe de double entrée est presque évident.

    Théoliste et Pèire hochent la tête, approuvant la théorie d'Elland. A vrai dire, ils manquent tellement de théories qu'ils seraient prêts à accepter toute idée pourvu qu'elle tienne un minimum la route. Ils conviennent ensemble qu'il serait judicieux d'aller en parler à Thémus avant de faire quoique ce soit, au risque de le rendre plus furieux encore. Et puis, il s'implique tellement dans cette enquête qu'il serait injuste de le laisser de côté. Mais un problème se pose, et un problème de taille : que faire de Jehanne pendant qu'ils enquêtent ? L'emmener avec eux comporte de trop gros risques, elle ne passe pas inaperçue et risque de les déranger plus qu'autre chose. Et la laisser là, toute seule, ce n'est pas non plus sans danger. C'est finalement Théoliste qui propose de rester avec elle pour parler de potions de guérissons et de créations de gargouilles, persuadé qu'il pourrait apprendre énormément de choses. Sans trop oser casser ses illusions, Pèire et Elland approuvent, bien trop heureux d'avoir trouvé une solution qui convienne à tout le monde.
    Ils se préparent en quelques minutes et laissent le guérisseur à la taverne. Puis ils se mettent en route pour la cordonnerie de Thémus.

    votre commentaire
  • 943hn8e1

     

    - Tu devrais aller te reposer, Pèire.
    - Je ne peux pas, pas tant que Ménandre est entre les mains de ces hommes.
    - Il a besoin que tu sois efficace dans tes recherches. Et être reposé te rendra efficace. Et maintenant, il y a Jehanne ici. Si elle se réveille et erre dans la taverne, ça pourrait poser problème.

    L'argument fait mouche et le tavernier baisse la tête. Posant une main sur l'épaule de Pèire, Elland le remercie pour ses explications et lui souhaite bien du courage. Puis, grimpant les escaliers, il se rend dans son antre. Il n'y reste que le temps de faire un brin de toilette et de se changer, puis se faufile à travers la lucarne pour rejoindre Echidna. Ils survolent un moment la ville, sans rien apercevoir d'étrange. En fait, seul compte le plaisir qu'ils éprouvent, tous les deux, à voler en parfaite symbiose, unis par la pensée. L'image du lieu de l'attaque s'impose dans son esprit. Presque aussitôt, Echidna met le cap vers cette ruelle. Du regard, ils cherchent tous les deux l'immeuble qui pourrait servir de repaire à leurs ennemis. C'est la présence d'un homme, allongé sur le toit le plus haut du quartier, qui les aide. La gargouille vient se poser non loin de lui, le faisant sursauter. Il se recule vivement en découvrant ce monstre de chair. Elland chuchote aussi :

    - Pas de panique, elle ne mord pas.

    Dans un coin de son esprit, il peut entendre le reniflement méprisant d'Echidna. Fichue susceptibilité. Mais ça fonctionne et l'homme se calme.

    - On m'avait dit que les gargouilles patrouillaient aussi. Mais je n'en avais jamais vu d'aussi près.
    - Elles sont impressionnantes, oui. La surveillance donne quoi ?
    - Rien. Rien du tout.
    - C'est où ?
    - Le second immeuble sur notre droite. Celui à trois étages.

    Elland, suivant les instructions de l'homme de Thémus, braque son regard sur l'immeuble en question. Parfaitement anodin, rien ne laisse à penser qu'il pourrait abriter d'aussi sombres activités. Se sermonnant, Elland réalise que non, ces hommes si prudents ne mettraient pas un panneau sur la façade annonçant leurs occupations. Le voleur s'installe à côté de l'homme de Thémus, Cilas apprend-il, et ils discutent un moment, de cette traque, de leurs rôles. Ils échangent des théories, assez farfelues. Rien de bien intéressant, en somme, si ce n'est qu'ils font passer le temps et luttent contre le sommeil. Jusqu'à ce que, soudain, deux hommes se faufilent hors de l'immeuble. L'aube est encore loin et la ville est endormie. Seuls les boulangers sont au travail à cette heure, mais Elland est convaincu que les deux énergumènes qui avancent discrètement ne sont pas des boulangers. Echidna s'envole aussitôt, promettant à Elland qu'elle le tiendra au courant de ses découvertes. Le voleur, lui, se tourne vers Cilas et lui demande :

    - Ça fait combien de temps qu'ils sont là.
    - Euh... ben... je dirais avant minuit. J'ai pris ma relève à cette heure.
    - Et l'homme que tu as relevé ne t'a pas dit qu'il les avait vu rentrer ?
    - Euh....

    L'homme hésite visiblement. Elland assiste, silencieux, à son débat intérieur : doit-il prétendre que c'est son complice qui a manqué d'attention ou doit-il reconnaître que c'est lui qui a failli à sa tâche ? Le voleur peut comprendre qu'à rester allongé sur le toit, une partie de la nuit, à surveiller le calme peut endormir. Mais la réussite de leur enquête dépend d'eux.

    - Parle !
    - Je ne les ai pas vu rentrer. Et mon collègue non plus.
    - Ça veut dire qu'ils sont là depuis ce matin ?

    L'homme ne répond pas. Son visage s'est fermé et montre une certaine résignation. Mais Elland n'apprécie pas du tout ce comportement : quand on fait une erreur, on l'assume. Alors, impitoyable, il insiste :

    - Réponds-moi !
    - Ecoute, Elland, j'ai une femme et des gosses. Je ne veux pas qu'il leur arrive quelque chose. Et si Thémus me renvoie, je ne pourrais plus les nourrir.
    - Thémus avisera. Dis-moi la vérité.
    - Personne ne les a vu rentrer.

    Pris d'un terrible pressentiment, Elland s'agite sur les tuiles d'ardoise. Puis d'une voix un peu trop aïgue, il demande :

    - C'est la première fois ?
    - Comment ça ?
    - C'est la première fois que vous ne les voyez que sortir ?
    - Non. Ça arrive aussi qu'on les voit rentrer mais pas ressortir.
    - Thémus est au courant ?
    - Non. Il nous lyncherait s'il savait que la surveillance n'est pas si parfaite qu'il le souhaite.


    votre commentaire
  • the-cryptkeeper

     

     

    Elland bougonne et marmonne. Bien sûr, Pèire a raison : Jehanne n'a plus vraiment les moyens de comprendre l'implication de ses gestes. Mais ce n'est pas une raison pour faire du mal aux autres, même dans le but d'en apprendre plus sur les gargouilles. Mais un détail l'intrigue, et il demande à Pèire, espérant que le tavernier puisse lui répondre :

    - Mais tu penses que c'est permanent ? Je veux dire, connaître les sentiments d'Echidna ?
    - Je n'ai aucun moyen de le savoir. Il faudra voir avec le temps...
    - Et euh … tu n'étais pas inquiet de ne pas me voir pendant tout ce temps ?

    Elland, gêné par cette question, fixe obstinément son assiette vide. S'il avait relevé la tête, il aurait vu l'air attendri de Pèire, et toute l'affection qu'il éprouve pour lui.

    - Non. Echidna m'envoyait de telles ondes de bonheur que je ne pouvais pas m'inquiéter pour ta sécurité. J'aurais dû, pourtant, car ces moments passés avec Jehanne n'étaient pas si tranquilles. Je me suis fié à Echidna, sans penser un seul instant qu'elle aurait pu être si partiale. Mais je me demandais vraiment où tu étais passé et ce que tu fabriquais. J'ai même pensé que tu avais trouvé une piste très sérieuse pour Ménandre.
    - Impossible. Elle m'avait attaché. Avec une corde animée.
    - Une corde animée ?
    - Je ne suis pas fou, Pèire. Quand j'essayais de la défaire, elle se resserrait autour de ma cheville. Et il a suffit que Jehanne la touche pour qu'elle relâche la pression.
    - Tu vois, c'est ce que je disais. Jehanne a bon fond, sinon, elle aurait perdu le contrôle de la corde depuis longtemps.
    - C'est une corde enchantée par les Clamadinis, n'est-ce pas ?
    - Sans doute.
    - Comment a-t-elle pu se la procurer ?
    - Aucune idée. Mais il reste quelque uns de leurs objets, en ville. Souvent hors d'état de nuire, car devenus dangereux. Pour les autres, ils sont soigneusement cachés par leurs propriétaires, de peur d'attiser la convoitise, ou la peur pour ceux qui s'en souviennent.
    - Mais ça fait longtemps, non, que la magie a disparu de Rivemorte ? Je ne me souviens pas d'en avoir jamais vu.
    - Je pense que ça remonte à une centaine d'années. Mais n'oublie pas que Jehanne est bien plus vieille qu'elle ne le paraît. Elle peut parfaitement avoir cet objet depuis des dizaines d'années.
    - Oui mais … comment ça se fait qu'elle soit si âgée ? Ses explications n'étaient pas très claires.
    - C'est le moins qu'on puisse dire... Mais comme elle l'a expliqué, sa vie est liée aux gargouilles. En leur donnant la vie, elle rallonge la sienne. Après, impossible de savoir si c'est volontaire ou non.

    Pèire leur verse à eux deux une bonne rasade d'hydromel, puis vient s'asseoir près du voleur. Il a les traits tirés : sans doute n'a-t-il pas dormi depuis la dernière fois qu'Elland l'a vu. Faisant lentement tourner son verre sur lui-même, Elland demande :

    - Et pour Ménandre, vous avez pu avancer ?
    - Un peu, oui. Le guetteur de Thémus a vu deux hommes rentrer dans le bâtiment. Ils n'en sont sortis qu'une heure plus tard. Il les a suivi et ça l'a mené jusqu'à un autre bâtiment, situé non loin du lieu de l'attaque. L'intérieur de l'appartement, qu'on soupçonne être leur repaire, est très semblable au premier : rien d'intéressant à l'intérieur.
    - Proche du lieu de l'attaque ? Est-ce qu'ils auraient pu amener Ménandre là-bas ?
    - C'est avec cette hypothèse que nous avons fouillé les lieux. Mais nous n'avons trouvé aucune preuve d'un quelconque passage de Ménandre. Tout est très vide, comme s'ils prenaient toutes les dispositions pour que personne ne puisse rien apprendre.
    - Ce qui est assez logique. Reste à savoir de quelle manière ils se servent de ces planques et à quelle fin.
    - C'est le cœur du problème. Une fois que nous en saurons plus, nous pourrons agir plus efficacement. En attendant, Thémus a placé un homme en surveillance de leur second repaire.
    - Et les gargouilles qui survolent la ville, ça a donné quelque chose ?

    Pèire étouffe un grondement. Son visage s'est complètement fermé. Il se lève d'un geste vif, prend la bouteille d'hydromel et se ressert une chope généreuse. Puis, d'une voix vibrante de colère, il lâche :

    - Non. Ils ne nous aident plus.

    Le reste de sa phrase se termine en jurons particulièrement fleuris. Elland, avec prudence, décide qu'il est préférable de ne pas insister pour le moment et tente de changer de sujet. Mais Pèire ronchonne toujours et sa pitoyable tentative tombe à l'eau.

    votre commentaire
  • 018a831e

     

    Elle se prend la tête entre les mains et gémit doucement, psalmodiant encore et toujours qu'elle s'est trompée. Pèire pose une main douce sur son bras et tente de la rassurer. Et finalement, elle reprend ses explications :

    - Belle... Elle a volé toute la nuit. Elle restait près de moi. Elle était si heureuse ! Si pleine de vie ! Mais... mais le soleil, méchant ! Méchant soleil ! Il est arrivé ! Et il l'a figé à nouveau. En plein vol. Et tout ce que j'avais fait était cassé. Cassé, tout cassé. Méchant soleil ! Je m'étais trompée. Trompée dans la formule. La gargouille s'est cassée sur le sol. Brisée en tout petits petits morceaux. Et la colle, ça marche pas. Trop de morceaux. Trompée. Trompée dans la formule. Toute la journée, j'ai réessayé. Mais ça fonctionnait plus. Plus du tout. Ma pauvre gargouille... Et puis, le méchant, méchant soleil est parti. Vilain ! Et … toutes les gargouilles ont volé ! Toutes ! Partout ! Tout plein de gargouilles qui volaient ! C'était si beau... tellement beau... Elles volaient, toutes, au dessus de la ville. Vivantes, si vivantes... Belles, si belles... Et puis... elles avaient compris. Avant moi. Bizarre... très bizarre. Le méchant soleil... elles se sont posées, juste avant qu'il arrive, le vilain. Et elles ont attendu la lune... Et avec la lune... elles ont revolé...
    - Mais comment avez-vous fait pour leur donner une si longue vie ?
    - Je l'ignore... Peut-être... trompée. Oui, sans doute trompée. Sûrement. Je ne sais pas.
    - Et vous ? Comment avez-vous fait pour vivre si longtemps ?
    - Je suis une gargouille. Je... enfin, j'ai pas de pierre. Et je ne me fige pas. Et je ne vole pas non plus. Mais je suis une gargouille. Une gentille gargouille qui aime bien le ragoût. Nos âmes … c'est pareil. On est liées. Elles vivent, et je vis aussi. Elles meurent... et une partie de moi meure. Ça fait mal. Oui, c'est très douloureux. Elles vivent et moi je vis. Comme elles.
    - Et comment avez-vous fait pour permettre à Elland de communiquer avec Echidna ?
    - Elland ?
    - C'est moi.
    - Ah. Oui. Oublié. Je ne sais pas. Oublié. J'ignore. Il peut sentir ce qu'elle ressent ? Fascinant … proprement fascinant... Comment il a fait ?

    A nouveau, Elland et Pèire échangent un regard. Jehanne, elle, divague complètement, et ils comprennent rapidement qu'ils ne pourront plus rien obtenir de cohérent venant de sa part. Alors, d'un haussement d'épaules, Pèire abandonne l'idée de poursuivre plus loin l'interrogatoire. Mais il pose une dernière question :

    - Vous devez être fatiguée, non ?
    - Oui. Fatiguée. Très fatiguée. Si fatiguée...
    - Venez, je vais vous montrer votre chambre.

    Agilement, Pèire contourne le comptoir et dans un geste démodé, il offre son bras à Jehanne. Cette dernière l'accepte en gloussant, et Elland jurerait presque de la voir rougir. Ils s'éloignent rapidement et resté seul, le voleur tente de rendre cohérent les informations qu'ils ont obtenu. Mais c'est peine perdue, et de nombreuses questions restent sans réponse. L'absence de Pèire dure un long moment. S'ennuyant, Elland retourne en cuisine et se ressert une généreuse part de ragoût avant d'aller s'installer au comptoir. Lorsque Pèire revient enfin, il trouve le voleur au même endroit, occupé à manger. Avec un sourire amusé, il va se servir une chope de bière et demande :

    - Comment l'as-tu trouvé ? Tu étais avec elle tout ce temps ?
    - Depuis la nuit dernière, oui. Echidna m'a emmené là-bas, au beau milieu de la forêt. Et j'avais beau lui demander de rentrer à Rivemorte, elle refusait de m'obéir.
    - Jehanne devait l'appeler. Et ta gargouille ne pouvait peut-être pas faire autrement que lui obéir.
    - Je ne vois que cette explication... Mais pourquoi seule Echidna a répondu ?
    - Je n'en ai pas la moindre idée. Peut-être qu'elle est la seule à l'avoir entendue. Peut-être qu'elle est la seule à avoir eu envie de répondre à cet appel.

    Et puis, dans le silence de la taverne désertée, Elland lui raconte tout ce qu'il s'est passé pendant cette journée avec Jehanne. Lorsqu'il lui parle de la blessure qu'elle lui a fait volontairement, Pèire secoue doucement la tête et murmure :

    - Elle devait vouloir vérifier la propriété de la salive d'Echidna.
    - Ça ne m'a pas soigné, au contraire.
    - C'est normal. C'est un système de défense, en quelque sorte. Si Echidna lèche une de tes plaies, elle te soignera. Mais si tu récupères de sa salive et que tu la mélanges à une crème, par exemple, puis que tu l'appliques, même sur toi, ça ne fonctionne pas. Imagine, si ça venait à se savoir : tout le monde partirait à la chasse aux gargouilles pour extraire leur salive et s'en servir comme remède miracle. Je pense que la nature, plus que Jehanne, a bien fait les choses : la salive ne fonctionne que si la gargouille souhaite très fort guérir une personne en particulier.
    - Donc ça fonctionnerait même avec une personne non liée à la gargouille ?
    - Je pense que oui. Imaginons que Théoliste soit blessé : si Echidna le veut, elle doit pouvoir le guérir.

    Machinalement, Elland passe un doigt sur la fine cicatrice blanche qui orne sa joue. Pensif, il demande :

    - Mais alors, comment a-t-elle fait pour obtenir ce résultat ?
    - Je l'ignore. Elle a dû … utiliser ses pouvoirs. Et je pense que c'est pour ça que tu peux ressentir les émotions d'Echidna. Elle a dû faire une erreur quelque part.
    - Venant de sa part, ça ne serait pas vraiment surprenant.
    - Ne la juge pas trop durement. Elle n'a plus toute sa tête, mais elle a fait beaucoup de bonnes choses.


    votre commentaire
  • lune

     

     

    Elland, penaud, ne peut que secouer la tête dans un signe de dénégation. Comment pourrait-il comprendre ? C'est une femme aux pouvoirs puissants et bien réels. Mais de là à deviner son rôle exact...
    Pèire hoche doucement la tête, s'approche du voleur et lui murmure :

    - C'est elle a qui donné vie à la toute première gargouille. C'est elle qui les a créées.
    - Mais …
    - Ne la laissons pas seule plus longtemps. Nous lui poserons toutes nos questions.

    Elland ne peut qu'acquiescer. Leur aparté a duré plus longtemps que les règles de politesses ne le permettent. Pèire s'empare de deux assiettes qu'il remplit d'un restant de ragoût au fumet alléchant, sans doute ayant conscience des grognements désespérés de l'estomac d'Elland, puis retourne dans la salle principale, suivi de près par le voleur. Jehanne s'est levée, et fait les cent pas entre les tables, marmonnant sans cesse. Elle s'immobilise en les entendant revenir et son regard se braque sur les assiettes pleines.

    - A manger ! Faim ! Trompée … trompée dans les ingrédients. Tu sais faire à manger, Pèire ?
    - Oui, un peu.

    Le regard de cette femme, qu'Elland a trop longtemps sous-estimée, s'illumine d'une joie indicible. Elle s'approche aussitôt du comptoir, et comme deux chatons qui trépignent autour d'un bol de lait qu'apporte leur maître, ils attendent impatiemment que Pèire leur donne un dîner digne de ce nom.

    Le tavernier leur laisse le temps de manger, les regardant en silence, sans doute accaparé par bon nombre de questions. Puis, alors que les deux invités mangent de bon cœur, il explique à l'intention d'Elland :


    - Avant mon père, c'était déjà mon grand-père et son père qui s'occupaient des gargouilles. Leur origine, cependant, est restée un secret, emporté dans la tombe de mon arrière-grand-père. La seule chose qu'il nous a transmis, au fil des générations, c'est la capacité de communiquer avec toutes les gargouilles. Nous sommes devenus leurs gardiens, leurs protecteurs.

    Elland l'écoute sans broncher, occupé à dévorer son ragoût. Un détail pourtant l'intrigue, et il demande, la bouche à moitié pleine :

    - Mais c'était il y a très très longtemps ?
    - Oui, la magie était encore présente à Rivemorte. C'était il y a des dizaines et des dizaines d'années.

    Surpris, Elland regarde fixement Jehanne, qui mange comme si de rien n'était. A la voir, on lui donnerait une quarantaine d'années, tout au plus. Quel âge a-t-elle, alors, si c'est elle qui a créé les gargouilles ? Les assiettes sont vides, désormais, et les mangeurs ont raclé jusqu'à la dernière miette pour ne rien perdre tant c'était délicieux. Pèire, alors, d'une voix encourageante, demande :

    - Pourriez-vous nous expliquer, Jehanne ?
    - Expliquer... toujours expliquer. Expliquer quoi ?
    - Comment avez-vous fait pour donner vie aux gargouilles ?
    - Compliqué... c'est si compliqué... C'était... il y a très longtemps. Les gargouilles veillent, scrutent la ville... silencieuses, fortes, belles. Si belles...

    Elle joue machinalement avec ses couverts, répétant sans répit à quel point les gargouilles sont belles. Pèire et Elland se jettent un rapide coup d'œil, avant que le tavernier, d'un mot, ne l'encourage à poursuivre.


    - Les herbes. J'avais de nombreuses herbes. Beaucoup. Pour soigner les gens. Pour les accouchements difficiles. Et pour les enfants malades aussi. Et pour les blessures aussi. Et je connaissais un peu de magie. J'ai réfléchit. Oui, j'ai beaucoup réfléchit. Longtemps. Très longtemps. Ça oui ! Je voulais voir voler des gargouilles. Comme les Clamadinis. Faire vivre les gargouilles. Les faire respirer, et les faire manger. Et les faire aimer aussi. J'ai... Rah !! Trompée ! Oui, trompée, plusieurs fois. Jusqu'à ce que … la gargouille devienne vivante. Qu'elle secoue ses morceaux de pierre, s'ébroue … brrrr … Et qu'elle marche. Comme un petit veau qui vient de naître. Qui titube, tombe. Et sa mère, d'un coup de museau, le relève. Mais les coups de museau ne marchent pas très bien avec les gargouilles. Mais elle s'est relevée. Elle a déployé ses ailes. Sur le toit, là-haut. Elle m'a aimé. Et elle s'est envolée. Mais trompée. Trompée. Trompée... tellement trompée...


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique