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    Elland reprend donc le récit de leur périple, fournissant le maximum de descriptions. Les trois hommes l'écoutent attentivement, sans jamais l'interrompre. Lorsqu'il a terminé, c'est Thémus qui reprend la parole :

    - Vous dérangez quelqu'un. Tu as une idée de qui ça peut-être ? Des ennemis qui t'en veulent à ce point ?
    - Je n'ai pas que des amis, mais personne qui souhaite me tuer, à ma connaissance. Ça fait très longtemps que je n'ai rien volé. Et je ne vole rien qui ait suffisamment de valeur pour justifier l'utilisation de quatre hommes de main.
    - Et Ménandre ?
    - Ménandre est un gamin. Pour survivre, il a sans doute volé, mais rien qui mérite de telles représailles. Et pour lui aussi, ça remonte. Ce n'est pas ça.
    - D'accord. Voilà ce que je propose : nous allons patrouiller nous-même cette nuit. Je ferai le tour des tavernes. Théoliste nous a indiqué qu'il ne pourrait nous aider qu'à partir de demain, donc nous aviserons à ce moment-là. Pèire, tu es celui qui connait le mieux Ménandre. S'il a pu s'échapper, il s'est peut-être réfugié dans un de ses repaires d'autrefois. Vas-y et essaie de voir s'il y est passé récemment. Elland, tu prends ta gargouille et tu survoles la ville.

    Elland s'empresse d'acquiescer. L'inactivité va le rendre fou. Mais Théoliste l'arrête, et lui fait signe de s'allonger. Son regard menaçant n'effraie pas un seul instant le voleur, mais ses paroles se sont convaincantes : sa blessure à la joue doit être soignée. S'il refuse, il risque l'infection, avec fièvre et immobilisation au lit. Et il ne pourra plus rien faire pour le gamin. Alors, pestant entre ses dents, Elland se laisse soigner en observant Pèire et Thémus se préparer. Et à peine le presque-médecin a-t-il fini d'appliquer l'onguent cicatrisant sur la balafre qu'Elland se relève et enfile une chemise propre. Puis, sans tenir compte de sa faiblesse, dévale les escaliers pour rejoindre la ruelle derrière la taverne, où Echidna l'attend avec impatience.

    Et sans attendre, d'un puissant mouvement, elle s'envole. La Grand Tour Célestis annonce que minuit vient tout juste de passer. Et encore une fois, Elland maudit ces hommes qui l'ont fait dormir alors qu'il aurait pu chercher le gamin. S'il comprend parfaitement leurs arguments, il est aussi parfaitement conscient que la piste s'est refroidie. Il aurait dû le chercher immédiatement, au lieu de rentrer à la taverne. Il aurait dû aller directement à la taverne, en fait, au lieu d'espérer semer ses poursuivants. Il y aurait eu des gens pour protéger le gamin. Et tant pis s'il leur aurait donné par la même occasion la position de leur repaire. Ménandre serait toujours avec eux.

    Un coup de patte donné par Echidna le tire brutalement de ses pensées, et lui arrache une bordée de jurons à faire pâlir un charretier. Il s'excuse auprès d'elle, soudain conscient que ces pensées ne retrouveront pas Ménandre. Sa concentration se reporte sur les ruelles endormies, où seules les patrouilles des gardes apportent un semblant d'animation. Ils survolent les quartiers riches, éclairés par d'innombrables lanternes. Les patrouilles sont plus présentes et Echidna doit rivaliser d'audace et d'astuce pour éviter de se faire remarquer. Mais aucun mouvement suspect n'attire l'attention d'Elland.

    Inlassablement, Echidna survole les toits toute la nuit, s'approchant dangereusement parfois, uniquement pour mieux observer la vie nocturne. Avec minutie, elle ratisse les quartiers les plus aisés jusqu'aux coupe-gorge les plus mal-famés. Tout en scrutant chaque ruelle, Elland réfléchit. Ces hommes leur en voulait. Serait-ce le Comain qui, furieux d'avoir vu fuir sa proie, se venge de cette manière ? Qui aurait-il pu contrarier au point d'envoyer des hommes le tuer ? Et si c'était Ménandre, la cible ? Et si le but était de l'enlever contre une rançon ? Thémus, de par la puissance qu'Elland devine, doit avoir de nombreux ennemis. Et si l'un d'eux, pour le faire chanter, s'en était pris au gamin ? Mais pourquoi l'avoir attaqué alors qu'il était avec Elland, sachant qu'il se promène souvent seul ? Justement. Et si durant l'une de ses errances, Ménandre avait vu quelque chose qu'il n'aurait pas dû voir ? Et s'il avait trouvé un objet précieux, mettant en danger un homme puissant ?

    C'est un tourbillon de « Et si ? » qui fait rage dans son esprit, menaçant de lui faire perdre la raison. Et c'est alors qu'il allait perdre espoir, las de traquer en vain et de se perdre en spéculations tout aussi vaines, qu'il aperçoit une silhouette qui se glisse d'ombre en ombre. Ils sont dans le quartier commerçant, où les artisans se mettent doucement au travail et ce comportement semble parfaitement déplacé.

    Il n'a rien besoin d'expliquer à Echidna, elle aussi l'a vue. Elle se pose sur le toit voisin et s'approche le plus possible. Et tous les deux silencieux, les yeux plissés, ils observent l'étrange comportement de l'homme. Un large couvre-chef masque une bonne partie de son visage. Il semble nerveux, regarde régulièrement derrière lui, de crainte d'être suivi. Ses pas sont empressés, malgré sa corpulence généreuse. Dans ses bras, un large paquet semble s'agiter doucement. Et l'homme trottine d'ombres en ombres, sans hésitation. A plusieurs reprises, Echidna s'envole pour se poser plus loin, rendue invisible par la hauteur des toits. Mais l'homme ne se contente plus de regarder derrière lui. Un pressentiment l'a envahi, et soudain, il relève la tête. Les premières lueurs de l'aube ont éclairci le ciel, et rendent parfaitement distinct son visage, laissant Elland bouche bée. Théoliste !

     

     

    N.B. L'illustration est l'oeuvre de Damian Bajowski. Une galerie de ses oeuvres est présente ici  : link


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    Des gens parlent autour de lui mais il est incapable de saisir le sens des paroles. Il se sent soulevé, porté jusqu'à une chambre. Théoliste apparaît devant lui, l'air soucieux, et lui enlève aussitôt sa chemise pour évaluer l'étendue des dégâts. Il sent l'eau qui lave son corps couvert de sang. Il sent Pèire qui s'agite autour. Mais son esprit est uniquement tourné vers Ménandre, seul aux mains de son ravisseur. Ce n'est que lorsque le presque-médecin commence à recoudre la longue coupure sur sa joue qu'il renoue avec la réalité, sans pour autant ressentir réellement la douleur. Pèire s'est assis juste à côté, et le presse de questions. Bougeant le moins possible la mâchoire, le voleur lui raconte tout ce qu'il s'est passé : la visite chez le bourgeois, la filature, la bagarre. L'enlèvement du gamin. Lorsqu'il rapporte les dernières paroles de l'attaquant, concernant le devenir de Ménandre, Pèire lâche un long soupir et murmure :

    - C'est ce qu'il voulait, Elland. Il savait que ça te rendrait fou. Il savait que tu le tuerais. Et comme ça, il ne pourrait pas te dire la vérité.
    - Il était à l'agonie !
    - Justement. Il ne voulait pas prendre le risque de te révéler leur commanditaire, ni leurs intentions réelles. Il t'a menti, Elland. Je ne sais pas ce qu'ils comptent faire du petit, mais certainement pas ça. De toutes façons, je vais mettre Thémus au courant, et s'il apprend que ce genre de choses se passe, nous le tirerons aussitôt de là.
    - J'ai pas su le protéger, Pèire. Il me faisait confiance et maintenant...
    - Tu as fait ce que tu as pu. Et maintenant, nous allons retourner chaque pierre de Rivemorte s'il le faut, mais nous le retrouverons. Et nous leur ferons payer.

    Théoliste a terminé de recoudre la balafre, qui s'étend de la mâchoire à l'oreille droite. Une douleur sourde lui engourdit la moitié du visage, sans compter les chairs qui protestent encore du traitement subit à la poitrine et au ventre. Pèire et le guérisseur s'échangent un regard puis Théoliste lui propose de boire une tisane qui apaisera la douleur. Mais Elland ne veut pas boire de tisane. Il veut retrouver le gamin, le serrer contre lui et s'assurer qu'il est en sécurité. Il veut partir dès maintenant à la recherche des ces fils de chien qui ont osé faire ça. Pèire essaie de temporiser, et Théoliste insiste pour qu'il boive sa tisane. A deux contre un, ils obtiennent gain de cause. Et à peine a-t-il fini de boire le liquide qu'il s'écroule endormi.

    Le Comain se tient bien droit devant la table de torture, une terrible pince à la main. Il s'approche lentement de sa victime, un sourire sadique sur le visage. Du moins, c'est ce que suppose Elland, qui se trouve debout dans son dos. Debout dans son dos ? Habituellement, c'est lui qui est allongé sur la table. Alors … qui se fait torturer ? Le Comain utilise la pince sur le supplicié, et un hurlement insoutenable résonne entre les murs. Un hurlement repris en écho par Elland lorsqu'il reconnaît la voix. Ménandre.

    Il se réveille en sursaut, poussant un cri d'angoisse. Aussitôt Théoliste apparaît et le rassure d'une voix douce. Alors seulement, Elland remarque ce qui l'entoure. Il est toujours dans sa petite chambre de convalescent. Dehors, le soleil s'est réfugié depuis longtemps derrière l'horizon. Mais la petite pièce est vivement éclairée par de nombreuses chandelles aux lueurs vacillantes. Sa joue semble avoir été marquée au fer rouge tant elle est douloureuse, et chaque inspiration est difficile. Il se redresse lentement sur le lit. La chambre semble être transformée en quartier général. Pèire et Thémus sont assis autour de la table recouverte de plans et murmurent leurs idées d'action. Théoliste l'aide à se relever et à s'asseoir près des deux hommes, qui s'interrompent en le voyant. C'est Pèire qui l'interroge en premier :

    - Comment tu te sens ?
    - Vous m'avez drogué ! Nous avons perdu un temps fou !
    - Absolument pas. Ton corps avait besoin de récupérer et toi de te calmer. Ce n'est pas en se précipitant que nous aurons les meilleurs résultats.
    - Vous avez retrouvé Ménandre ?
    - Non, pas encore. Mais on y travaille.
    - Comment ?
    - Toutes les gargouilles de la ville, soit une vingtaine environ, sont informées de l'enlèvement de Ménandre. Elles vont patrouiller toute la nuit avec leurs maîtres pour chercher le gamin, et repérer les mouvements suspects. De plus, quatre d'entre elles sont positionnées autour des portes de la ville. Elles scrutent les allées et venues pour empêcher le ravisseur de quitter la ville avec le petit. Durant la journée, ce sont des hommes de Thémus qui prendront le relais.

    Elland hoche doucement la tête, satisfait de cette mesure. Vue du ciel, Rivemorte peut moins facilement dissimuler ses secrets. Il devine qu'elles ont reçu, par Pèire, une image très précise de Ménandre, et qu'elles sauront le reconnaître immédiatement. Théoliste lui apporte une nouvelle tisane, qu'il regarde avec méfiance. Ce dernier lui assure qu'il s'agit uniquement d'un anti-douleur. Pèire confirme et il se laisse convaincre. Sirotant lentement le liquide brûlant, il écoute désormais le cordonnier :


    - Quant à moi, j'ai mis tous mes hommes en alerte. Ils surveillent tous les points stratégiques de la ville, patrouillent dans les tavernes et interrogent discrètement leurs contacts.

    Thémus appuie ses dires en posant ses gros doigts sur la carte, marquant ainsi chaque point stratégique. C'est la première fois qu'Elland le voit hors de sa boutique, et il semble encore plus impressionnant dans la petite chambre. Un pli soucieux barre son front. Ses épaisses moustaches semblent en berne et tendent vers sa bouche aux lèvres pincées. Théoliste prend la parole à son tour et les informe qu'il a demandé à tous ses clients et tous ses fournisseurs de le prévenir s'ils constataient la moindre situation inhabituelle. Rassuré, Elland se laisse glisser un peu plus dans sa chaise et demande :

    - Mais en attendant, on ne va tout de même pas rester les bras croisés ?
    - Bien sûr que non.
    - Vous proposez quoi ?
    - Tu dois d'abord nous ré-expliquer ce qu'il s'est passé. N'oublie aucun détail, ça peut être très important.

     

     

    N.B. L'illustration est l'oeuvre de Damian Bajowski. Une galerie de ses oeuvres est présente ici  : link


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    D'un geste habile, il sort la dague de sa botte, et la glisse discrètement dans sa manche. Ménandre a imperceptiblement hoché la tête. Alors il se relève et ils se remettent à marcher, comme si de rien n'était. Elland modifie leur itinéraire, s'applique à leur faire emprunter des rues passantes, grouillantes de badauds, avec l'espoir illusoire qu'ils n'oseront pas s'en prendre à eux au milieu de la foule. Il cherche également à éviter de les conduire tout droit à l'Hermine Affamée. Regardant avec angoisse le soleil paresseux qui n'avance que très lentement dans le ciel, il jure entre ses dents : Echidna ne pourra leur être d'aucune aide. Suivi par Ménandre, qu'il n'ose envoyer à l'auberge seul, il fait plusieurs détours. Dans son dos, il sent toujours la présence menaçante des hommes. Si seulement le gamin n'était pas avec lui ! Détestant être la proie, il tourne soudain dans une ruelle déserte, et fait face à ses poursuivants. Et dans un murmure, il ordonne :

    - Fuis maintenant, Ménandre.

    Aussitôt, le gamin réagit et s'élance vers l'extrémité opposée de la ruelle. Et presque aussitôt, les hommes passent à l'attaque. Elland n'a que le temps d'apercevoir leurs mines patibulaires avant que trois d'entre eux ne lui tombent dessus. Il évite habilement le poing dirigé vers son ventre que lui envoie le premier. Et dans un geste fluide, dégaine sa dague pour menacer le second homme qui se rapproche dangereusement. Il le rate largement, mais la présence de l'arme les rendent plus méfiants. Le premier homme revient à la charge en lançant son poing en direction de son visage. Sans grâce, Elland l'évite et profite du déséquilibre de l'homme pour lui asséner un coup de poignard sur l'épaule. Grognant de douleur, il s'écarte légèrement du combat pour laisser place à ses complices. Sans s'être concertés, deux d'en eux l'attaquent en même temps. Elland n'a jamais réellement combattu et a toujours préféré la discrétion à l'attaque frontale. Aussi le premier l'atteint dans la poitrine, d'un puissant coup de poing, lui faisant brusquement expulser l'air de ses poumons. Mais il ne laisse pas le second homme le toucher et lui entaille le ventre sur une bonne longueur. Son attaquant ne semble pas le sentir, car il revient à la charge. Une avalanche de coups de poings se déchainent sur Elland, qui ne parvient à en éviter que trop peu. Le souffle court, il n'entend que les battements désordonnés de son cœur, et les halètements des attaquants. L'homme qui le frappe fait soudain un faux-mouvement. Sans pitié, Elland en profite pour abattre sa dague dans sa gorge. L'homme s'écroule par terre dans un bruit répugnant, pour ne jamais se relever. Mais les autres ne lui laissent pas le temps de souffler. Déjà, ils se rapprochent, menaçants. Les gestes du voleur sont de moins en moins fluides. La douleur des coups se fait ressentir dans tout son corps.

    Une lame effilée jaillit subitement en direction de sa gorge et il ne parvient qu'à s'écarter légèrement. Dans un éclair de douleur, il sent l'arme lui ouvrir profondément la joue. La rage et la peur pour Ménandre se mêlent en un curieux mélange qui lui fait perdre pied. Sans plus rien contrôler, il assène frappes du poing et coups de dague au jugé, parant et esquivant les attaques à l'instinct.

    Lorsque sa raison reprend le dessus, il est vautré par terre, couvert de sang. Tout son corps n'est plus que souffrance. Autour de lui, deux cadavres fixent les pavés pour l'éternité. Un troisième homme respire difficilement, allongé sur le dos, sa jambe gauche tordue dans un angle insolite. Et … et le quatrième ? Se relevant aussi rapidement qu'il peut, Elland le cherche du regard. Il faut quelques secondes à la ruelle pour qu'elle cesse enfin de bouger, et il aperçoit alors une petite chaussure abandonnée quelques mètres plus loin. Un pressentiment atroce lui noue le ventre. Il lâche un cri de bête blessée et se précipite vers le survivant. La main droit plaquée à hauteur de sa gorge pour le maintenir en place, la senestre tenant tant bien que mal sa dague, il plonge son regard dans celui du blessé et lui demande :


    - Où est ton autre complice ?

    Un sourire railleur se dessine sur ses lèvres ensanglantées et ses yeux se portent sur l'arme :

    - Tu comptes faire quoi avec ça ?

    Un rapide coup d'œil permet à Elland de comprendre : sa main gauche ne tient plus l'arme. La dague est posée sur la paume et , presque sagement, la lame repose sur la gorge de l'homme. Et quand il tente de serrer l'arme entre ses doigts, ils ne répondent pas. Hurlant de rage et de frustration, il lui assène de la main droite un violent coup de poing dans la poitrine, qui fait craquer plusieurs côtes. La raillerie disparaît du regard de l'homme, tandis que sa respiration se fait sifflante.

    - Où est ton autre complice ?
    - Parti. Avec le gamin.
    - Où ?

    Le silence s'attarde un instant de trop. Un déluge de coups, donnés du poing gauche, l'incitent à parler. Mais le blessé arbore le sourire satisfait de celui qui sait qu'il n'aura pas le temps de parler, et murmure :

    - Il va le vendre dans un bordel mal-famé. Il aura beaucoup de succès.

    La vision du voleur se brouille, ne laissant qu'une brume rouge. Les bruits de la ville meurent soudainement. C'est une rage indicible qui s'empare de lui et qui dévaste tout sur son passage. Lorsqu'il se calme enfin, le corps est méconnaissable.

    Elland se relève en titubant. Tout son corps est douloureux, il est couvert de sang, et quelque part dans son esprit, une petite voix lui susurre qu'il doit s'en aller avant l'arrivée de la garde. Ramassant la chaussure de Ménandre, il vacille jusqu'au bout de la ruelle. De sa manche, il tente d'essuyer le liquide vermeil qui macule son visage, mais ne fait que l'étaler. Il regagne tant bien que mal la taverne tandis qu'il imagine les pires horreurs pour Ménandre. Il a le réflexe de passer par l'arrière de la taverne. Et c'est la cuisinière qui l'accueille en poussant un hurlement d'effroi, faisant aussitôt accourir Pèire. Il s'immobilise en découvrant l'état de son locataire, mais il n'a pas le temps de placer un mot qu'Elland demande :

    - Ménandre. Il est là, n'est-ce pas ?
    - Ménandre ?
    - Dis-moi qu'il est ici !
    - Non, je ne l'ai pas vu. Mais qu'est ce qu'il s'est passé ?

    La fureur, à nouveau, lui fait perdre pied. Mais il est bien vite ramené à la réalité par Pèire, qui le ceinture violemment, et par la cuisinière, qui vient de lui balancer un seau d'eau glacée sur le visage. Alors, dans le petit couloir obscur, il s'effondre en sanglots.

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  • 1488053510

     

     

    L'employée de maison est rapidement de retour, et les invite cette fois à la suivre jusqu'à un salon aussi grand que l'Hermine Affamée, où chaque objet suinte le luxe et l'opulence.
    C'est un homme relativement jeune, à peine plus vieux qu'Elland, qui les attend dans un confortable sofa brodé d'or et d'argent, un verre d'absinthe à la main. Ses cheveux sont aussi blonds que ceux d'Elland sont noirs. Si les iris du voleur ressemblent à deux obsidiennes, ceux de Tanorède Guevois sont deux saphirs limpides. Ses vêtements sont impeccablement coupés dans une épaisse étoffe exotique. Le bourgeois les contemple de la tête aux pieds, sans leur offrir de s'asseoir. Rarement Elland s'était senti aussi misérable. Il refuse cependant de se laisser intimider, contrairement à Ménandre qui tente de se dissimuler derrière le voleur, et explique :


    - Merci de nous recevoir. On nous a indiqué que vous auriez peut-être connaissance de l'endroit où se trouve Maelenn, une amie de Ménandre.

    Il désigne le gamin qui se cache derrière lui d'un large geste de la main, le cœur battant à la chamade. Les iris glacés de leur interlocuteur s'éclairent soudain d'une lueur chaleureuse et un sourire vient illuminer son visage froid. Tanorède se relève vivement et s'exclame :

    - C'est donc toi Ménandre ! Montre-toi un peu, que je te regarde de plus près !

    Il dépose son verre sur un guéridon, et s'approche du gamin, qui s'est légèrement avancé, les joues rosies par l'embarras. Tanorède s'accroupit devant lui et dévisage longuement le jeune garçon avec un air de bienveillance infinie. Il lui explique :

    - Maelenn m'a tellement parlé de toi ! Elle s'inquiétait de ne pas avoir de tes nouvelles.
    - Vous la connaissez alors ?
    - Bien sûr ! C'est ma future épouse !

    Les yeux écarquillés, la bouche grande ouverte, Ménandre accuse le coup. Riant doucement de sa mine, le bourgeois reprend son verre et retourne s'asseoir. Puis avec nonchalance, les laissant toujours debout, il leur explique :

    - Elle venait me livrer parfois et le charme a opéré. Dans les deux sens, semblerait-il, puisqu'elle a bien voulu de moi également. C'est véritablement une perle.
    - Serait-il possible de la voir ?

    C'est Elland qui a parlé, Ménandre, lui, en est parfaitement incapable. Encore sous le choc des révélations, il ne se remet que lentement. Mais à la question du voleur, il hoche vivement la tête, sans doute persuadé qu'il sera plus à l'aise avec son amie. L'homme esquisse un sourire contrit, et leur annonce :

    - Elle n'est pas là actuellement. Elle est partie, accompagnée de ses suivantes, essayer sa robe de mariage. Et vous connaissez les femmes comme moi : le temps qu'elle trouve la robe de ses rêves, qu'elle papote avec ses amies et qu'elle déambule dans les boutiques, je doute qu'elle rentre avant la nuit.

    Ménandre semble réellement déçu, et le voleur pose une main compatissante sur son épaule. Un peu agacé, Elland se demande s'il finira par rencontrer, un jour, cette fameuse Maelenn. Le silence s'abat sur le salon. C'est Tanorède qu'il le rompt en leur proposant :

    - Et si vous veniez dîner avec nous ce soir ? Je suis persuadé qu'elle sera absolument ravie de vous avoir pour invités. Et vous pourriez parler du bon vieux temps toute la soirée !

    Enfin, le visage du gamin s'éclaire de joie, et avant qu'Elland puisse dire le moindre mot, il accepte l'invitation. Le bourgeois sourit, visiblement ravi lui aussi. Puis, avec délicatesse, il leur indique qu'il a à faire, et qu'il les attend vers vingt heures.

    Ménandre peine à retenir son excitation lorsqu'ils regagnent la Fontaine aux Dragons. Il trépigne d'impatience et s'interroge sur les vêtements à porter pour cette soirée extraordinaire. Elland, amusé, sourit en l'entendant. Lui aussi est agréablement surpris, pour d'autres raisons : il s'imaginait les bourgeois bien plus hautains. Il ne s'attendait certainement pas à une telle invitation. Mais si ce Tanorède Guevois compte épouser une roturière, il doit avoir l'esprit bien plus large que ses semblables. Quoiqu'il en soit, ils ont retrouvé Maelenn et la joie de Ménandre compense largement les efforts fournis.

    Ils prennent le chemin le plus court pour rejoindre l'Hermine Affamée et annoncer la bonne nouvelle à Pèire. Bien malgré lui, Elland se demande également comment il doit se vêtir pour ne pas ressembler à un des employés. Non, en fait, à la réflexion, même les employés sont mieux habillés que lui. Soudain, un bruit inhabituel lui fait tendre l'oreille, malgré les bavardages incessants de Ménandre, et chasse définitivement ses réflexions. Se servant d'une enseigne impeccablement lustrée, il observe ce qu'il se passe derrière eux. Puis, alors qu'ils s'approchent des quartiers plus pauvres, il fait mine de regarder un étal. Son cœur s'emballe dans sa poitrine. Quatre hommes les suivent. Il reprend sa marche, comme si de rien n'était, mais s'arrête quelques pas plus loin et s'agenouille. Ménandre, qui remarque juste son manège, s'arrête à côté de lui. Dans un murmure, le voleur lui dit :


    - Ne te retourne pas. Nous sommes suivis. Enfuis-toi dès que je te le dis.


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    Le retour à Rivemorte se passe légèrement mieux qu'à l'aller et à l'arrivée, le teint de Ménandre est nettement moins verdâtre. Après avoir dûment remercié la gargouille, les deux compères regagnent leurs chambres respectives pour un repos bien mérité. A leur réveil, ils déjeunent en compagnie de Pèire, à qui ils racontent leurs péripéties avec force détails, même si Ménandre se garde bien de faire mention du trajet. Le tavernier les conforte dans leur idée qu'ils ne doivent pas se laisser embobiner encore une fois par la vieille femme. C'est donc déterminés qu'ils se rendent d'un pas vif jusqu'à la petite porte dans la ruelle sordide. Ménandre, sans doute plus remonté encore qu'Elland, reste cependant derrière lui. Comme la dernière fois, la vieille femme n'est pas accueillante de prime abord, mais elle se radoucit immédiatement en voyant Elland, et lui offre ce qu'elle pense être son plus beau sourire. Qui se décompose rapidement lorsqu'Elland lui annonce qu'ils sont allés à Picsuif en vain.

    - Vous êtes déjà revenus de Picsuif ? Mais .. c'est à trois jours d'ici !
    - Oui, nous y sommes allés pour rien.
    - Sorcellerie ! Comment avez-vous fait ?
    - Ça ne vous regarde pas. Nous voulons savoir où est Maelenn. Et pas d'entourloupe !

    S'il ne peut recourir à la force contre elle, il n'hésite cependant pas à rendre sa voix plus menaçante. Ses iris noirs ont, il le sait, une lueur dangereuse qui scintille. La vieille femme abandonne aussitôt son air curieux et leur jette un regard désemparé. Elle murmure :

    - C'est ce qu'elle m'a dit. Je... je ne comprends pas. Pourquoi aurait-elle menti ?
    - Nous voulons la voir, Madame, et nous n'abandonnerons pas. Cessez cette comédie.
    - Quelle comédie ? Insinueriez-vous que je vous ai menti volontairement ?
    - Vous nous avez envoyé à Picsuif pour rien du tout !
    - Je suis désolée. Mais … je pensais qu'elle y était vraiment. J'ignore où elle est. Elle est venue me voir, éplorée, pour me prévenir que sa mère était souffrante et qu'elle retournait à Picsuif pour s'occuper d'elle. Je... je n'en sais pas plus.

    Elle semble si sincère qu'Elland interroge du regard Ménandre, qui se contente de hausser les épaules. Il insiste donc, et demande à nouveau :

    - Et vous n'avez pas la moindre idée de l'endroit où elle aurait pu aller ? De la famille ailleurs ? Elle a des amis ici qui pourraient nous renseigner ?

    La mégère réfléchit un long moment, si long qu'Elland doute de la voir répondre un jour. Et soudain, son visage s'éclaire et une lueur s'allume dans ses yeux chassieux :

    - Il y a bien un homme, qu'elle allait voir de temps en temps pour les livraisons. Je crois qu'ils s'entendaient bien. Il s'appelle Tanorède Guevois. Il habite près de la Fontaine aux Dragons.
    - Très bien, nous allons lui rendre visite.
    - C'est un excellent client, soyez polis !

    Agacé, Elland ne lui répond rien et s'éloigne, suivi de près par le gamin. Il connait le quartier indiqué, car comme son nom l'indique, d'énormes dragons de granite crachent continuellement de l'eau dans une fontaine. C'est certainement l'un des quartiers les plus riches de la ville, et le voleur se demande comment une fille d'une si petite condition a pu s'entendre avec un de ces riches oisifs. Lorsqu'il interroge le gamin sur la possibilité que son amie se comporte de la sorte, il obtient une sorte de haussement d'épaules désabusé. Ménandre semble déçu, et s'il comptait réellement jouer les entremetteurs, sa tentative semble vouée à l'échec. Car face à un habitant de la Fontaine aux Dragons, un voleur handicapé ne fait certainement pas le poids. Mais Elland s'en moque pas mal, à vrai dire. Il souhaite juste s'assurer que Ménandre puisse lui parler et lui donner de ses nouvelles, pourquoi pas garder le contact avec elle. Le reste n'était que sombre machination de la part du gamin.

    Les rues sont plus larges dans cette partie de la ville. Même les pavés semblent plus blancs. Des employés s'affairent autour des riches immeubles particuliers, l'un balayant le pas de porte, l'autre nettoyant les vitres. Des femmes, aux luxueuses toilettes, se promènent en discutant, à l'abri du soleil derrière leur ombrelle. Bien qu'habillés de vêtements propres et corrects, ils se sentent complètement décalés dans cet univers étranger. D'un geste instinctif, Ménandre lui tend la main, et c'est avec soulagement qu'Elland la serre fort dans la sienne. Quelques chevaux, à la robe magnifiquement lustrée, sont emmenés par des employés de maison en direction des écuries. Elland, avisant les regards méprisants des habitants, préfère demander aux palefreniers son chemin.

    Il ne leur faut que quelques minutes pour atteindre l'immeuble indiqué, orné de somptueuses sculptures. C'est une femme mûre qui les accueille, impeccablement vêtue d'une longue robe noire et d'un tablier blanc. Si l'apparence des deux visiteurs est sensiblement différente de celle des visiteurs habituels, elle n'en fait pas la remarque, et se contente de les faire entrer dans le vestibule sobrement décoré. Puis elle leur indique une petite pièce sur la droite, en les invitant à patienter le temps qu'elle aille prévenir son employeur. Intimidés, ils le sont certainement dans cette pièce richement meublée : Ménandre n'a jamais mis les pieds dans ce type de demeure et Elland, lui, a plutôt l'habitude d'y entrer discrètement et d'en repartir les poches pleines. C'est d'ailleurs avec un regard intéressé qu'il découvre les lieux, jaugeant les bibelots en fonction de leur valeur et de la place qu'ils tiennent dans une besace. Mais il saura se tenir, au moins pour Ménandre et son amie. Et parce que trop de personnes pourraient le décrire.

    Ménandre s'est assis du bout des fesses sur une chaise en velours noir. Immobile, il semble presque retenir son souffle de peur de casser un objet et de devoir le rembourser. Il n'ose pas parler non plus, comme si l'élégance méritait un recueillement digne d'une église.

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    Ménandre sautille presque alors qu'ils se dirigent vers la boulangerie indiquée. Gobant les bonbons les uns après les autres, il s'enthousiasme sur la gentillesse de cette vieille femme. Agacé, Elland lui marmonne qu'elle était sans doute sénile pour le prendre pour un enfant innocent. Si Ménandre, pas certain d'avoir bien compris, ne répond rien, il se mure cependant dans un silence boudeur, uniquement entrecoupé par un bruit de mastication.

    Suivant les indications précises de la vieille femme pas si sénile, ils parviennent devant une petite boutique où sont alignés de nombreuses miches de pains. C'est un jeune homme, couvert de farine, qui les sert. Elland, par précaution, achète un pain avant de demander à voir Maelenn. D'une voix grêle, le boulanger appelle aussitôt la jeune femme. Alors qu'ils attendent son arrivée, Elland tente d'imaginer les liens qui les unissent. Sont-ils frères et soeurs ? Ou pire, mari et femme ? Voyant l'air déconfit de Ménandre, il suppose que la ressemblance n'est pas flagrante, et qu'il s'agit sûrement de la seconde hypothèse. A la fois déçu et soulagé, il patiente quelques secondes encore avant de voir émerger une jolie jeune femme brune, elle aussi couverte d'une fine pellicule blanche. Alors qu'il s'attendait à assister à d'émouvantes retrouvailles, ponctuées d'exclamations ravies, un lourd silence tombe sur la boutique. Ménandre et Maelenn se dévisagent un long moment avant que la jeune femme ne demande :


    - Oui ? C'est pour quoi ?
    - C'est pas vous !

    La voix de Ménandre tend vers les aigus. Il se tourne vers le voleur et lui murmure, incrédule :

    - C'est pas la bonne Maelenn...

    Gêné, Elland se confond en excuses et leur explique qu'ils sont à la recherche d'une Maelenn. Le jeune couple leur indique l'existence d'une autre femme, au même prénom, mais bien plus âgée. Sinon, ils sont vraiment désolés mais ils ne voient personne d'autre. Dépités, ils décident tout de même de prendre les coordonnées de la Maelenn plus âgée, et quittent la boulangerie en s'excusant encore. Ménandre semble visiblement déçu, et c'est avec tact qu'Elland essaie de lui remonter le moral en lui affirmant qu'ils finiront bien par mettre la main dessus.

    Il s'avançait un peu trop. La seconde Maelenn qu'ils avaient visité leur avait indiqué l'adresse d'une troisième, qui n'était toujours pas la bonne. Et à leurs connaissances, qu'il n'y avait qu'une seule Maelenn suffisamment jeune pour répondre à leur critère : la boulangère. Fatigués de tourner en rond, déçus, ils retournent au marché où ils achètent à nouveau quelques provisions tout en continuant à interroger les passants. Finalement, n'obtenant pas de réponse, ils se rendent chez le bourgmestre. C'est un homme affable et soigneux, qui malgré ses responsabilités les accueille avec un plaisir évident. La mine déçue de Ménandre le convainc à les aider. Il cherche de longues minutes dans les registres de la ville, impeccablement tenus, leur annonçant les trois femmes qu'ils ont rencontré. D'après lui, ce sont les seules personnes répondant à ce prénom vivant ici. Et des natives de Picsuif parties pour Rivemorte, il n'y en a aucune s'appelant ainsi, même en remontant sur trente ans. Ils s'éloignent alors de la ville, longeant l'eau jusqu'à trouver une berge isolée, abritée par de nombreux arbres. Seul le ressac incessant berce cette fin de journée, et ils se laissent tomber au sol, désemparés. Les pieds dans l'eau, ils mangent en silence. Jusqu'à ce que le gamin finisse par demander :

    - Elland ? Tu crois que Maelenn est ici ?
    - Je ne pense pas. Le bourgmestre nous l'aurait dit. Il n'avait aucune raison de nous mentir.
    - Mais alors, la vieille femme s'est trompée ?
    - C'est possible. Ou alors, elle nous a menti.
    - Pourquoi elle aurait fait ça ?
    - Je n'en sais rien. Elle ne voulait pas qu'on la voie. Ou elle avait peur que je vienne demander sa main. Ou elle voulait peut-être simplement nous faire perdre notre temps.
    - Mais pourquoi ? Je voulais juste lui dire bonjour et lui faire un bisou, moi.
    - Je sais, mon grand, je sais. Mais les gens ne connaissent pas toujours le vrai sens de l'amitié, tu l'as dit toi-même.
    - Qu'est ce qu'on va faire alors ?
    - On va la retrouver. C'est notre mission, après tout. Quand on sera de retour à Rivemorte, nous retournerons voir la vieille femme et nous exigerons des explications.

    Une vague de colère enfle en lui. Cette mission, qui à la base n'était que pour honorer sa parole, est devenue une affaire personnelle. Il a l'intuition que l'horrible vieille femme leur a menti, et il veut savoir pourquoi. Il veut tirer les choses au clair, qu'importe les moyens utilisés. Il déteste être pris pour un imbécile. Ménandre le harcèle de questions, sur Maelenn, sur la vieille femme et sur Picsuif. Elland répond comme il peut, avouant trop souvent son ignorance. Et c'est finalement le crépuscule qui le sauve. Dans leur dos, une silhouette massive vient de se poser. Et à entendre son gémissement plaintif, Elland sait immédiatement qu'elle a compris qu'ils avaient fait choux blanc.

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    Le gamin titube sur ses jambes et son visage pâle a viré au verdâtre. Compatissant, Elland l'installe sur un banc et lui offre un peu d'eau de sa gourde. Tandis que Ménandre récupère, le voleur observe les environs. Echidna les a posé sur la place de l'église, encore déserte à cette heure matinale. Il n'y a que quelques boutiques ici, et tout laisse à supposer que le cœur de la cité se trouve plus loin, sûrement vers l'étendue d'eau. Cité qui, d'après ce qu'a pu en voir Elland, n'est pas si petite que le laissait supposer l'appellation « village » donnée par l'odieuse bonne femme.

    Lorsqu'il se tourne vers Ménandre, il s'aperçoit que ce dernier s'est endormi, recroquevillé sur le banc. Il reste immobile un instant, attendri par la scène, avant de l'appeler doucement. Il sait que s'il s'approche, ses réflexes de gamin des rues prendront le dessus et qu'il se réveillera en sursaut. Ménandre, les yeux collés par le sommeil, le dévisage, visiblement perdu. Il se remet sur ses pieds mais vacille aussitôt, manquant de s'effondrer. Il leur suffit d'un regard pour qu'un accord tacite soit noué. Elland le prend dans ses bras, et le gamin noue ses bras et ses jambes autour de son dos. La joue contre l'épaule du voleur, il s'endort aussitôt.

    Espérant avoir un sens de l'orientation aussi efficace que celui d'Echidna, Elland s'avance dans les ruelles. Son précieux fardeau ne pèse pas bien lourd et c'est assez rapidement qu'ils atteignent ce qui semble être le port. De nombreuses petites embarcations sont arrimées à d'étranges pieux en bois. Certains bateaux s'approchent du quai tandis que d'autres s'en éloignent. Et partout, sur la terre ferme, s'affairent hommes et femmes aux traits fatigués. Elland, fasciné par cette vie qu'il ne connaît pas, les observe avec curiosité. Des femmes tentent d'attirer les passants en vantant la fraîcheur de leurs poissons. Des hommes, visiblement fatigués, se dirigent vers les bâtiments donnant sur le port. Quelques enseignes se balancent doucement au gré de la brise, annonçant tavernes et auberges, dont l'activité bat déjà son plein. Elland n'hésite qu'un seul instant : lui aussi est fatigué, et il n'est sans doute pas correct de se présenter chez les gens à une heure aussi matinale. Alors il emboîte le pas aux pêcheurs, et pénètre dans l'auberge la plus proche.

    Son entrée suscite quelques regards curieux, qui se détournent presque immédiatement. Les nombreuses tables sont presque toutes occupées, principalement par des hommes qui prennent un solide petit-déjeuner en racontant leurs exploits. Une odeur de poisson vient désagréablement chatouiller les narines du voleur : Rivemorte est trop éloignée de la mer pour avoir régulièrement ce type de mets, et seuls les plus fortunés peuvent se permettre d'en acheter. Ignorant l'odeur, il se dirige d'un pas décidé vers le comptoir où l'aubergiste s'affaire. Ce dernier termine une commande avant de demander aux voyageurs ce qu'ils désirent. Il lui reste bien quelques chambres, mais les prix sont exorbitants. Qu'importe, Elland n'est pas en position de faire la fine bouche. L'homme exige un paiement immédiat mais l'opération s'avère plus ardue que prévue : ses deux bras soutiennent le gamin endormi. S'il se sert du droit, le gauche risque de flancher et de faire tomber Ménandre. S'il se sert du gauche, il risque de lâcher sa bourse. C'est finalement le gamin qui le tire de ce mauvais pas. Sans bouger plus que nécessaire, il se sert dans l'escarcelle du voleur, le faisant râler par la même occasion, et pose les pièces réclamées sur le plateau de bois. L'aubergiste les empoche prestement avant de leur donner la clef de la chambre.


    - Puisque tu es réveillé, tu vas peut-être pouvoir marcher, non ?

    Un ronflement aussi factice qu'énergique se fait entendre. Comédien ! Mais Elland ne peut se résoudre à le poser à terre, et le porte finalement jusqu'à la petite chambre qui leur a été allouée. Deux paillasses sont posées sur des cadres en bois bancals et une odeur de poisson pourri les prend à la gorge. Mais ils ont déjà payé, et ils ne resteront que quelques heures alors …
    Elland dépose doucement le gamin sur une paillasse, avant de le recouvrir d'une couverture rongée par les mites. Lorsqu'il se tourne vers sa propre couche, il découvre toute une vie grouillante sur le matelas. Dans un soupir, il s'allonge sur la couverture et s'enroule dans sa veste. Ce n'est que pour quelques heures.

    L'après-midi est déjà là quand ils émergent enfin. Ils font une rapide toilette avant de quitter les lieux infestés de parasites, non sans en avoir touché un mot à l'aubergiste. À la suggestion de Ménandre de manger avant de partir, Elland répond par la négative. Si la nourriture est à la hauteur du gîte, ils doivent à tout prix éviter un tel désastre.

    Ils déambulent un moment dans le marché qui s'est installé sur le port, et se rabattent sur un repas plus frugal mais moins risqué. Profitant de l'activité qui règne sur les lieux, ils interrogent les passants sur le travail ou le domicile d'une certaine Maelenn. Et presque tous répondent qu'ils ne connaissent personne répondant à ce prénom. Ils sont sur le point de se décourager lorsqu'enfin, une vieille femme, debout dans un étal de confiseries, hoche la tête. Charmée par la bouille innocente de Ménandre, elle leur indique une boulangerie. Mais loin de les laisser partir, elle interroge longuement Ménandre sur ses origines, ses goûts, ses amis. Sans cesser de lui poser des questions, elle lui ébouriffe les cheveux, lui pince les joues et tâte les muscles de ses bras. Et le gamin lui sourit de toutes ses dents, ravi d'une telle attention. C'est finalement Elland qui, las d'assister à ce spectacle, prend congé. Ils ne repartent cependant pas immédiatement : la vieille femme tient à donner une généreuse poignée de confiseries au gamin, ignorant totalement le voleur.

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    A la fois enthousiasmé par l'idée d'avoir quelque chose à faire, et agacé d'être mis devant le fait accompli, Elland suit le gamin jusqu'aux cuisines, sans un mot. Il l'attrape tout de même par l'épaule avant de quitter la taverne et lui demande :

    - Pèire est d'accord ?
    - Ben oui ! Il m'a dit qu'il me donnait mon après-midi !

    Elland l'observe, suspicieux, mais rien dans l'expression du gamin ne lui met la puce à l'oreille. Alors, haussant les épaules, il se résigne à devoir lui obéir. Ménandre l'entraîne sur la place du marché, fermement décidé à obtenir l'une des parts de leur accord : se faire acheter deux brioches. Et si Elland rouspète et tente de renégocier, il n'obtient qu'un regard rempli de reproches qui le fait aussitôt céder. C'est donc un Ménandre radieux, s'empiffrant d'une excellente brioche, qui marche fièrement, suivi par un Elland de plus en plus bougon. Finalement, alors qu'ils parviennent dans l'une des plus grande artère de la ville, le gamin demande à son ami :

    - Tu te souviens de Maelenn ?
    - La jolie fille qui te donnait à manger quand tu vivais dans la rue ?
    - Exactement. Je veux lui rendre visite, pour lui donner de mes nouvelles. Et lui offrir une brioche.
    - Une brioche que je t'ai acheté, galopin !
    - C'est un détail, ça.
    - Et pourquoi est-ce que je dois t'accompagner ?
    - Parce que. Je veux lui montrer mes amis. Et puis, elle est jolie.

    Les lèvres pincées, Elland s'arrête au beau milieu de la voie, sans se soucier des badauds qui le bousculent et qui l'invectivent. Ménandre veut le montrer comme s'il était un animal domestique ou une belle acquisition... Et est-ce que ce garnement essayerait de le caser ? Sa vie est-elle pathétique au point de se voir arranger des rendez-vous galants par un gamin pré-pubère ? Il s'apprête à protester lorsque Ménandre se tourne vers lui, la bouche pleine et articule difficilement :

    - T'as pas le choix de toutes fachons. Tu as promis.

    Elland pousse un soupir à fendre le cœur, et se remet en marche. Il s'est fait avoir sur toute la ligne.
    A mesure qu'ils avancent, les rues se rétrécissent et les parures des passants perdent peu à peu leur luxe. Ils s'immobilisent finalement dans une petite ruelle, traversée par un vent frais, exempte de toute vie et encombrée par divers immondices et autres conteneurs hors d'usages. Ménandre s'approche d'un pas décidé vers une porte en piteux état, sans paraître le moins du monde dérangé par l'odeur que le vent peine à dissiper, et frappe doucement contre le battant. Elland, lui, se tient légèrement en retrait, adossé contre le mur d'en face. Une jambe repliée sous lui, le pied en appui sur le mur, il patiente en se frottant du pouce, machinalement, la paume de la main gauche. Dans un grincement sinistre, la porte s'ouvre. Mais elle ne dévoile pas une jolie fille. C'est une vieille mégère, replète, aux cheveux gris hirsute, qui se tient dans l'encadrement. Elle jette un regard furieux à Ménandre avant d'aboyer :


    - Dégage de là, vaurien !

    Elland, agacé par la le comportement de la femme, s'approche de Ménandre et pose une main protectrice sur son épaule. Elle ne l'avait visiblement pas remarqué, car elle le détaille de haut en bas avant de se radoucir. Le gamin, profitant que l'attention de la femme soit détournée de lui, se précipite derrière Elland et observe la scène de son abri. Elle offre un sourire édenté à l'adulte, et d'une voix éraillée lui explique :

    - Excusez-moi. C'est un vrai jeu pour les morveux du quartier : ils viennent frapper aux portes pour déranger les honnêtes gens. Et quand on ouvre, ils s'enfuient comme une volée de moineaux. Vous désirez ?

    Peu convaincu par les explications de la femme, Elland ne souhaite pourtant pas faire une esclandre. Voyant que Ménandre reste dissimulé derrière lui, il tente un sourire avant d'annoncer :

    - Nous venons voir Maelenn.
    - Maelenn ? Oh oui, la petite. Hélas... sa mère était gravement malade, et elle a dû retourner dans son village natal. Ça doit bien faire … un mois maintenant. Vous lui voulez quoi ?
    - Nous voulions juste la saluer. Vous rappelez-vous du nom de son village ?
    - Hum... Sa famille habite à Picsuif, il me semble. Mais c'est à trois jours de voyage d'ici. J'espère que la pauvre n'a pas perdu sa mère...
    - Nous l'espérons aussi. Merci pour vos renseignements, madame.
    - Je vous en prie, ce fut un plaisir.

    Le sourire édenté se fait mielleux, et les paupières papillonnent sauvagement. Retenant une grimace de dégoût, Elland se détourne vivement en attrapant Ménandre par le bras et s'éloigne à grands pas. En fois en sécurité, plusieurs rues plus loin, Elland s'assoit sur un seuil de porte et esquisse un sourire satisfait :

    - Voilà. Nous avons cherché ton amie. J'ai rempli ma part du marché.
    - Pas du tout !

     

    Bien campé sur ses pieds, Ménandre lui fait face. Comptant sur ses doigts pour appuyer ses propos, il énumère :

    - Tu dois m'aider jusqu'à la fin de la mission. Tu ne dois pas poser de questions. Tu ne dois pas abandonner, ni trouver de fausses excuses pour arrêter. Tu ne dois pas rechigner. Tu ne dois pas te plaindre. Tu dois aussi m'acheter une tourte à la viande et un broc de bière.

    La tête serrée entre ses mains, Elland jure à mi-voix. Ce fichu gamin a une excellente mémoire. Pourquoi a-t-il promis tout ça ? Il essaie d'expliquer :

    - La mission était d'aller voir Maelenn.
    - Justement, on ne l'a pas vue. Alors tu vas aller louer des chevaux et tu m'accompagnes à Picsuif.
    - Pardon ? N'exagères pas, Ménandre !
    - Tu as promis, Elland. Tu dois tenir ta parole.
    - Et je la tiendrai. Mais ne me parle pas comme ça.

    Ménandre se compose une moue penaude, parfaitement sincère, qui calme aussitôt le voleur. En bougonnant, il se lève et demande :

    - Et tu es prêt à faire une semaine de voyage pour aller la voir ?
    - Oui. Elle m'a beaucoup aidé. C'est mon amie. Je veux lui donner de mes nouvelles et prendre des siennes.
    - Et Pèire sera d'accord ?
    - Pèire comprendra. Il sait ce qu'est l'amitié, lui.

    La pique atteint le cœur d'Elland, qui se mure aussitôt dans un silence douloureux. Ménandre a raison, encore une fois : si Pèire n'avait pas un sens aussi aigu de l'amitié, il serait sans doute mort à l'heure qu'il est. Et puis, le gamin ne devait pas avoir tant d'amis que ça, qu'il tienne à cette jeune femme est parfaitement normal. Dans un soupir, il lâche :

    - D'accord, je vais à Picsuif avec toi. Mais sans chevaux, nous irons avec Echidna. Et nous passons d'abord à l'Hermine pour prévenir Pèire, prendre quelques affaires et des provisions.

    Râlant après l'air satisfait de Ménandre, Elland reprend la route en direction de l'auberge. Au grand dam du voleur, Pèire ne voit aucune objection à laisser Ménandre partir pour ce périple. Et il ajoute même, avec un sourire narquois, que ça fera le plus grand bien à Elland. Boudeur, avec la certitude qu'ils sont toujours ligués contre lui, Elland regagne son repaire pour préparer quelques affaires. Il appréhende d'y aller, car il redoute de ne pas être à la hauteur. Mais d'un autre côté... la préparation de cette expédition lui fait ressentir un sentiment qu'il croyait oublié : l'excitation. Aussi, une fois prêt, il redescend jusqu'à la salle principale, pour prendre le dîner en compagnie des deux comploteurs. Ils suspendent leur conversation dès qu'ils le voient arriver, faisant soudainement gonfler la colère d'Elland. Il leur jette un regard noir avant de commencer à manger dans le mutisme le plus complet. Et c'est Pèire, avec amusement, qui lui explique :

    - Ménandre n'est pas très à l'aise avec les gargouilles.

    Le concerné fait mine de rien, mais le bout de ses oreilles a viré au rouge vif. Surpris, Elland regarde le tavernier, qui semble parfaitement sincère, et lui demande :

    - Mais... il côtoie Echidna depuis pas mal de temps maintenant ?
    - Côtoyer, oui. Mais de là à voler avec elle...

    Le silence retombe sur la table, à peine entrecoupé par le bruit de succion que fait Ménandre en mangeant son potage. Retenant à grand-peine un sourire, Elland poursuit son repas sans faire d'autres commentaires. C'est pour cette raison que Ménandre voulait prendre des chevaux, alors qu'il savait très bien qu'avec Echidna, ça serait bien plus rapide ! Pèire change habilement de sujet et la question n'est plus abordée, au grand soulagement de Ménandre.

    La nuit vient tout juste d'étendre ton manteau de ténèbres et un faible crachin tombe sur la ville, rafraîchissant l'air. Echidna les attend dans la ruelle lorsqu'ils sortent de la taverne. Les faibles lueurs nocturnes renforcent la pâleur de Ménandre, lui donnant presque un air spectral. Tout en douceur, la gargouille s'approche de lui et frotte sa tête contre la petite main. Mais le gamin ne semble que moyennement rassuré. Elland, avec agilité, monte sur le dos de sa complice et c'est Pèire qui installe Ménandre juste devant le voleur. Dans un geste protecteur, ce dernier entoure de ses bras la frêle silhouette, qui s'y agrippe avec force.

    L'envol est puissant, comme toujours, mais en même temps incroyablement doux. Et si d'habitude Echidna s'amuse à faire peur à ses passagers, elle semble cette fois parfaitement consciente de la peur de Ménandre. Ainsi prend-elle un soin tout particulier à rester stable et à voler doucement. Rivemorte s'étale sous leurs yeux, parsemée de points lumineux qui se reflètent sur les toits luisants. Mais Ménandre tremble tout de même entre ses bras et ses ongles s'enfoncent dans ses chairs à travers le tissu.

    Il leur faut de longues heures avant d'apercevoir, enfin, un groupement de maisons tout proche d'une grande étendue d'eau. Picsuif. Avec une prière muette pour celui qui a doté les gargouilles d'un sens de l'orientation aussi fiable, Elland pose un pied sur le sol et fait descendre Ménandre. Les premières lueurs du soleil percent à l'horizon, et dans un bruissement d'ailes Echidna regagne le toit de l'église, où elle espère se fondre dans le décor pour la journée.

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    Quelques coups vivement frappés à sa porte le sortent de sa torpeur, et d'une voix peu amène, lui demande :

    - Qui est là ?

    Mais de réponse, point. C'est une petite tornade qui manque de faire jaillir la porte hors de ses gonds et qui s'avance jusqu'au lit où il est vautré. Planté face à lui, les poings sur les hanches, les yeux luisants de détermination, Ménandre lui annonce sur un ton sans réplique :

    - Ça suffit maintenant Elland. Lève-toi et viens avec moi !

    Vaguement amusé par ce gamin haut comme trois pommes qui lui donne des ordres, il se contente de se trouver une excuse pour ne pas obéir. Mais ça ne prend pas, et c'est avec des éclairs de fureur dans les yeux que Ménandre s'écrie :

    - Alors tu es un menteur ! Tu m'avais promis de m'aider ! Tu me dois un service et tu refuses de me le donner ! Tu n'as pas de parole !

    Elland, piqué au vif, se redresse vivement dans son lit. C'est vrai, il avait promis de lui rendre un service en échange de son silence et de son aide pour retrouver Echidna, les premiers jours de sa convalescence. Et il voulait tellement la revoir qu'il avait été un bien piètre négociateur. Il le paie aujourd'hui...
    Des larmes de colère roulent sur les joues du gamin et incitent le voleur à sortir de sa léthargie.


    - Viens t'asseoir mon grand.
    - Non ! Tu m'avais promis Elland !
    - Je t'avais promis que je t'aiderai, et je le ferai. Mais j'ai le droit de savoir de quoi il retourne, non ?
    - Non ! Tu ne te souviens même plus de notre accord ! Tu n'as pas le droit de poser de questions ! Et tu dois venir maintenant tout de suite.
    - Mais je dois amener quelque chose ? Je dois me préparer comment ?

    Ménandre semble calmé, et se laisse tomber sur le matelas pour réfléchir à la pertinence de la question. Certes, dans leur accord, il n'a pas le droit de poser des questions mais ça peut être utile... Alors d'un ton qui se veut ferme, il annonce :

    -D'accord, tu as le droit aux questions. Mais j'ai le droit de ne pas répondre.
    -Qu'est ce que tu veux me faire faire ?
    -Elland ! Tu triches !
    -Bon, d'accord. Je dois mettre des vêtements particuliers ?

    Le gamin jauge son habillement de la tête aux pieds avant de lâcher, impitoyable :

    - Des vêtements propres, d'abord. Rase-toi. Et fais quelque chose pour tes cheveux, on dirait la vieille serpillère de Pèire après le nettoyage du samedi soir. Tu dois paraître présentable.

    Elland grimace en entendant le verdict implacable, mais s'exécute. Il doit bien avouer qu'il s'est un peu laissé aller ces derniers temps. S'ils doivent rencontrer des gens, autant paraître sous son meilleur jour. La lame affutée du rasoir court le long de ses joues, et c'est avec plaisir qu'il passe la main sur une peau devenue toute douce. Il passe un peigne dans sa tignasse avant de la nouer sur la nuque à l'aide d'un lacet en cuir. Il s'observe dans le miroir un court instant : il a beaucoup perdu de poids depuis son arrestation, ses joues sont creuses, et ses yeux sont cernés. Et ses pupilles noires ne reflètent plus la malice qu'il lisait autrefois.
    Il se tourne finalement vers Ménandre et bougonne un peu, pour la forme, mais il est finalement bien content d'avoir une mission de la plus haute importance à remplir. Même s'il s'attend plus ou moins à devoir aller tuer les rats qui infestent la cave. Mais il joue le jeu et demande avec sérieux :


    - Ai-je besoin d'une arme ?
    - Prends-en une, oui, on ne sait jamais.

    Ménandre n'a hésité qu'une seule seconde, et d'un hochement de tête, Elland acquiesce. Il s'empare de son poignard, qu'il glisse dans l'étui de sa botte. Puis, avec tout le sérieux du monde, lui annonce :

    - Je suis prêt !
    - Alors suis-moi. Je t'expliquerai en cours de route.


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    Pèire lui propose de dormir, cette nuit encore, dans sa petite chambre de convalescent. Il lui explique le système d'ouverture de l'escalier, et lui propose de se servir parmi les meubles entassés pêle-mêle, s'il y en a encore d'utilisables. Puis il s'excuse et regagne la salle principale : c'est l'heure de pointe, et sa présence est indispensable.

    C'est avec l'esprit fourmillant de projets qu'Elland se faufile à travers la lucarne pour rejoindre sa chère gargouille. Assis côte-à-côte sur les tuiles d'ardoise, ils regardent la ville sans bouger. Puis Elland, d'une voix douce, se met à lui parler. Il lui explique ce qu'il lui est arrivé dans les geôles, essaie de lui faire comprendre ce qu'elle a ressenti, tentant vainement d'atténuer les faits pour la préserver un peu. Avec toute la tendresse qu'il éprouve pour elle, il s'efforce de trouver les mots pour expliquer l'injustice, le plaisir de faire souffrir, le sentiment d'impuissance absolue qu'il ressentait. Il se perd dans ses remerciements, dans ses peurs et dans ses doutes. Et elle, elle l'écoute sans broncher. Lorsque les mots s'éteignent, elle se contente de glisser son museau dans son cou. Pas besoin de paroles pour comprendre tout ce qu'elle ressent.
    Puis elle lui fait signe de monter sur son dos. Soudés par une complicité plus forte que jamais, unis par une tendresse infinie, ils survolent Rivemorte en totale osmose. Lorsque l'aube s'annonce, ils regagnent le toit d'ardoise pour un ultime moment de tendresse avant que le soleil ne la transforme en pierre.

    Dix jours sont nécessaires pour rendre habitable son nouveau repaire. Un ébéniste est venu pour faire entendre raison à la porte capricieuse qui refusait de s'ouvrir sans recours à la force. Il a également rendu sa dignité à une armoire bancale amputée de ses tiroirs. Un superbe lit en bois sculpté, aux pieds maltraités par des générations d'utilisateurs peu soigneux, a retrouvé toute la gloire de ses jeunes années. Pendant que l'artisan s'affairait, Ménandre et Elland ont récuré les murs, les ont enduits de chaux. Les vitres ont retrouvé leur vision d'antan. Les toiles d'araignées et la poussière ont été boutées hors de la pièce par d'impitoyables subterfuges. Le plancher a été nettoyé, poli, ciré. Une table, quelques chaises, un nécessaire de toilette, une large banquette ont été amenés, non sans difficultés, jusqu'au nouveau refuge du voleur, grâce à l'aide de Pèire. Les placards ont été remplis du nécessaire de vêtements et d'objets du quotidien.

    Et au onzième jour, heureux, Elland convie Thémus, Pèire, Ménandre et même Théoliste pour fêter l'aménagement de son nouveau chez-lui. Les éclats de rire retentissent toute la nuit, les conversations vont bon train et lorsque vient l'heure de partir, il s'avère que l'escalier est bien trop périlleux pour les invités pris de boisson. Préférant éviter de se rompre le cou, ils décident donc, dans un brouillard alcoolisé, de dormir au milieu des cadavres de bouteilles. Au petit matin, ils regagnent leurs logis respectifs : c'est le début d'une période sombre.

    Elland commence chaque journée par s'entraîner, en insistant particulièrement sur sa main gauche capricieuse. Mais il a beau s'exercer jusqu'à en pleurer de douleur, elle n'en fait qu'à sa tête. Dans la solitude de sa tour d'ivoire, il se retrouve face à lui-même. Et doit s'avouer que reprendre sa vie d'avant, cette obsession qui ne le quitte pas depuis qu'il est sorti de geôles, est tout bonnement impossible. Le sort, de son impitoyable volonté, a complètement changé la donne.

    Chaque nuit de sommeil lui rappelle sans concession les actes du Comain. Il revit chaque seconde de sa captivité à peine endormi. Alors, quand la douleur se fait trop forte, il s'allonge sur son lit, et rumine ses pensées noires. Il se lamente sur son sort, sur l'injustice qui a été commise et qui ne sera jamais avouée. Il maudit ces hommes qui se permettent de telles erreurs sans risquer la moindre sanction, dans l'indifférence générale. Il bout de colère à l'idée que le Comain et ses sbires poursuivent leurs petites vies répugnantes, comme si de rien n'était, comme s'ils n'avaient pas brisé sa vie.

    Mais la colère est vite étouffée par le désespoir. Ils lui ont brisé sa vie. Tout ce qu'il avait avant a disparu. Il n'était pas très riche, ne collectionnait pas les luxueuses tenues, ni les objets d'art. Il vivait simplement, et il lui ont pris le peu qu'il avait.
    Et puis, il se l'avoue sans peine, une angoisse indicible lui noue le ventre à l'idée qu'il se fasse arrêter à nouveau. Il a toujours volé, toute sa vie, sachant pertinemment quels risques ils prenait. Mais les geôles, le Comain, la mort, tout cela lui semblait très abstrait. Désormais, c'est même un peu trop concret pour lui, et il préfèrerait encore se donner la mort que retomber en les mains du bourreau. Mais la mort … il n'avait jamais réfléchi à ces notions, il profitait de la vie au jour le jour. Le temps de l'innocence est révolu.

    Au fil des jours, il se replie de plus en plus sur lui-même, ressassant ces idées jusqu'à en avoir le vertige, incapable de se reprendre en main et d'aller de l'avant. Il ne fait plus que des sorties fugitives pour aller piquer un peu de nourriture en cuisine, quand le dragon qui règne sur les lieux n'est pas là. Et avec un sourire désabusé, assis sur son lit, il contemple son butin en se demandant s'il devra à jamais se contenter de ces larcins.
    Il évite au maximum Pèire et Ménandre, n'ayant nullement l'intention de les croiser pour lire de la déception ou de la colère dans leurs regards. Et même Echidna … après tout ce qu'elle a fait pour lui, il se laisse aller. Il culpabilise de ne pas arriver à surmonter cette épreuve, et de ce fait, s'enfonce encore plus dans sa solitude.


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