• La vieillesse

     

     

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    Dans la rotonde déserte, entre deux plantes vertes en plastique, une vieille femme est immobile dans son fauteuil roulant, face à la grande baie vitrée. Regardant sans le voir le parc parfaitement entretenu de ce que le politiquement correct appelle « Centre Gériatrique », elle patiente.

    Aujourd'hui, elle attend une visite. Son gendre. Il ne vient qu'une fois par mois, toujours le dernier dimanche. Tiens, d'ailleurs, c'est lui, là, qui marche sur la petite allée gravillonnée qui serpente au milieu des arbres centenaires. De son point d'observation, Berthe le suit des yeux, les lèvres pincées. On dirait qu'il va à l'échafaud. Lorsqu'il disparaît dans le hall d'entrée, elle arrange machinalement ses cheveux, et plisse sa robe.

    - Bonjour Belle-maman !
    - Ah ben te v'là. D'puis l'temps qu'j'attends !
    - Il y a du monde sur la route.
    - Com'toujours, t'as qu'à partir plus tôt.

    L'homme défait les freins qui maintiennent le fauteuil immobile, et la fait lentement pivoter pour lui faire la bise. Le regard acéré de Berthe détaille son gendre dans une moue dédaigneuse.


    - Ils osent vendre d'tels vêtements d'nos jours ?

    Le coup a porté, et l'homme trésaille. Pourtant, il répond d'une voix qui se veut indifférente :

    - Faut croire.
    - Où qu'elle est, ma Sophie ?
    - Elle est en déplacement pour son travail. Elle n'a pas pu venir.
    - Un dimanche ? Tsss... Toutes les excuses sont bonnes, hein ?

    Le gendre ne répond rien, et va s'asseoir sur l'une des chaises qui parsèment la rotonde. L'animosité entre Berthe et cet homme date de leur première rencontre. Elle l'avait détesté au premier regard. Et quand Sophie lui avait annoncé, après bon nombres de questions à ce sujet, qu'ils ne désiraient pas avoir d'enfants, ce fut comme une déclaration de guerre. Ça ne pouvait être que cet homme au regard malsain qui lui avait mis ça dans le crâne.

    - Comment allez-vous, Belle-maman ?
    - Mal. J'vais mal. Mes g'noux et mes mains m'font souffrir à cause d'l'arthrose. Puis mon dentier m'fait mal aussi. L'dentiste l'a mal réglé.
    - Ils vous donnent sans doute de quoi calmer la douleur.
    - Tu parles ! C'est une bande d'incompétents ici. Ah ça, tu peux ben sonner, hein, avant qu'ils viennent, t'as l'temps d'calancher. D'toutes façons, les infirmières, elles m'aiment pas. Elles l'font exprès d'pas v'nir quand j'appelle. Et ils ont même recruter un p'tit jeune, un vaurien qui me regarde les fesses quand il m'fait ma toilette.
    - Mais au moins, vous mangez bien ?
    - Ben voyons. Tiens, à midi, on avait d'la soupe. 'Fin, c'qu'ils appellent d'la soupe. D'l'eau chaude avec des vermicelles. Et la viande, c'te vieille carne bouillie. Comment qu'tu veux qu'on mange ça, avec nos fausses dents ?

    Le discret soupir du gendre ne l'est pas assez, malgré les problèmes d'audition de Berthe. Pourtant, il demande, d'une voix patiente :

    - Le mois prochain, vous aurez quatre-vingt ans. Vous voulez qu'on organise une petite fête ?

    La vieille femme le foudroie du regard, et redresse le menton dans un geste de défi. Sa voix est tranchante comme la glace lorsqu'elle répond :

    - Certainement pas ! Tu crois qu'tu vas m'avoir, avec des p'tites fêtes ? J'ai déjà fait mon testament, et t'auras rien du tout. Pas un sou. Alors te donne pas la peine.

    L'homme n'essaie pas de la détromper, il la connait malheureusement trop pour savoir qu'il ne pourra jamais lui faire changer d'opinion. Il se lève, et sors les clefs de voiture de la poche.

    - Je vais devoir y aller, je dois m'occuper du massif de fleurs tant qu'il fait beau.
    - Tu vas encore les faire crever.

    Il reste muet en lui faisant rapidement la bise, puis s'éloigne sans se retourner. Berthe fait pivoter son fauteuil pour le regarder partir, visiblement plus guilleret qu'à l'aller. Et lorsque la silhouette de son gendre a disparue sur le parking, elle se permet d'afficher un grand sourire.


    - Voilà votre canne, Madame Delorme.
    - Merci mon p'tit.

    Berthe sort de son fauteuil en faisant un sourire adorable à l'infirmière, et s'empare de la canne.

    - Il n'est pas resté longtemps aujourd'hui.
    - J'ai tout fait pour. C'est qu'j'ai pas qu'ça à faire, moi.

    Elles échangent un sourire complice, puis Berthe trottine jusqu'à la salle commune. Cette mise en scène fonctionne depuis des mois. Les aides-soignantes, avec qui elle s'entend parfaitement bien, sont de connivence. Elle sait que s'il apprenait qu'elle se plaît ici, il serait bien capable de l'envoyer ailleurs. Et puis, elle n'aime pas voir les jeunes. Ils lui rappellent trop qu'elle ne l'est plus. Au moins, ici, elle est la plus fringante ! Elle se dirige d'un pas assuré jusqu'à la table ronde où sont déjà installées ses amies et prend place. De la poche de sa robe, elle sort le jeu de cartes, malicieuse.

    - La belote n'attend pas, mesdames. C'qui qui distribue ?

    « Mercy Thompson, Patricia BriggsRiverdream, George R.R. Martin »

  • Commentaires

    2
    Jeudi 16 Décembre 2010 à 23:13
    Blanche

    Vous ici !!

    Je ne voulais pas un texte triste, même s'il l'est sans doute un peu. Et pour le gendre, oui, elle est méchante et cruelle. Et malgré ses bonnes raisons, je suppose qu'il y a une part de méchanceté gratuite, comme on trouve parfois chez certaines personnes âgées ^^

    1
    Jeudi 16 Décembre 2010 à 22:20
    Awira

    Un texte sur la vieillesse un peu décalé ! Bien joué Berthe (même si je plains le gendre; elle a pas l'air commode).

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