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    L'orage s'est enfin éloigné et laisse derrière lui des ruelles détrempées. Le ciel s'est légèrement éclaircit mais le soleil se cache toujours, sans doute par peur d'un retour inopiné de son ennemi. Les habitants vaquent à nouveau à leurs occupations, donnant l'impression que la ville reprend vie.

    C'est avec un frisson d'appréhension et des souvenirs plein la tête qu'Elland arrive, accompagné de ses amis, dans la ruelle de l'attaque. Les corps ont été emmenés il y a bien longtemps, et l'orage a lavé le sang qui marquait les pavés. Comme si elle était toujours là, Elland voit encore la petite chaussure abandonnée sur le sol. D'un geste machinal, le regard dans le vague, le voleur porte une main à sa joue désormais marquée à vie. Si seulement...

    Théoliste, dans un geste de soutien silencieux, vient se placer à ses côtés et pose une main sur son épaule. Il obtient, en guise de remerciement, un maigre sourire. Puis c'est Thémus qui brise le silence en annonçant que, pour une plus grande efficacité, ils devraient se séparer. Elland les conduit jusqu'au bout de la ruelle, par où l'homme est passé. Thémus et Pèire prennent la première ruelle à gauche, Théoliste et Elland celle de droite. Ils se donnent rendez-vous, à la tombée de la nuit, à l'Hermine Affamée, avant de se séparer.

    Pendant de longues heures, Elland et le guérisseur parcourent chaque pavé, interrogeant les passants, s'aventurant dans les cours intérieures, traquant la moindre piste, le moindre indice. Des indications, ils en ont bien eut quelque unes, mais elles ne menaient nulle part. Combien de fois ont-ils cru toucher au but, renseignés par une vieille femme ou un vendeur ambulant, qui leur assurait avoir vu quelque chose ? Pour, au final, ne trouver qu'une fausse piste...

    Finalement, c'est Théoliste qui, s'arrêtant pour acheter un sachet de noix décortiquées, leur permet de trouver un témoignage utile. La vendeuse, une jeune femme maigre comme un clou, leur dit avoir vu un homme portant un enfant dans ses bras. Mais l'enfant était endormi, ce qui lui avait paru bizarre en ce milieu d'après-midi. Elle l'avait vu partir en direction du quartier plus pauvre. Avidement, ils suivent ses indications. Puis c'est un ferratier qui, interrompant quelques minutes son dur labeur, leur dit avoir vu un homme portant un gamin endormi dans les bras.

    Tandis qu'ils s'avancent dans la direction indiquée, ils échangent leurs inquiétudes. Elland ne peut pas donner de description précise du ravisseur, les évènements formant un mélange flou dans sa mémoire, mais un homme, portant un gamin ressemblant à Ménandre dans ses bras, à cet endroit et à ce moment de la journée, il ne doit pas en avoir tant que ça. Ils sont donc presque sûrs qu'il s'agit de Ménandre. Mais pourquoi dormirait-il alors qu'il est en train de se faire enlever ? Le ravisseur l'a-t-il assommé ? Alors qu'il le portait et qu'il s'enfuyait ? Ou venait-il de lui tordre le cou pour aller se débarrasser du corps plus loin ? Mais personne n'avait retrouvé le corps d'un gamin... Le gardent-ils comme un odieux trophée ?

    A mesure qu'ils traversent les ruelles, ils interrogent passants et commerçants, essayant de faire taire leurs craintes. Une vieille femme, au sourire édenté, leur raconte avec tendresse avoir vu passer un père portant son enfant endormi dans les bras. Et elle se met à leur parler de son défunt mari, qui prenait toujours soin de leurs enfants quand le sommeil les surprenait. Si Théoliste, un sourire attendri sur le visage, boit chacun des mots de la vieille femme, Elland, lui, bouillonne. Ce n'est pas qu'il se fiche des souvenirs de la vieille femme mais il sent qu'ils se rapprochent du but. Et il est trop impatient pour ce genre de palabres. Arrachant le sac de noix décortiquées des mains du guérisseur, pour capter toute son attention, il lui rappelle qu'ils doivent le retrouver. Théoliste s'empresse d'acquiescer et le rejoint rapidement. Malicieux, le voleur grignote quelques noix avant de rendre l'objet de son larcin à son propriétaire éploré.

    Mais les plaisanteries et l'optimisme qu'ils affichaient à l'idée d'être sur une piste disparaissent rapidement. Ils sont pourtant dans un quartier relativement animé, mais personne ne peut les renseigner. Ils retournent sur leurs pas, interrogent encore et toujours, s'aventurent dans les immeubles et les cours intérieures. Mais plus personne ne les a vu. La piste s'arrête là. Le soleil, encore timide, se rapproche dangereusement de l'horizon et les deux amis poursuivent leur recherches jusqu'à ce qu'il ait disparu. Mais rien. Aucun indice.


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    Le colosse s'est aussitôt calmé, au grand soulagement d'Elland. Ils n'ont pas besoin de ce genre de disputes. Et l'idée de Pèire, au fond, est plutôt intéressante. Mieux vaut trop chercher que passer à côté du gamin à cause d'une hypothèse trop vite écartée. Le repas n'est pas terminé, et Elland, espérant leur faire changer de sujet, déclare :

    - Pèire, au fait, j'ai dit à Osvan qu'il pouvait venir ici à tout moment, s'il a besoin de quelque chose.
    - Tu as bien fait. Je lui ai déjà dit, mais bon, ces gamins, il faut toujours leur répéter plusieurs fois les choses si on veut que ça rentre dans leur caboche.
    - C'est surtout qu'il était trempé et qu'il frissonnait. S'il tombe malade, il aura besoin d'un endroit chaud.
    - Fais-moi signe si il vient, Pèire, je le soignerais s'il est malade.
    - En fait, je crois qu'il préfère un autre guérisseur.

    Le regard de Théoliste se voile de tristesse. Il baisse la tête, comme vaincu d'avance, et acquiesce doucement.

    - Oui, bien sûr. S'il connait déjà quelqu'un...
    - Un certain Anthelme.

    Elland s'en veut un peu d'avoir joué un tel tour au guérisseur. Mais voir son visage s'illuminer à la simple mention de ce prénom, voir un sourire de soulagement se dessiner sur ses lèvres généreuses, voir un éclair de malice traverser son regard; ça valait le coup. Le voleur, amusé, et sous le regard attendri de Pèire, poursuit :

    - Cet Anthelme, donc, les nourrit en hiver, leur donne de quoi se soigner. Par contre, il paraît qu'il trafique des choses étranges avec des plumes et du papier. On devrait peut-être mener l'enquête.

    Le guérisseur éclate d'un rire si communicatif que les quatre amis se mettent à pouffer tous ensemble. Il leur faut de longues minutes avant de se calmer. S'essuyant les yeux, Théoliste déclare, soudain sérieux :

    - Je peux tout vous expliquer ! Anthelme était écrivain public. Il a de nombreux contacts avec les commerçants de la ville, ce qui lui assure du travail sans avoir à arpenter les rues comme une coureuse de rempart. Ça lui laisse plus de temps pour s'occuper des gamins qui en ont besoin. C'est l'un de ses plus grands regrets, je pense : ne pas avoir d'enfants à lui.

    Une tendresse infinie imprègne chacun de ses mots. Un observateur attentif aurait, sans aucun doute, compris que le lien qui lie ses deux hommes va bien au delà de l'amitié. Et le guérisseur semble s'en rendre compte, car il jette un regard craintif à Thémus. Et ce dernier, dans un sourire rassurant, lui dit :

    - Ne t'inquiète pas, je suis au courant depuis longtemps.

    Rougissant, Théoliste se passe une main nerveuse dans les cheveux. Son visage, véritable livre ouvert de ses sentiments, exprime la crainte, un instant, puis la compréhension. Enfin, un soulagement indicible, pourtant marqué par une certaine gêne. Cette fois-ci, c'est Pèire qui change de sujet :

    - Alors Anthelme sait lire et écrire ?
    - Ça oui ! Il rédige les actes commerciaux. Il fait même des calculs !
    - C'est comme ça que tu l'as rencontré ?

    Bien que visiblement mal à l'aise, le guérisseur répond à la question de Pèire :

    - Oui, j'avais réussi à me procurer un inestimable manuscrit sur les plantes médicinales, mais j'étais incapable de le déchiffrer. Alors je suis allé le voir et il m'a aidé. Puis, à force d'aller le voir pour qu'il interprète les caractères, il m'a convaincu d'apprendre à lire. On s'est vu de plus en plus souvent et puis... enfin, voilà.

    Le rose de ses joues est devenu rouge pivoine, faisant grandir encore le sourire des trois autres. Le guérisseur s'éclaircit la voix, nerveux, et déclare :

    - Nous devrions peut-être aller chercher le gamin...

    De bonne grâce, ses amis opinent du chef : il a bien le droit, lui aussi, de changer de sujet. Le temps que Pèire laisse quelques consignes à la serveuse, ils sont tous prêts. Pendant qu'Elland discutait avec Osvan, Thémus et Théoliste sont rentrés chez eux pour se changer. Rien ne peut donc retarder davantage leur enquête.


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  • Crépuscule sur Wyzima

     

    Lorsqu'il redescend, Thémus, Théoliste et Pèire sont déjà attablés devant une chope de bière. La serveuse, voyant Elland arriver, se précipite en cuisine. De ce fait, ils sont servis avant même qu'Elland ait pu porter la chope à ses lèvres. Ils sont installés dans un recoin de la taverne, autour d'une table ronde. Loin de toute oreille indiscrète, ils parlent, encore et toujours, de leur enquête. Et c'est Thémus qui annonce en premier :

    - J'ai fait placer des hommes près de l'immeuble. Ils sont indétectables. Et ils surveilleront les allées et venues. Je suis convaincu qu'ils utilisent cet appartement de manière régulière. Dès qu'ils passeront, mes hommes se mettront en chasse et les suivront.
    - Tu es sûr qu'ils ne termineront pas comme ton espion ?
    - Oui. Ils savent de quoi ces hommes sont capables. Ils seront particulièrement vigilants. Il ne faut pas tomber dans le piège : même si Guevois est très puissant et prêt à tout, il ne peut pas tout savoir ni tout faire.

    L'assurance de Thémus rassure quelque peu le voleur. Mais c'est vrai que le meurtre de leur espion l'a véritablement ébranlé. D'accord, s'introduire chez quelqu'un pour l'interroger n'est peut-être pas un modèle de bienséance, mais de là à le torturer et à le tuer ! Et très égoïstement, Elland se dit qu'il a bien fait de ne pas y aller. Parce que masqué ou non, il n'aurait sans doute pas mieux fait que l'homme de Thémus. Et à l'heure qu'il est, il serait déjà mort. Théoliste, qui déguste le ragoût avec un plaisir évident, demande :

    - Et pour faire surveiller le domicile de Guevois ?
    - Je rencontre quelques problèmes. Le quartier de la Fontaine aux Dragons est particulièrement surveillé. Les bourgeois se méfient comme de la peste de nous autres. Si je place quelqu'un là-bas, il y a de fortes chances qu'il se fasse repérer. Et passer régulièrement dans la rue attiserait les soupçons également.
    - On ne peut pas le laisser s'en tirer aussi facilement ! S'exclame Pèire.
    - C'est rageant, mais il n'y a pas grand chose qu'on puisse faire.

    Elland abandonne son repas, découragé. Ils ne peuvent rien faire de plus, c'est clair. Et le réflexe qu'auraient les honnêtes gens, à savoir en parler aux autorités compétentes, ne lui effleure même pas l'esprit. Guevois est un bourgeois et les petites gens n'accusent pas les bourgeois. Certainement pas d'avoir enlevé un gamin et d'avoir tué un homme. D'autant que les preuves irréfutables, ils n'en ont aucune. Ils savent que Tanorède est coupable, ça ne fait plus aucun doute pour eux. Mais ils n'ont aucune preuve à apporter. Bien au delà de la méfiance presque instinctive que ressent le voleur face aux gardes, il sait que c'est une démarche inutile, voire dangereuse.

    En quelques mots, Elland leur résume ce qu'il a appris d'Osvan. Thémus secoue doucement la tête, presque découragé lui aussi, et murmure :

    - Ça ne m'étonne pas. Dans cette ville où tout se sait en un rien de temps, personne n'a rien vu. Rien entendu. Et pourtant... entre les patrouilles des gargouilles, de mes hommes, les questions à nos nombreux contacts, les gamins... on devrait avoir quelque chose, bon sang !
    - Ils ne l'ont sans doute plus déplacé depuis qu'ils l'ont enlevé, sinon quelqu'un l'aurait vu, non ?

    La question de Théoliste n'obtient que des hochements de tête affirmatifs en retour. Poursuivant sur sa lancée, le guérisseur devine :

    - Ils savent qu'on le recherche. Ils doivent le garder quelque part, en attendant qu'on se lasse, qu'on baisse les bras.
    - C'est très probable, oui. Mais on ne peut pas fouiller chaque maison, chaque recoin de la ville.

    Le contre-argument de Pèire, qui ne leur rappelle que trop bien leur impuissance, les plonge dans un silence songeur. Mais le tavernier continue :

    - Par contre, un homme qui s'enfuit avec un gamin qui se débat dans les bras, ça ne doit pas passer inaperçu. Et cet homme n'a pas dû aller bien loin, au risque de se faire repérer.
    - J'ai envoyé des hommes interroger les habitants, mais rien.
    - Thémus, ça vaut le coup d'insister. On pourra toujours explorer les ruelles adjacentes, interroger tous les riverains, fouiller. On sait ce qu'on cherche, contrairement à tes hommes.

    Le concerné se redresse. Il lance un regard noir au tavernier et sa moustache frémit de colère. D'une voix rauque, vibrante de menace, il demande :

    - Tu insinuerais que mes hommes ne sont pas compétents ?
    - Bien sûr que non, voyons ! Je sais que tu leur as expliqué la situation, qu'ils connaissent leur boulot. Mais... on a besoin d'agir. Si on reste les bras croisés à attendre qu'il se passe quelque chose, on va tous devenir fous. Et c'est notre meilleure piste. Ça ne coûte rien d'y retourner.
    - Très bien. Nous irons alors.

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  • Manoir Clamadinis

     

    Elland, marchant seul dans une ruelle quasiment inondée, rythme ses pensées au son du « floc floc » que font ses bottes. Cet appartement désert est très étrange et il a beau retourner le problème dans tous les sens, il ne comprend pas ce qu'il se passe là-bas. Mais une chose lui semble certaine : c'est certainement un lieu de passage pour les hommes de Tanorède, dans lequel ils vont et ils viennent pour accomplir leur sombre besogne. Surveiller cet immeuble, nuit et jour, pourrait sans aucun doute leur permettre de les retrouver et de découvrir ce qu'ils trafiquent.

    Au détour d'une rue, une petite silhouette fantomatique le fait soudain s'arrêter. Il cligne plusieurs fois des yeux, pour s'assurer qu'il ne s'agit pas d'une illusion d'optique. Mais la petite silhouette reste parfaitement immobile, détrempée, sous l'abri tout relatif d'un seuil de porte. Et elle le fixe, avec de grands yeux verts qui semblent briller.

    Il s'approche à grand pas, découvrant des cheveux de feu dégoulinants d'eau. Il esquisse un sourire en direction d'Osvan et le rejoint sous le porche. Le gamin a le visage fermé et la mine grave. S'asseyant sur la petite marche, Elland lui demande si tout va bien.


    - Ça va, oui. Et toi ?
    - Ça irait mieux si je retrouvais Ménandre.
    - J'ai demandé de partout. Personne n'a rien vu. Personne n'a entendu la moindre rumeur à son sujet. Comme s'il ne s'était rien passé. C'est bizarre.
    - Et agaçant.
    - Oui. On m'a dit qu'ils avaient trouvé trois hommes dans une ruelle. Tous morts. Il paraît que la garde penche pour une bagarre qui a mal tourné. De toutes façons, ils ne vont pas chercher longtemps : ils ont trop de cadavres sur les bras.
    - C'est une très bonne nouvelle. Tant qu'ils nous laissent tranquille...
    - Pas vraiment. Ils ont interrogé pas mal d'enfants. Mais ils nous croient quand on leur dit qu'on ne sait rien.

    Elland, surpris, le regarde. C'est plutôt étonnant qu'ils ne choisissent pas ces gamins comme coupables idéals. Après tout, ils n'ont pas de famille, personne pour prendre leur défense. Osvan hoche doucement la tête, et répond à la question muette :

    - Y'a toujours une dame pour les disputer de nous soupçonner. Et des fois, c'est même un curé qui le fait. Et pis, de toute façon, ils savent bien qu'un enfant ne peut pas cogner assez fort un adulte pour le tuer.

    Elland déglutit péniblement. Comment ce gamin peut-il être au courant de tant de choses ? Et comment peut-il parler avec tant de détachement de ces morts ? Pourtant, il a raison, et l'apparence inoffensive des enfants des rues poussent les autorités à les considérer comme un mal nécessaire, qui ne nuit pas vraiment à la sécurité de la ville. Osvan est parcouru d'un long frisson, et Elland ne peut s'empêcher de frissonner à son tour. Il lui murmure :

    - Si tu as besoin de quoi que ce soit, passe à l'Hermine Affamée. Théoliste pourra te soigner si tu en as besoin, toi ou d'autres enfants.
    - J'ai pas besoin d'aller à l'Hermine Affamée. Je vais chez Anthelme si je suis malade.
    - Anthelme ? L'ami de Théoliste ?
    - Peut-être. Je ne sais pas. Mais il est très gentil. Il n'aime pas voir des enfants souffrir. Des fois, il s'occupe de nous quand on va pas bien. Et quand il fait très froid, il nous donne de la soupe bien chaude. Et très bonne en plus. Il travaille pas vraiment, enfin, il fait des trucs bizarres avec des plumes et du papier. Et le reste du temps, il nous donne des herbes ou de la nourriture.
    - Alors n'hésite jamais à aller le voir, d'accord ? Et va vite te mettre au chaud.

    Le voleur regarde sa miche de pain, qui tombe en miettes, gonflée par la pluie. S'il avait songé à la donner au gamin, il peut faire une croix dessus. Soufflant entre ses dents de déception, il se relève. Et, faisant face au gamin, lui promet :

    - Quand tu viendras à l'Hermine, je te paierai un somptueux repas.

    Le visage grave d'Osvan s'illumine d'un sourire. Elland sourit à son tour, et lui fait un petit signe de la main avant de s'éloigner. Mais son sourire disparaît bien vite. Encore une impasse. C'est impossible ! Ménandre n'a pas pu se volatiliser comme ça, sans que personne ne s'en aperçoive !

    Il pleut toujours des cordes lorsqu'il regagne la taverne. Dans la salle principale, quelques clients sont attablés devant leur déjeuner. Un léger brouhaha se fait entendre, mais c'est surtout le bruit des couvert qui couvre le vacarme de la pluie. Une odeur délicieuse flotte dans l'air, donnant au voleur l'eau à la bouche. Il fait un petit signe de la main à Pèire, pour lui montrer qu'il est bien rentré. Puis il monte quatre à quatre les escaliers qui le conduisent dans son repaire. Ses vêtements dégoulinent d'eau, tout comme ses longs cheveux noirs. Il se sèche, se change, et reste un moment à la fenêtre, à regarder la pluie ruisseler sur Echidna. Ont-ils réellement la moindre chance de retrouver le gamin ? Doivent-ils commencer à se faire à l'idée qu'ils ne le reverront jamais ?

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    Ils se lèvent comme un seul homme. Elland quitte le premier l'atelier. De lourds nuages noirs menacent à tout instant de se déverser sur la ville. Ils correspondent parfaitement à l'humeur du voleur. Il aurait dû se douter. C'était une trop grosse coïncidence que deux hommes se débarrassent d'un cadavre la nuit où l'espion devait enfin interroger Tanorède Guevois. Et cet homme... Que peut-il bien cacher de si important pour que la vie d'un homme vaille si peu ?

    Face à lui, deux gardes approchent, aux aguets. Ils scrutent les porches des immeubles, les passants, comme si le coupable allait avoir ses aveux inscrits sur son front. Leurs regards semblent s'attarder longuement sur Elland, qui tente de conserver un air impassible. Sa main gauche, enfouie dans sa manche, le lance terriblement. Ils ne peuvent rien lui reprocher. Ils ne vont pas l'arrêter.

    C'est avec ce leitmotiv qu'il avance, croisant de nombreuses patrouilles. Jamais, depuis la purge du printemps, il n'avait vu autant de gardes. Finalement, il parvient sans encombre au marché et se noie dans la foule qui se presse de terminer ses achats avant l'orage. Machinalement, il jette un regard vers l'étal de la drapière, mais c'est un boucher qui est installé là.

    Il s'immobilise devant le dernier étal au bout du marché, et fait mine de s'intéresser aux divers légumes, couverts de terre, qui agonisent sur les planches. Le vendeur, un homme rustique au visage buriné par le soleil, ne prend même pas la peine de le saluer ou de lui proposer ses services. Sans doute ne croit-il pas un seul instant qu'il arrivera à vendre ses produits. Du coin de l'oeil, Elland repère Pèire, qui flâne, le nez au vent. Alors il s'éloigne de l'étal et s'engouffre dans les ruelles.

    Il marche à pas lents, détaillant chaque boutique comme bon nombre de badauds autour de lui. Il ne se retourne plus pour ne pas attirer inutilement l'attention. C'est à ce moment là que les premières gouttes tombent lourdement sur le pavé. Et l'espace d'un clignement d'œil, ce sont des trombes d'eau qui s'abattent sur la ville. Les gens autour de lui s'éparpillent comme autant de moineaux surpris par un chat affamé.

    Elland, lui, se contente d'allonger sa foulée. Son comportement ne doit pas être trop différent des passants, mais il ne peut pas risquer de perdre ses suiveurs. Après de longues minutes de marche qui lui semblent interminables, durant lesquelles il croise encore de nombreux gardes grimaçants sous le déluge, il parvient devant l'immeuble.

    En face, une boulangerie répand une délicieuse odeur de pain chaud. Pour ne pas attirer l'attention, il s'achète une miche de pain. A peine a-t-il payé que le tavernier s'approche à son tour pour acheter une brioche. Elland s'abrite sous une avancée de toit et grignote son pain. Il donne parfaitement l'impression d'attendre la fin de l'ondée, tout comme Pèire qui s'est installé un peu plus loin. Une odeur de pierre mouillée remplace celle du pain chaud et les pavés disparaissent maintenant sous d'immenses flaques d'eau. Plus personne ne les foule, d'ailleurs. Enfin, Thémus et Théoliste arrivent. Ils ne perdent pas de temps et s'engouffrent, tous les quatre, dans la porte de l'immeuble.

    Les lieux ressemblent, par leur piteux état, à l'immeuble dans lequel Elland vivait. Un escalier étroit grimpe dans les étages et il est si vermoulu que c'est un miracle qu'il ne se soit pas encore écroulé. De chaque côté de l'entrée s'ouvrent deux portes, toutes les deux fermées à clef. Derrière l'escalier, une autre porte est entrebâillée. Avec mille précautions, ils la poussent et pénètrent dans l'appartement. Une seule fenêtre donne sur une cour intérieure jonchée de détritus, et éclaire chichement un logement à l'abandon. Un lit de guingois s'appuie contre le mur du fond. Un miroir, couvert de poussière, surplombe un bassin où personne n'a mis de l'eau depuis des années. Deux chaises, à la paille rebelle, se font face dans un silence sépulcral. Un vieux tapis, aux couleurs ternies, couvre une partie du sol. Et sur le plancher, aucune trace de poussière ne leur permet de voir des traces de pas. Mais posés sur le dossier d'une chaise, deux larges chapeaux rappellent bien des souvenirs à Elland.

    Les quatre amis restent silencieux, pour ne pas attirer l'attention. D'un geste de la main, Elland leur montre les couvre-chefs et leur fait signe qu'il s'agit sans doute de ceux qu'il a aperçu dans la nuit. Aussitôt, ils fouillent le logement, à la recherche d'indices.
    Dans un placard rongé par les mites, ils trouvent deux couvertures semblables à celle qui enveloppait le corps. Une malle, posée sous la fenêtre, contient de lourdes boites en métal. En les ouvrant, ils découvrent de nombreuses pièces de métal : vis, chevilles, boulons. Ils s'interrogent du regard, se demandant la signification de tels objets dans ce lieu. Plus loin, sur une table bancale, ils découvrent marteaux et outils.

    Un soudain grondement, qui ébranle les murs, les fait tous sursauter. Le tonnerre. Tandis qu'Elland tente de reprendre le contrôle des battements de son cœur, il poursuit ses recherches. En vain. Il n'y a rien ici qui puisse leur donner la certitude qu'il s'agit bien du repaire des suspects. Rien qui puisse expliquer ce qu'il se trame ici.

    Un nouveau tremblement les surprend, mais il s'agit cette fois d'une personne descendant les escaliers. Ils se regardent à nouveau, et une fois que la porte d'entrée a claquée, ils décident de sortir de l'appartement. Ils ne trouveront rien de plus ici. La Grand Tour Célestis annonce midi. A mi-voix, ils se donnent rendez-vous à l'Hermine Affamée. Puis, sous les trombes d'eau qui semblent vouloir noyer la ville, ils se séparent.

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  • Arrière-taverne

     

    Les jambes d'Elland vacillent, et il manque de défaillir. Son cœur a raté un battement. Il tarde à reprendre son rythme habituel. Pèire, prévenant, tire une chaise jusqu'à lui. Il se laisse tomber sur le siège et demande d'une voix blanche :

    - Le gamin ?
    - Non.

    Et soudain, la douleur qui lui broyait le ventre et qui l'empêchait de respirer disparaît, comme par enchantement. Il ne peut retenir un soupir de soulagement, qui attire un regard furieux de Thémus. Pèire s'assoit à son retour et demande plus d'explications.

    - Mon espion n'est pas revenu. Au petit matin, l'un de mes informateurs m'a annoncé qu'il a été découvert mort.
    - Que s'est-il passé ?
    - Je n'arrive pas à le savoir. Personne n'a rien vu. Personne n'a rien entendu.
    - Il aurait été attaqué en revenant ?
    - Je n'y crois pas une seconde. Il porte sur lui la marque des délateurs. Il a dû se faire surprendre.

    Elland, bien qu'encore sonné par l'angoisse qui s'est emparée de lui quelques minutes plus tôt, frissonne longuement. Ces caractères, gravés dans la chair, désignent, aux yeux des vivants comme des morts, la victime comme étant un sinistre personnage, à la langue trop pendue et à la curiosité malsaine. Pèire, connaissant lui aussi la signification de cette marque, demande :

    - Et ils l'ont tué parce qu'il s'est introduit chez Guevois ?
    - Ils l'ont tué pour nous prévenir. Pour nous envoyer un message. Ils ne veulent pas nous voir fouiner dans leurs affaires et nous le font comprendre.

    Le voleur déglutit bruyamment. Pèire pousse un long soupir. Ils ont envoyé un homme à une mort atroce. Tanorède Guevois, ou quiconque se trouve derrière se meurtre, est prêt à commettre un crime uniquement dans le but de faire cesser leur enquête. Et Ménandre est entre ses mains !

    Puis c'est Théoliste qui arrive, les interrompant. En voyant les mines sombres de ses amis, il comprend aussitôt que quelque chose ne va pas, et range dans sa besace la jolie brioche qu'il tenait dans les mains. Thémus, en quelques mots, lui résume la situation. Et le guérisseur d'opiner du bonnet :

    - Le cadavre dans l'impasse, oui. Les gardes sont en alerte maximale.

    Dans le cerveau d'Elland, les rouages se mettent en marche. Lentement mais sûrement. Le cadavre. Dans l'impasse. Il jette un rapide regard à Pèire avant de s'exclamer d'une voix fébrile :

    - J'étais là quand ils ont mis le corps dans l'impasse.
    - Tu les as vu ?
    - Oui.
    - Tu pourrais les reconnaître ?
    - Je ne pense pas. Il faisait sombre, ils avaient le visage masqué par des chapeaux.
    - Tu as remarqué un signe particulier ?
    - Pas vraiment non. Mais j'ai vu où ils se rendaient ensuite.

    Le regard de Thémus s'est animé d'une lueur fiévreuse. Avec avidité, il lui demande de décrire précisément l'endroit, prêt à laver l'affront par le sang de ces hommes. Elland tente, tant bien que mal, d'expliquer le chemin qu'ils ont pris. Mais c'est tellement différent de celui qu'ils ont pris avec Echidna ! C'est Pèire qui propose qu'ils y aillent tous les quatre ensemble : ils ne savent pas à combien d'ennemis ils ont affaire. Théoliste, lui, plonge de temps à autre la main dans sa besace et grignote discrètement la brioche. C'est lui qui émet quelques réserves :

    - Les patrouilles sont nombreuses en ville. J'ai entendu dire qu'entre les corps des hommes de main que tu as tué, Elland, ceux du couple et celui trouvé dans l'impasse, ils veulent à tout prix trouver des coupables. Les gens ont peur, d'autant plus que la rumeur court que l'assassinat du couple est un crime crapuleux.
    - Pourtant, rien n'avait été volé !
    - Quand on est arrivé, oui.

    Gêné, Elland baisse la tête et fixe ses pieds avec attention. Effectivement, vu comme ça. Mais bon... ça ne change rien au fait qu'ils soient morts, les deux. Thémus poursuit, semblant ignorer le malaise du voleur :

    - Ils n'ont aucune piste pour le moment. Mais tu as raison, nous devrons nous montrer prudents. Le moindre comportement suspect pourrait attirer leur attention.
    - Mais si on y va dans la soirée, ce sera encore plus suspect.

    Le silence envahit à nouveau l'espace. Théoliste lorgne sur la bouteille à demie vide qui trône sur la table. Thémus, s'en apercevant, leur sert un verre. Et tandis qu'ils sirotent l'hydromel, Pèire annonce :

    - Nous pourrions faire le chemin séparément. Nous donner rendez-vous sur une place. Puis Elland rejoindra l'immeuble et l'un de nous le suivra de loin. Le troisième suivra de loin le second et ainsi de suite.
    - Et tu n'as pas peur que ce soit encore plus suspect ? Demande Théoliste.
    - On fera en sorte que non.
    - Alors rendez-vous sur la place du marché. Il y a beaucoup d'affluence là-bas.


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    Une expression de terreur douloureuse marque à jamais le visage du cadavre. Dans un sursaut de répulsion, le voleur s'écarte vivement du corps. Luttant contre la nausée, il remonte sur le dos d'Echidna, qui prend aussitôt de l'altitude. Ce n'est pas Ménandre. Et ce n'est pas franchement dans son intérêt de se faire surprendre à côté d'un mort. Décrétant que ça ne le concerne pas puisqu'il ne connaît pas cet homme, il reprend sa ronde. Echidna repère bien avant lui les deux hommes, au visage masqué par de larges chapeaux, qui avancent rapidement dans une ruelle. Ces deux hommes qui se sont débarrassé du corps. Elle les suit discrètement, jusqu'à leur destination : une petite porte anonyme dans un immeuble anonyme.

    Frissonnant encore de cette rencontre sordide, et tentant vainement d'oublier les yeux du mort qui semblaient le fixer, Elland demande à Echidna de repartir. Elle vole encore un moment, sans grande conviction, avant d'aller poser Elland sur le toit en ardoise attenant à sa tanière. D'un regard, elle lui fait comprendre qu'il doit aller dormir, se reposer quelques heures. Il la remercie à voix basse, s'excuse encore pour son comportement du début de soirée, et lui obéit. Agilement, il se glisse à travers la lucarne et se laisse tomber sur son lit.

    Il s'est endormi à peine la tête posée sur l'oreiller. Un cauchemar atroce le réveille en sursaut, alors que la Grand Tour Célestis n'a pas encore sonné les dix heures. Il prend le temps de fait un peu de toilette et de se raser tant bien que mal avant d'enfiler des vêtements propres. Puis il descend à la salle principale de la taverne.

    Pèire l'attend devant un copieux déjeuner, et s'il n'a pas faim, il se force tout de même à grignoter un peu, histoire de ne pas répéter l'erreur de la veille. Le tavernier aborde une expression sombre. Inutile de lui demander si ses recherches ont porté leurs fruits, c'est visiblement un échec. Elland lui raconte en quelques mots sa nuit et parvient à faire sourire le tavernier en lui expliquant la frayeur qu'il a eut, la minimisant au maximum. Mais Pèire sait très bien ce qu'il a ressenti puisqu'Echidna lui a parlé, juste après leur avoir ravi Elland, afin de le rassurer. Il se contente de sourire, moqueur, et de pousser un léger grognement, mais ne dit rien. Elland, les joues roses, se garde bien d'insister.

    Sans s'étendre sur le sujet, Elland lui raconte la découverte du cadavre. Trois morts en une journée, c'est beaucoup trop pour lui. Cet homme lui est inconnu, donc il ne se mêlera pas de cette histoire, il a déjà bien assez à faire avec ses propres problèmes. Pèire l'écoute attentivement, sans faire de commentaire. Pèire lui avoue à mi-voix qu'il n'a quasiment pas dormi, qu'il est épuisé.


    - Si tu veux, je vais voir Thémus seul et tu te reposeras pendant ce temps.
    - Et je raterai le compte-rendu de l'homme qu'il a envoyé chez Guevois ? Tu plaisantes j'espère ?
    - Je... enfin, c'était une proposition comme ça.
    - Je viens. Le sommeil attendra.

    Elland ne peut qu'approuver. De toute façon, quand le tavernier a décidé quelque chose, il est quasiment impossible de le faire changer d'avis. Ils se mettent rapidement en chemin, impatients de connaître les résultats de cette infiltrations.

    De lourds nuages avancent paresseusement dans le ciel, annonciateurs d'un orage imminent. La foule se presse sur les pavés, pressée de regagner l'abri des toits. De nombreuses patrouilles sillonnent les ruelles, visiblement plus intéressées par les badauds que d'habitude. Sans oser interroger Pèire à voix haute, de peur d'être entendu par des oreilles indiscrètes, Elland se demande tout de même si ces patrouilles sont liées à la découverte du couple. Rivemorte est une ville aux mille dangers, mais ce genre de meurtre n'est pas si fréquent. La garde doit être sur le qui-vive pour trouver les coupables rapidement et rassurer la population. Car les gens parlent, en témoigne ces petits rassemblements, au détour d'une rue, qui murmurent en regardant autour d'eux puis qui se dispersent dès qu'arrive la patrouille.

    Elland, rendu mal à l'aise par cette profusion d'uniformes, hâte le pas, rapidement imité par Pèire. Ils s'engouffrent dans l'atelier de Thémus, comme s'ils avaient le diable aux trousses, et se permettent enfin de souffler. Et de se raisonner : personne ne peut savoir qu'ils étaient dans la petite maison du couple. Personne ne les a vu. Personne ne les forcera à avouer un crime qu'ils n'ont pas commis.

    Une jeune femme, au visage ravagé par les larmes et aux yeux rougis, jaillit de l'arrière-boutique et se faufile entre les deux amis pour s'échapper dans la ruelle. Se regardant avec inquiétude, ils décident de s'avancer jusqu'à la salle. Thémus est assis, les coudes posés sur le plateau de bois. Devant lui, de multiples verres vides témoignent des nombreuses visites qu'il a reçu depuis l'aube. Le cordonnier se tient la tête entre les mains et marmonne des paroles incompréhensibles. Il se redresse entendant Elland et Pèire entrer. Son visage, malgré la tristesse qu'il exprime, annonce clairement sa colère. Même ses moustaches semblent trépigner de rage. D'une voix vibrante, il leur annonce :


    - Il a été abattu.

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  • Ruelle

     

     

    Seul un reliquat de fierté les empêche de crier leur frayeur. L'attaquant est trop rapide, trop vif pour leur esprit embrumé par l'alcool. Il fonce droit sur Elland, qui se retrouve soulevé du sol. Et qui prend de l'altitude, le visage fouetté par l'air brassé par les immenses ailes au dessus de lui. Echidna !

    Ses pattes avant serrent les épaules du voleur et la douleur le dégrise un peu. Sans pitié pour son passager, la gargouille le ballote dans tous les sens, lui faisant frôler murs et toits. Et lui hurle sa terreur à s'en arracher les cordes vocales. Il ne comprend pas son comportement, les raisons de son acte. Il tente de la raisonner, de la supplier pour qu'elle le pose au sol, pour qu'elle cesse ce jeu ridicule. Mais rien n'y fait. La gargouille, têtue, poursuit comme si de rien n'était.

    Soudain, elle accède à ses requêtes, et le laisse tomber. De toute la hauteur. Ses pattes relâchent leur emprise sur les épaules d'Elland. Il chute, interminablement, hurlant de plus belle. Quelle mouche l'a piquée ? Il ferme les yeux, comme si ça pouvait atténuer l'impact sans doute meurtrier. Mais ce n'est pas le sol pavé qu'il touche. C'est la petite rivière qui traverse Rivemorte et qui charrie tous les déchets de la ville. Le choc est violent et lui coupe le souffle. L'eau lui semble être glaciale. Il agite vainement les bras et les jambes : il n'a jamais appris à nager. Elle veut le tuer, elle est devenue folle ! L'ombre de la gargouille plane à nouveau au dessus de lui, menaçante. Il a beau se débattre, s'agiter, elle lui attrape tout de même les épaules et le tire hors de l'eau. Elle le fait tomber sur la berge, avec plus de douceur cette fois-ci. Et elle se pose en face de lui, les iris rougeoyants de colère. Tout en elle montre à quel point elle est furieuse et pour la première fois, il en a peur.

    La petite baignade l'a complètement dessoulé et c'est avec l'esprit clair qu'il essaie de comprendre son comportement. Est-elle jalouse qu'il passe du temps avec ses amis plutôt qu'avec elle ? D'une voix rendue frêle par la peur, il lui promet :

    - Je vais passer le reste de la nuit avec toi, je te le jure.

    Ses crocs deviennent clairement visibles. Echidna grogne, d'un grognement si puissant qu'il semble faire trembler les os du voleur. Elland déglutit bruyamment. Soudain, il comprend. Ce n'est pas le temps passé avec les autres qu'elle lui reproche. Mais le fait d'avoir bu plus que de raison, d'avoir été ivre au point de tituber dans la rue. D'avoir enchaîné les bières, alors qu'il ne dort quasiment pas et que son dernier repas est antérieur à l'attaque. Ce n'est pas comme ça qu'il retrouvera Ménandre.

    Le rouge envahit ses joues et son regard n'ose plus croiser celui d'Echidna. Il a eu un comportement indigne d'un ami, indigne de l'affection qu'il prétend avoir pour Ménandre. Mais les verres se sont enchaînés et l'alcool a engourdi son inquiétude. Et ça lui a fait du bien. Car l'angoisse qu'il ressent depuis qu'il a découvert la petite chaussure abandonnée lui noue le ventre et entrave sa respiration. Cet intermède, bien que peu digne, lui était nécessaire.

    Il s'excuse platement auprès d'Echidna et lui promet qu'il ne recommencera pas. Elle se calme un petit peu puis lui fait signe de monter sur son dos. Penaud, Elland obéit sans hésiter. Elle s'élance alors dans les airs. Le vent provoqué par sa vitesse fait frissonner Elland, trempé des pieds à la tête. Mais il ne proteste pas. Toute son attention est désormais braquée sur les rues de la ville, à la recherche d'un indice ou d'un comportement suspect.

    Les heures passent, lentement. Elland a séché. La ville dort profondément, sans que rien ne vienne la troubler. Le voleur s'interroge : pour quelle raison l'ont-ils enlevé ? Si Tanorède Guevois est aussi suspect qu'il le pense, pourquoi aurait-il pris autant de risques pour un gamin des rues ? Quels ignobles projet a-t-il pour lui ? Echidna semble avoir lu dans ses pensées puisqu'elle prend la direction du quartier de la Fontaine aux Dragons. Mais tout est calme. Aucune lumière ne perce des fenêtres. Aucun mouvement suspect. Une bouffée de colère s'empare d'Elland. Il a envie de forcer la porte, de coincer ce bourgeois trop prévenant et lui faire cracher la vérité, par la force si possible. Il veut voir son sourire suffisant disparaître de son visage.

    Mais la gargouille s'éloigne, comme pour lui enlever cette idée qui, il le sait, le conduirait à la mort sans lui assurer de revoir Ménandre. Elle surveille le quartier commerçant puis le quartier pauvre. Et c'est à ce moment là qu'ils discernent, dans la pénombre, deux silhouettes se faufilant entre les ombres.

    Elle se rapproche aussitôt et Elland parvient enfin à comprendre ce qu'ils font. Deux hommes sont courbés sur une longue forme allongée et avancent péniblement. La forme est recouverte d'un tissu sombre. Il ne parvient pas à comprendre ce que c'est. Alors, discrètement, ils suivent les hommes. Ces derniers s'arrêtent au fond d'une impasse, où sont entassées de nombreuses caisses en bois. Ils déposent leur fardeau, vérifient que personne ne les suit, et font demi-tour. Echidna, posée sur un toit voisin, reste parfaitement immobile. Quand il est sûr que les deux hommes sont bien partis et qu'ils ne reviendront plus, elle vole jusque dans l'impasse. Elland s'approche alors de la forme et soulève le tissu.

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  • 1488053510

     

     

    Ils sortent par derrière, où les attend Echidna. Elle jette un regard interrogateur à Elland, avant de se focaliser sur Pèire. Ils échangent silencieusement pendant quelques minutes, avant que la gargouille ne s'envole. Pèire, d'un ton rassurant, leur annonce qu'elle va patrouiller seule, en attendant qu'ils sortent de la taverne.

    En se rendant dans le quartier, plus animé, du Chaudron Fondu, Elland ne peut s'empêcher de penser qu'il s'éloigne d'Echidna. Quand ils n'étaient que tous les deux, elle était toute sa vie. Il pouvait passer des heures à la regarder figée et survoler la ville toute la nuit durant pour le simple plaisir d'être avec elle. Mais maintenant qu'il y a Pèire, Thémus, Théoliste et Ménandre, il a moins de temps à lui consacrer. Et elle lui manque terriblement. Dès qu'ils auront retrouvé le gamin, il prendra quelques jours pour n'être qu'avec elle et se faire pardonner de son absence.

    Ils arrivent déjà devant la taverne la plus renommée de Rivemorte. Située à l'angle d'un carrefour fréquenté, ses façades donnent sur les deux rues. Une porte pour chaque rue, afin de gérer le flot incessant de clients qui rentrent et qui sortent. Et devant chacune des portes, des gardes sont postés pour assurer la sécurité des clients et des riverains. Car dans cette taverne, l'alcool coule à flots et nombreuses étaient les escarmouches entre clients enivrés et badauds. Lorsque les cadavres se sont accumulés, le gouverneur a passé un accord avec le tenancier de la taverne, lui allouant ses hommes pour préserver la sécurité de tous.
    Les quatre gardes qui surveillent l'entrée sud détaillent longuement les trois amis avant de les laisser rentrer. C'est un poste envié, dans la garde, car ils n'ont pas à parcourir les rues dans tous les sens. Et la nourriture et la boisson sont aux frais de la taverne.

    L'intérieur de la taverne est immense. D'innombrables tables remplissent tout l'espace et le long des murs brûlent de multiples lanternes. Il leur faut de longues minutes avant de trouver une table libre. Dans un coin de la salle, un musicien essaie tant bien que mal de couvrir le brouhaha ambiant avec des rengaines populaires. Les serveuses, aux vêtements très suggestifs, vont et viennent entre les tables avec de grands sourires. Et bon nombre de clients n'ont d'yeux que pour elles. Plus tard dans la soirée, quand la Grand Tour Célestis aura annoncé les douze coups de minuit, des danseuses viendront enflammer les clients.

    Pèire et Elland s'absorbent dans l'observation, toute professionnelle évidemment, des serveuses. Théoliste, lui, scrute la foule à la recherche de Thémus et lorsqu'il l'aperçoit, lui fait signe de les rejoindre. Dès qu'il s'installe avec eux, Elland et Pèire reportent leur attention sur lui. Se penchant sur le plateau de bois, il leur annonce :

    - Tout est réglé. L'homme dont je vous parlais se dirige actuellement vers notre cible. Il a parfaitement compris la situation et connait toutes les questions à poser.
    - Et tu lui fais entièrement confiance ?
    - Oui Elland. Il aura toutes les réponses, sinon plus. Faisons bonne figure ici. Nous devons avoir l'air de nous amuser. On partira d'ici deux heures, c'est largement suffisant pour qu'il termine sa mission.

    L'arrivée d'une magnifique serveuse, aux cheveux bruns cascadant jusqu'en bas de son dos et aux prunelles envoûtantes, les interrompt. Elle prend leur commande et malgré son départ, ils ne reparlent pas du sujet qui les préoccupent : trop d'oreilles indiscrètes pourraient les entendre en dépit du vacarme ambiant.

    Théoliste engage la conversation, abordant un thème bien plus léger que d'habitude. Et les bières les aident à oublier, l'espace d'un moment, le sort du gamin. Elland était réticent à s'amuser alors que Ménandre risque sa vie. Mais cette solution est la plus sûre pour tous et il doit admettre qu'elle sera bien plus utile qu'une patrouille dans la ville. Et puis, il pourra toujours le faire une fois qu'ils seront sortis.

    La bière est fraîche et légère, et la serveuse toujours présente pour leur en proposer une nouvelle chope. L'alcool aidant, la conversation se fait plus frivole. Et bientôt, ils rient aux éclats, donnant parfaitement l'impression d'être un groupe d'amis venus boire et s'amuser après une longue journée de labeur.

    Les heures défilent, les chopes de bière également et c'est Thémus qui, dans un éclair de lucidité, réalise que le temps consacré à l'alibi est terminé. Ils prennent tout de même le temps de boire une dernière bière avant de payer et de se lever. La taverne est comble désormais mais le brouhaha semble s'être atténué. Une magie est à l’œuvre également : les lanternes semblent danser langoureusement le long des murs. Et le sol lui aussi accompagne d'un déhanché aguicheur la ritournelle jouée par le musicien. Le trajet jusqu'à la sortie est semé d'embuches qui apparaissent traîtreusement au dernier moment. C'est au prix de mille précautions et esquives qu'ils parviennent indemnes dans la rue.

    Les gardes leur jettent un regard désabusé, habitués qu'ils sont à voir des ivrognes tous les soirs. D'une démarche chaloupée, titubant joyeusement, les quatre compères s'avancent dans la rue, avec la ferme intention de regagner un endroit sûr pour essayer de mettre au point un plan d'action pour la nuit. C'est alors qu'une menace jaillit de l'obscurité, fondant sur eux à une vitesse inhumaine.

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  • Ruelle (2)

     

    Le soleil est sur le point de se coucher quand ils sortent dans la rue. Un agréable fumet se répand dans l'air, remplaçant provisoirement les odeurs de la rue. Dans les appartements, les dîners sont préparés, faisant rentrer au bercail hommes et enfants. Les trois amis marchent de front dans les ruelles, dans un silence relatif. Puis Elland laisse parler sa curiosité :

    - Comment ça se fait que Thémus se laisse mener à la baguette comme ça ?
    - C'est une longue histoire …
    - Raconte-la Pèire !
    - Il y a quelques années, quand Thémus commençait à étendre ses affaires, ses rivaux ont voulu couper court à ses ambitions.
    - Il m'en a parlé, oui. Ils avaient enlevé un de ses proches. Il les a tous massacrés.
    - Exactement. Le proche en question était sa femme, Sélina. Sous ses airs de matronne se cache un cœur en or. Et ce qui est certain, c'est que les deux s'aiment profondément. Mais elle n'a pas vraiment apprécié de se faire enlever. Nul ne sait ce qu'elle a subit dans sa courte captivité, mais Thémus a dû se faire pardonner. Là encore, leurs négociations sont restées privées. Mais le résultat est là. S'il est l'un des plus puissants malandrin de la ville, il fait profil bas chez lui.
    - Mais … Il parvient à garder son autorité sur ses hommes ?
    - Ils ne le savent pas tous. Il n'invite que les plus intimes dans son arrière-boutique, car il sait qu'elle considère cette pièce comme son territoire. Mais s'il doit traiter avec une personne en qui il a moins confiance, il reste dans son atelier, ou va ailleurs. Et puis, sachant ce dont il est capable, personne n'oserait rire de lui.
    - Il m'a toujours accepté dans son arrière-boutique, pourtant il n'avait aucune raison de me faire confiance puisqu'il me connaissait à peine.
    - C'est ce que tu crois. Thémus garde un œil sur tous les voleurs de la ville. Il n'y a que très peu de choses qui lui échappent. Il te savait solitaire, Elland. Il savait également que tes petites combines ne perturberaient pas ses affaires. Et puis, sa femme ne se fait entendre qu'en soirée, la plupart du temps, lorsqu'il oublie d'aller manger, trop occupé à vider les fonds de bouteilles avec ses complices.
    - Et toi, tu as tout de suite été invité dans l'arrière-boutique ?
    - Ça, c'est une histoire encore plus longue, Elland. Et nous sommes arrivés à l'Hermine. Je te la raconterai une prochaine fois.

    Les trois hommes s'engouffrent dans la taverne. La serveuse s'affaire, sous l’œil vigilant de la cuisinière. Elland serait bien resté à la salle principale, pour boire une petite bière, mais le guérisseur veut s'occuper de sa plaie. Ils se rendent donc dans la petite chambre, à l'étage, qui tient lieu d'infirmerie. Tandis que le guérisseur s'affaire, Elland leur demande :

    - Vous croyez que la solution de Thémus fonctionnera ?
    - Nous n'avons pas vraiment le choix. Mais comme le disait Théoliste, si ça ne fonctionne pas, nous pourrons toujours le suivre quand il sortira de chez lui. Il sera bien obligé de nous parler.

    Théoliste, bien qu'il soit appliqué à étaler le baume sur la joue du voleur, rajoute :

    - Et au pire, s'il a vraiment engagé ces hommes pour vous attaquer, il doit y avoir des allées et venues autour de la demeure. Si on n'arrive pas à l'atteindre lui, on pourra toujours s'en prendre à ses hommes.

    Pèire et Elland échangent un regard puis sourient largement. Ils ont bien fait d'accepter Théoliste dans leur mission : s'il a une apparence débonnaire, il est parfaitement capable de se montrer aussi sournois que leurs adversaires. Et ses idées sont précieuses. Le voleur immobilisé, et les dents serrées pour ne pas manifester la douleur qui irradie sur tout son visage, c'est Pèire qui se charge de congratuler le guérisseur. Et se surenchérir, en proposant une surveillance accrue de tout le pâté de maison. Avisant la douleur manifeste de son patient, et sa pâleur, le guérisseur lui ordonne de se reposer une heure avant d'aller à la taverne.

    Pèire, lui, doit aller donner des consignes à ses employés. Théoliste le suit, sous prétexte de ramener un bouillon au blessé. Mais les grognements de son estomac qui résonnent dans la pièce depuis de longues minutes laissent à penser qu'il en profitera pour dîner. Elland les regarde partir puis s'allonge sur le lit. Maintenant qu'il est au calme, il ressent la douleur de la bataille de la veille. Tant de choses se sont passées depuis qu'il a l'impression qu'elle remonte à plusieurs semaines. Mais ils doivent agir vite, très vite, au risque de perdre la trace de Ménandre. Il imagine le chenapan, assis à côté du lit, en train de vanter ses exploits. Il le revoit, la mine soucieuse, à Picsuif. Avec un pincement au cœur, Elland réalise à quel point il tient à lui. Mais avant qu'il ne ressasse ses angoisses, il sombre dans le néant.

    Une tape sur l'épaule le réveille en sursaut. Il reste à demi-assis un long moment, les yeux grands ouverts, le souffle court, couvert de sueur, essayant de repousser les cauchemars qui ont assailli son peu de sommeil. Avec tact, Théoliste le laisse reprendre ses esprits avant de lui tendre le fameux bol de bouillon promis. Quelques miettes parsèment encore sa tunique mais Elland n'a pas le cœur à lui faire remarquer. Et pour l'heure, une seule question l'inquiète :


    - Quelle heure est-il ?
    - Nous sommes dans les temps. Tu n'as dormi qu'une petite heure. Prépare-toi, et nous serons tout juste à l'heure pour aller à la taverne.

    Passant une main lasse sur son visage, Elland acquiesce. Le bouillon est tiède, aussi l'avale-t-il d'une traite avant de se lever. Il se prépare rapidement, puis les deux hommes rejoignent Pèire, derrière le comptoir, qui s'affaire. En les voyant arriver, le tavernier lâche son torchon, laisse les chopes tranquilles et les rejoint à grandes enjambées.

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