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    Les feuilles dorées du charme s'agitent paresseusement au gré du vent, se laissant parfois emporter par sa danse erratique. Un écureuil, curieux, observe l'étrange rituel qui a lieu quelques mètres plus bas. Quelques branches plus loin, un rouge-gorge encourage le travailleur en chantant à tue-tête.

    Une omelette au lard. Une énorme omelette, bien baveuse, du lard grillé, et de croustillantes pommes de terre. Son estomac grogne en signe de protestation alors qu'il imagine le dîner qu'il va préparer ce soir. La hâche s'abat à intervalles réguliers sur le tronc, s'enfonçant toujours plus loin, faisant vaciller le chêne colossal. Ash l'observe de son regard impassible.

    Emmanuel, vêtu d'une épaisse chemise en flanelle, d'une solide paire de Jean's et de bottes de sécurité, ahane au rythme des coups. Il a dégagé autour de lui les branches mortes, les ronces, les arbustes et les grosses pierres afin de diminuer au maximum les risques. L'arme s'élève une ultime fois dans les airs, provoquant un vacillement plus tangible. Emmanuel se met en sécurité vers Ash, et observe : le géant titube, oscille, chancèle, et fini par s'écraser au sol dans un fracas de branches brisées. Exactement à l'endroit prévu.

    Le calme revient sur la forêt et l'enveloppe de son aura rassurante. Reprenant doucement son souffle, Emmanuel murmure quelques mots d'accompagnement. Bien qu'il ne l'avouerait pour rien au monde, il remercie toujours la forêt de lui avoir donné un arbre. Aux odeurs d'humus, de mousse et de bois mort s'ajoute désormais celle d'un arbre fraîchement coupé. Le rouge-gorge a repris son chant. Un bruissement dans les feuilles mortes indique la présence d'un quadrupède dans les environs. Ash secoue la tête, avant d'hennir doucement. Pas le temps de bâiller aux corneilles, lui aussi a faim.

    Le jeune bûcheron passe une main calleuse dans ses cheveux ras et se remet en mouvement. Habillement, il ébranche le tronc pour faciliter le travail de son compagnon, puis il place les chaînes autour de l'écorce rugueuse. Il appelle son cheval d'un claquement de langue. Sur l'étroit sentier escarpé, la force et l'agilité du cheval sont les plus adaptés pour déplacer les coupes. La pente légère l'aide alors que ces sabots massifs s'enfoncent dans le sol humide.

    Le crépuscule est déjà tombé, et le nuage de fumée blanche qui se forme à chacun de ses respirations indique à Emmanuel que la nuit sera froide. Très froide. La clairière se dessine enfin au bout du passage, trouée verdoyante cernée par les feuillus imposants. Comme toujours, il contemple de son regard saphir l'abri composé de rondins de frêne, de chaume et percé de deux minuscules fenêtres. Son refuge, cinq jours par semaine. Non loin, les quatre troncs de chênes et de hêtres qu'il a abattu depuis le début de la semaine.

    Ash, son cheval de trait Ardennais à la robe grise, traîne docilement le tronc jusqu'aux autres. Le dételer et enlever les chaînes ne prend qu'une vingtaine de minutes, habitude oblige. Malgré sa faim et ses muscles perclus de douleurs, Emmanuel s'occupe d'abord d'Ash. Tout en lui murmurant des remerciements, il le brosse longuement et insiste particulièrement sur ses fanons noirs, de longs poils qui recouvrent ses sabots et qui récupèrent toutes les herbes sèches de la forêt. Puis il va chercher de l'eau fraîche au puits, qu'il rapporte en même temps qu'un sac d'avoine. Il n'a pas besoin de longe, Ash le suit avec entrain jusqu'à la stalle où il passera la nuit. Comme autrefois, cette pièce est directement reliée à la pièce principale de l'abri grâce à une large ouverture dans le mur, pour qu'ils partagent leur chaleur.

    Son compagnon nourri, Emmanuel ressort et va puiser l'eau dont il aura besoin ce soir. Un ululement sinistre résonne dans le ciel obscurci : la nuit est là. Hâtant le pas, il rentre dans son refuge, ferme la porte, et allume, à l'aide de son briquet, les quelques bougies qui parsèment la pièce : l'électricité ne vient pas plus jusque là que l'eau courante.
    Alors qu'il s'affaire à son dîner, il fait le point : il a abattu suffisamment d'arbres pour la semaine. Demain, il ira nettoyer les ronces, sécuriser les arbres malades et sélectionner ceux qui remplaceront le chêne abattu aujourd'hui. Après-demain, avec un pincement au cœur, il retournera à la civilisation le temps du week-end.

    L'odeur de bois du refuge est remplacée progressivement par celle de la nourriture. Le murmure de la vie diurne s'est éteint. Seul subsiste le bruissement des feuilles, et de temps à autres, le cri menaçant des rapaces nocturnes en chasse.

    Assis derrière la fenêtre, il savoure son dîner amplement mérité en observant la forêt qui l'entoure. C'est dangereux d'abattre les arbres seul mais trop peu de personnes souhaitent cette vie de solitude. Et de difficulté, car il faut bien reconnaître qu'il est moins aisé d'utiliser une hâche et un cheval qu'une tronçonneuse et un tracteur. Mais c'est le meilleur moyen pour préserver la faune et la flore. Raisonnée, c'est ainsi que doit être la sylviculture : préserver et entretenir les espaces, en sélectionnant rigoureusement les coupes.


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    Les cumulus déversent paresseusement une pluie fine, assombrissant encore le ciel crépusculaire. Des dizaines, voire des centaines de personnes sont pourtant massées devant les imposantes portes closes de la salle de concert. Et elles ne se soucient visiblement pas de la pluie, pas plus que de la bise froide qui fait voler les papiers abandonnés au sol et décoiffe les hordes d'ados qui piaffent d'impatience en attendant l'heure H.

    Irina est collée contre une barrière métallique et essaye de préserver son espace vital, qu'une foule toujours plus nombreuse tente de lui ravir. Arrivée parmi les premières, elle occupe une place idéale. Elle est venue seule, contrairement à la majorité, et attend sans manifester la moindre impatience. Vêtue de sa plus jolie robe mauve, et confortablement chaussée, Irina s'invente déjà la rencontre tant espérée. Un peu plus vieille que la plupart des fans, elle ne se manifestera pas en hurlant et en jetant ses sous-vêtements sur scène. Et pourtant, elle espère toujours qu'il la remarque.

    Une déferlante d'impatience parcourt la place bondée. Irina jette un oeil sur sa montre, avant d'esquisser un mince sourire. Plus qu'un quart d'heure. Elle a pris sa journée de repos, prétextant une vieille tante à visiter. Pour rien au monde elle n'aurait voulu que ses confrères apprennent sa lubie. Ils penseraient sans aucun doute qu'elle est trop vieille pour ces idioties, même à trente et un ans, et ils n'auraient pas tout à fait tort. Oui mais voilà, elle ne l'a pas choisi.

    La première fois qu'elle a vu Max Sanders, c'était au journal télévisé, qui faisait une chronique sur sa tournée mondiale. Il avait un beau sourire, et avait joué son numéro de charme. Durant l'interview, elle ne l'avait qu'à peine écouté, tant elle était fascinée par ses yeux. Elle avait décelé dans ses prunelles une lueur surprenante, un zeste de mélancolie qui l'avait troublée. Alors elle s'était informée, sur internet, dans les revues. Elle avait tout appris de lui, tout aimé. Bien sûr, il est bel homme mais ce n'est pas cela qui l'attire. C'est cette faille en lui, qu'elle discerne à travers les paroles de ses chansons et qu'elle décèle dans sa démarche. Un je-ne-sais-quoi qui la touche au plus profond d'elle-même, et qui ne prend pas à en compte son apparente froideur. Car il semble froid avec ceux qui l'entourent, et peu enclin à s'approcher de son public. Invisible dans les journaux à sensation. Distant avec les journalistes.

    Les portes s'ouvrent enfin, et elle se précipite, emportée par le tourbillon d'ados qui hurlent leur enthousiasme. Jouant des coudes, elle se trouve une place, toute proche de la scène. Les fans piaillent sans répit, et elle demeure silencieuse. Elle a la conviction qu'elle est différente d'elles. Parce qu'elle ne s'intéresse pas seulement à la plastique de Max, ni à ses refrains entêtants. C'est lui qui l'intéresse, celui qui se cache derrière la star et qui semble si perdu. Et c'est cette conviction qui lui permet de venir, à chacun de ses concerts : elle refuse de tomber aussi bas que ces fans qu'elle méprise, qui semblent avoir perdu toute raison à la moindre apparition de leur idole.

    Le concert est déjà fini. Irina sourit, radieuse. Elle n'a pas vu le temps passer, et est encore hébétée par l'incroyable prestation. L'un des colosse de la sécurité a un mouvement de la main dans sa direction, ainsi qu'à quelques jeunes filles, pour les inviter à le suivre. Son coeur s'emballe, et elle se précipite à sa suite. Max souhaite rencontrer quelque unes de ses fans dans les coulisses ! Une opportunité dont elle rêve depuis toujours ! Perpétuellement sous la surveillance de la sécurité, les fans arrivent devant la pièce où se préparent les artistes. Elle rentre en dernière, poussée de part et d'autres par les autres filles. Irina se tient en retrait, embarrassée d'être assimilée à ces ados sans cervelle, mais bien trop consciente qu'il ne la remarquera pas si elle ne se comporte pas de la même manière. Il est là, devant elle, ses boucles brunes collées à son front en sueur, et ses iris bleu qui scrutent chacune d'entre elles. Son sourire charmeur est rivé à ses lèvres. Péniblement, elle se détache de sa contemplation, et s'approche de lui, le cœur battant à un rythme effréné. Il vient d'écrire quelques mots sur des photos, et trouve un mot aimable à leur dire à toutes. Au moment même où elle s'approche, la main tremblante tenant vaillamment son carnet, il se détourne. S'écarte. Lui tourne le dos pour parler à ses sbires. Un hoquet de frustration se bloque dans sa poitrine, alors que ses yeux se remplissent de larmes. Elle l'appelle. Il ne se retourne pas. Elle le supplie. Il ne se retourne pas. Elle a manqué son opportunité.

    Les colosses font sortir les fans. Tête baissée, ravalant ses larmes, elle s'apprête à les suivre, se maudissant d'avoir été aussi réservée. Un bras la retient, et l'attire plus au fond de la salle. Max a disparu. Sourcils froncés, elle questionne des yeux l'homme qui l'a retenue, alors que la porte se ferme à nouveau. Il ne répond rien. Elle détaille la pièce, remplie de fleurs, de miroirs et de tenues de scène, essayant de profiter de ces derniers instants dans l'antre de son idole. L'homme de la sécurité fixe un point derrière elle. Elle fait volte face. Max Sanders est là, il a d'autres vêtements et s'est rafraichi. Irina sourit, ivre de joie, oublieuse de ses jambes vacillantes et de son ventre noué.


    - Comment tu t'appelles ?
    - Irina. Elle a la voix rauque d'avoir trop crié pendant le concert. Elle sourit, penaude.
    - Je t'ai déjà souvent vue à mes concerts.
    - J'essaie de ne pas en rater.
    - Pourquoi ?

    Elle ouvre la bouche, prête à répondre. Avant de la refermer. « Pour voir la faille » n'est pas une réponse pertinente. « Parce que je suis fan », pas vraiment plus. « Parce que j'aime ce que tu fais », trop banal. Il fronce les sourcils, et scrute la moindre expression, muet, attendant une réponse.

    - Parce que je veux savoir, répond-elle. Il l'observe, visiblement abasourdi par sa réponse. Alors elle poursuit, parlant un peu trop vite. Je veux savoir qui se cache derrière ton masque de hauteur et de froideur. Je veux savoir qui est cet homme aux yeux troublants, pleins de mélancolie.

    Elle se tait, réalisant l'énormité de ce qu'elle a dit. Il va la mettre à la porte. Il éclate d'un rire nerveux. Elle le fixe, bouche bée, alors qu'un calme indicible s'empare d'elle.

    - Tu es bien la première à me parler comme ça.

    Il la contemple, et semble totalement désemparé quant à la conduite à tenir. Il se passe une main dans les cheveux. Elle poursuit, nerveuse :

    - Désolée, je ne voulais pas dire ça.
    - Vraiment ?
    Elle se mord les lèvres, incapable de lui mentir.

    - Pas de cette manière, en tout cas.

    Il rit à nouveau, la remplissant de joie.

    - Je vais dîner au restaurant, tu veux venir avec moi ?

    Elle hoche la tête, incapable de prononcer un mot de plus. Et elle le suit, un sourire jusqu'aux oreilles, afin de démasquer cet homme qui l'a tant troublée. A moins que tout ceci ne soit qu'un rêve...


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  • La folie

     

     

     

    Douché, habillé, j'avais déjà pris mon petit déjeuner et j'avais fait mes exercices matinaux lorsque retentirent les premières notes de musique annonçant les informations de sept heures.
    La voix de la journaliste était grave et tendue. Je redoutais qu'elle nous annonce le pire depuis de nombreux jours. Inéluctable, la situation ne pouvait qu'empirer.
    D'une voix fêlée, elle annonça que les troupes ennemies marchaient en direction de notre ville. Elle poursuivit, d'un ton qui se voulait calme, mais qui n'y parvenait pas tout à fait, en nous faisant les dernières recommandations d'usage : se terrer à l'abri, avec des provisions, et se cacher. Il était trop tard pour fuir. Et fuir où ?

    Dans un grondement sourd qui fit trembler les fenêtres, des avions ennemis nous survolèrent.

    La suite de ses paroles se fondit peu à peu dans le vide : j'étais entraîné par un flot de souvenirs. La guerre s'était déclenchée des années auparavant, suite au manque de pétrole. Et les gouvernements avaient eu beau trouver des solutions alternatives, ce ne fut pas suffisant. Le pays voisin au nôtre nous avait toujours voué une haine féroce, et le fait qu'il nous restât un peu d'or noir avait été une raison suffisante pour déclencher les hostilités. La lutte avait été âpre et les morts se comptaient par milliers. Mais malgré tous les efforts de notre armée, l'ennemi s'avançait vers la capitale. Nos anciens alliés avaient bien trop à faire pour contenir leurs populations mécontentes, et se mêler à une guerre les auraient affaiblis. Nous étions seuls.

    Les chars d'assaut qui envahissaient notre ville faisaient trembler le sol, rendant palpable la menace qui pesait sur nous.

    “Le champ de bataille ne fait que révéler à l'homme sa folie et son désespoir, et la victoire n'est jamais que l'illusion des philosophes et des sots. “ William Faulkner. Cet homme avait vécu des décénies auparavant, mais la sagesse traverse le temps sans s'étioler.
    C'était la folie, la haine et la cupidité des hommes qui marchaient sur nous. Que pouvions-nous faire face à ce trio infernal ? Nous étions perdus, et bien malgré moi, un étau compressait ma poitrine.
    Je passais un doigt nerveux sous le col de mon pull, comme s'il menaçait de m'étouffer. Quel espoir nous restait-il ?

    Des cris se faisaient désormais entendre dans les rues, ponctués par des coups de feu. Ce qui restait notre armée luttait contre l'envahisseur, tant bien que mal.

    Je redressai le menton, me dressant face à la fenêtre aveuglée par les volets clos. Et alors que l'angoisse me serrait la gorge auparavant, je fus soudain presque apaisé. Nous ne pouvions les vaincre, mais leur montrer le meilleur de l'humanité, nous le pouvions. Oui, nous pouvions parfaitement leur montrer ce que signifie se battre pour la justice. Pour l'honneur. Pour ses frères. Pour sa patrie. Pour le droit de vivre libres.

    Tournant rapidement des talons, je m'habillais pour sortir, non sans avoir pris l'arme que m'avait offert un vieil ami lorsque les troubles avaient éclaté. Et, silencieux comme un murmure, je descendis dans la rue. Je me déplaçais dans les ombres, discret, invisible. A quelques mètres de moi passèrent les soldats à pied, lourdement armés de leurs mitraillettes. L'Histoire se répète, fous que nous sommes d'oublier les leçons du passé.

    Plus loin, le combat faisait rage. Et je devinais, non loin de moi, des familles entières cachées dans les caves. Pour être libres ! Je m'avançai au milieu de la chaussée, et d'un cri, interpelai nos ennemis, mon arme pointée sur eux.

    Surpris, ils le furent incontestablement, et c'était bien la raison de mon geste de folie. J'en profitai alors pour vider mon chargeur sur eux, et dans la confusion qui suivi, je vis plusieurs corps s'effondrer. Alors ils eurent une réaction cohérente, et leurs mitraillettes se tournèrent vers moi. Et ce fut le néant.


    Deux anges, tout de blanc vêtus, étaient penchés sur moi, soucieux. Je leur adressais un sourire hébété. Mon sacrifice n'avait pas été vain. L'un deux, de toute sa douceur, posa une main sur mon front.

    - Tout va bien, monsieur.

    L'autre s'éloigna légèrement, et je l'entendis parler dans une radio crachotante.

    - On a un vétéran de l'armée, en pleine crise de démence. Il vient de tuer trois hommes. Nous attendons des renforts.


    Des anges parlant dans une radio crachotante... Voilà de quoi tuer un mythe.


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    Kaelig, imposante carrure à la crinière dorée, se tient debout, immobile, dans le vestibule d'entrée de la superbe demeure. Son regard émeraude, usé, parcourt les mosaïques et les peintures qui ornent les murs, comme si ces décorations pouvaient l'aider...

    Si au moins elles pouvaient le distraire un instant de ce qui l'attend, ce serait toujours ça. Mais non, impossible d'ignorer la peur qui lui tord le ventre, les voix qui susurrent insidieusement les pires horreurs imaginables. Dans un cliquetis de chaîne, Kaelig croise les mains et essaie de prendre un air dégagé. Attendre. Malgré son envie de savoir, l'esclave redoute trop l'implacable existence qui sera sienne pour montrer la moindre impatience.

    Une vaste plaine, où l'herbe haute semble danser au gré du vent tant l'artiste est brillant. Des arbres qui tutoient les nuages, dressant majestueusement leurs troncs rugueux vers l'infini. La peinture murale est magnifique, et rappelle douloureusement à Kaelig sa campagne natale. Une vie paisible, bien que difficile, rythmée par le travail des champs. Et puis, l'envahisseur romain qui s'avance tellel une vague dévastatrice, ne laissant que des ruines dans son sillage. Une poignée d'hommes, armés de fourches tordues et de bâtons de bois. Face à des centaines de soldats de métier. Et la terre qui s'abreuve du sang de ses enfants. Kaelig hausse doucement les épaules. Les villageois n'avaient aucune chance. En moins d'une heure, leur village avait été brûlé, et les survivants avaient rejoint les rangs d'hommes et de femmes enchaînés qui suivaient l'armée. De retour à Rome, après un voyage de plusieurs semaines qui avait décimé les plus faibles, les barbares avaient été vendus comme esclaves. Les Celtes étaient prisés pour leur résistance à la tâche. Et il n'avait pas fallu longtemps pour que Kaelig soit vendu à un propriétaire terrien.

    Kaelig se détourne de la peinture, refusant de penser aux années qui avaient suivi. Mais on n'oublie pas la faim, les coups, l'épuisement et les humiliations si facilement. L'esclave inspire longuement, et tente de calmer les battements affolés de son coeur. Tout ça est fini. Son ancien maître, ruiné, avait dû revendre tous ses esclaves. Et le voilà possession d'un inconnu, déjà redouté. Un objet, un outil dont son maitre se servira a satiété, et qui sera revendu une fois inutile. La fraicheur de la pièce le fait frissonner, lui qui ne porte qu'une toge brune simple qui ceint ses reins. Son maitre, lui, sera richement vêtu d'une toge en lin blanc.

    Des sandales qui claquent sur le sol marbré le font se retourner dans ce cliquetis de chaînes détesté. Accompagné du marchand d'esclave, un grand brun s'avance.Son port altier, ses traits délicats, ses yeux bruns, rien n'échappe à l'observation minutieuse de Kaelig, qui se garde bien de croiser son regard, et, dans une attitude soumise, attend le verdict. Les années d'esclavage l'ont rendu docile : brisée, tout idée de révolte; oubliée, toute envie de liberté. La fatalité de cette vie s'est imposée à lui, à force de coups et de privations. Il n'y a eut qu'un seul Spartacus, et Kaelig n'en a pas l'étoffe.

    Le marchand est reparti, une bourse lourde entre les mains, sans que l'esclave s'en aperçoive. Maître Tiberius est resté, lui, et contemple Kaelig. Puis, d'un geste, l'invite à le suivre. Toujours ce bruit de chaînes. Toujours la peur intense. Arrivés dans l'atrium, le maitre s'immobilise, et s'assoit sur un banc de pierre. Kaelig reste figé, ignorant la conduite à tenir.

    - Assied-toi.

    Aussitôt l'esclave se laisse tomber à terre. Instinct de survie ? Besoin viscéral de ne plus souffrir ? Aucune importance, Kaelig obéit.

    - Comment était ton ancien maître ?

    L'esprit bouillonne, tourbillonne, cherchant vainement une réponse satisfaisante : critiquer révèlerait un mauvais penchant que le Maître pourrait ne pas apprécier, encenser montrerait une adhésion à la situation. Et la question pourrait très bien être un piège... Mais la voix du Maître, légère comme une brise d'été, poursuit déjà :

    - Ne te tracasse pas. J'ai vu les marques sur ton dos, inutile de me répondre. Regarde-moi.

    L'esclave relève la tête, mais se garde bien de croiser son regard, et fixe ses pommettes. Un léger toussotement suffit à le convaincre de lever encore les yeux, alors qu'une conscience aigüe de sa condition le force à étouffer tout espoir.


    - Ecoute-moi bien, Kaelig. Je ne te traiterais jamais comme lui. Tu n'es ni un objet, ni un outil. Tu es un homme. Les circonstances t'ont placé dans cette situation, et nous ne pouvons pas y remédier pour l'instant. Mais je te traiterais toujours avec les égards dûs à un homme.

    Kealig le dévisage, stupéfait, n'osant croire les paroles qu'il a entendu. Serait-ce possible ? Alors, lentement, un sourire se dessine sur son visage, et dans ses yeux brille un soulagement indicible. La sincérité dans le regard de Maitre Tibérius lui prouve que ce n'est pas un piège. L'étincelle d'espoir bridée s'embrase alors, pour devenir une fière lueur. Dans l'atrium, deux hommes esquissent les prémices d'une sincère amitié.


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    - Monsieur est servi.

    Je m’inclinai bien bas, et le morveux n’eut, à aucun moment, conscience de l’ironie acerbe du ton employé. C’était l’heure du goûter, et comme tous les jours, je lui apportais sur un plateau plusieurs bols de fraises Tadada, de rouleaux de réglisse, de Aimehénnemesse, de Cariboo, de reptiles en gelée, et toute sortes de friandises qui allaient lui pourrir les dents avant sa majorité. Après tout, il l’avait bien mérité.

    En fait, mes ennuis avaient commencé bien plus tôt. Après des siècles et des siècles de loyaux services, le sort, dans toute son ironie, m’avait enfermé dans un œuf jaune en plastique, de ceux entourés de chocolat en forme ovale. Et j’avais passé des mois, qui ressemblèrent à des années, à attendre que quelqu’un daigne ouvrir ce satané œuf, que je puisse exhausser les vœux, et aller me la couler douce sous le soleil des Tropiques. Parce qu’une lampe à huile, bien que démodée, est bien plus confortable qu’un œuf en plastique qui tient dans la main d’un mioche. Parole de Génie !

    Bon, évidemment, je m’attendais à tomber sur un enfant, même si certains adultes consomment ce genre de … choses. Mais je ne m’attendais à pas ce genre d’enfant ! Malin comme un singe, avec des grands yeux mouillés, plein de boucles dorées de partout, il avait souhaité, dans toute son innocence, que je pourvoie à ses désirs jusqu’à ce qu’il soit adulte. Et que je lui serve uniquement des sucreries en guise de repas. Un souhait est un souhait, quel qu’il soit, et je n’avais rien pu faire. Ah ça, pour sûr, ils s’étaient bien marré, dans la confrérie des génies, en apprenant le terrible sort qui m’était réservé. Des générations entières de génies qui se gaussaient de moi, à travers les articles dénigrants de la Géniale Gazette…

    Mais je tenais à présent ma revanche. Le mioche blêmit en voyant les friandises, et il me jeta un regard emprunt de supplications. J’esquissais un sourire compatissant, totalement factice. Deux mois qu’il ne mangeait plus que du sucre sous n’importe quelle forme, en alternance avec du chocolat. Il avait enflé comme un ballon de baudruche, et je n’attendais plus que le moment où il utiliserait son dernier souhait pour que toute cette comédie cesse. Il mangea, déglutit bruyamment, et s’aida d’un verre de lait pour terminer sa bouchée. Sans aucune honte, je me délectais du spectacle. Des quantités invraisemblables de sucreries qu’il ingurgitait, sans répit, car même si la simple vision de ces douceurs lui coupait l’appétit, il était pris à son propre piège : ce serait sa seule nourriture, et ce, à tous les repas.

    Je savais bien que tous les enfants aimaient les friandises, mais, dans ma grande sagesse, j’avais appris au fil des années que c’est la rareté qui rend les biens si précieux. Qu’une fraise Tadada de temps en temps était délicieuse, mais que tous les jours, elle en devenait écœurante. J’étais persuadé qu’il en venait même à regretter les légumes. S’il était heureux au début, il en vint à craindre mes venues, et ce jour-là, il poussa un soupir à fendre le cœur, avant de me demander :

    - Tu peux pas m’apporter autre chose ?
    - Non, mon petit, j’exhausse ton vœu…
    - J’en ai marre de manger des sucreries.
    - Alors utilise ton dernier vœu pour y remédier.


    Il n’hésita pas longtemps, et d’une voix docte, il me dit :

    - Mon souhait, c’est que tu arrêtes de me servir.

    Mon sourire se fit plus large, et je m’inclinai une ultime fois. Se féliciter d’avoir appris à un enfant qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, et que c’est dans la modération qu’on trouve le plaisir, n’était vraiment pas mon genre, mais je le fis quand même. Et je chaussais mes lunettes de soleil, car une fois les trois vœux formulés, je fus directement propulsé sur une plage de sable fin, pour des vacances bien méritées. Si seulement ça pouvait durer pour toujours …


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  • Les chiens

     

     

    Je m’allonge, de tout mon long, sur le carrelage glacé de cette pièce. Mais n’allez pas croire que je vais me reposer, ça non ! Je veille : mes yeux scrutent les pieds qui vont et qui viennent, mes oreilles se redressent au moindre bruit douteux, et mon flair est à l’affût de la moindre odeur suspecte.

    La plupart des deux-pattes m’ignorent, et c’est très bien ainsi. Sauf quand ils me marchent sur la queue, mais à ce moment là, un grondement sonore les rappelle à l’ordre, et je les vois détaler comme des lapins sauvages. Certains deux-pattes font attention, et s’écartent prudemment sur mon passage. Et d’autres s’accroupissent à ma hauteur, et leurs doigts se perdent dans mon pelage doré pour me caresser. Tant que ce n’est que ça, je ne dis rien. Mais s’ils se mettent à déverser leurs niaiseries habituelles, et à me parler comme à un bébé deux-pattes, je relève la tête vers eux, et je leur souffle au visage. Ces imbéciles au nez délicat se reculent alors.

    La deux-pattes derrière le comptoir fait signe à mon Maitre de s’approcher. Pas bien maligne, la bougresse. Je me redresse en soufflant, et je ne me prive pas de lui lancer un regard qui en dit long sur le fond de ma pensée. Et d’un léger coup de truffe sur la main de mon Maitre, je lui indique qu’Il est attendu. Il déploie ses doigts, et vient me caresser derrière les oreilles. Mes yeux se mettent à briller, car j’aime particulièrement quand Il me remercie de la sorte.


    Je regarde à droite et à gauche, et j’avance lentement, vérifiant qu’Il me suit bien. Je ne m’arrête que devant la deux-pattes, et je lui jette un nouveau regard de reproche, qu’elle ignore superbement. Ils discutent longuement entre eux, et je perçois dans la voix de la femelle qu’elle change de comportement, qu’elle se radoucit. Pourtant, je reste vigilant, et je surveille tous les deux-pattes qui pourraient trop s’approcher de mon Maitre.

    Enfin, leur conversation se termine, et je Le guide lentement jusqu’à la sortie. Un mâle me jette un regard peu amical, comme s’il se demandait ce que je faisais dans ce lieu sacré où mes semblables n’ont pas le droit de poser une patte. Mais il comprend bien vite, et s’empresse de s’éloigner.

    Nous voici enfin à l’air libre, mais je n’ai pas le loisir de profiter des nombreuses odeurs qui feraient frémir les truffes de mes congénères. Le danger est bien plus important dehors. Je surveille tout ce qu’il se passe, les voitures, les trottoirs, les deux- pattes, et je Le guide jusqu’à la boulangerie. J’aime bien, la deux-pattes qui s’agite derrière les vitrines, elle est gentille. Elle me donne même des croissants, parfois, s’Il l’autorise. Elle Le connait maintenant, et elle sait toujours ce qu’il veut. Je crois qu’Il l’aime bien, mais Il est persuadé qu’elle n’a que de la pitié pour Lui. Alors que moi, je sens parfaitement l’odeur que la femelle dégage : ses hormones la trahissent. Mais Il ne comprend pas les signaux que je lui envoie. Je ne perds pas espoir, pour autant, et je L’emmène toujours au même endroit, rien que pour qu’Il entende sa douce voix.

    Je traine un peu la patte devant la boucherie, mais Il me dit gentiment qu’on n’y va pas aujourd’hui. Je soupire, et poursuit ma route. Nous voilà arrivés à la tanière. La voisine est en train de sortir un de mes semblables, une minuscule petite chose qui ressemblerait presque à un rat. Je l’ignore. Il n’en vaut pas la peine. Faudrait voir à ne pas mélanger les torchons et les serviettes.


    - C’est vraiment le meilleur ami de l’homme, n’est ce pas, Mr Northern ?

    Mon Maitre lui répond une banalité. Elle ne sait que prétendre cette affirmation, ou jaser. Nous rentrons enfin dans Son havre de paix, après les commissions du matin. Il s’occupe alors de moi, et me caresse longuement pour me remercier de mes services. Je baisse alors ma garde, et je m’endors, du sommeil du juste. Je suis ses yeux, Il est mon Dieu.


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  • Un nouveau duel, sur le thème du RP, ou Rôle Play : plutôt étrange d'écrire un texte tel que celui-là, ça donne l'impression d'être une poupée russe qu'on ouvre au fur et à mesure.

     

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    Ses bottes en cuir souple ne faisaient aucun bruit sur le sol inégal du couloir ouest, et ses pas n'étaient nullement hésitant. L'homme, jouant avec les ombres pour s'y confondre, avait repéré les lieux auparavant, et aurait pu faire ce chemin les yeux fermés. Il contourna soigneusement une torche, éclat de lumière dans ce corridor plongé dans l'obscurité. Seuls quelques craquements du bois qui travaille venaient rompre le calme nocturne. La porte de la bibliothèque était entrouverte, comme toujours d'après ses informations, et il y pénétra, ombre parmi les ombres.

    Le bruissement d'un parchemin qu'on tourne lui indiqua la position de sa cible, et c'est avec un sourire carnassier qu'il s'en approcha. Une chandelle, à la flamme dansante, éclairait chichement la table. Sa proie était un homme d'un âge avancé, replet, les cheveux se raréfiant, sobrement habillé. Rathe, il s'appelait, tenancier d'un tripot dans les bas-fonds de la ville. En pleine comptabilité, ses doigts étaient maculés d'encre, tout comme son menton, qu'il grattait régulièrement, en pleine réflexion. Inconscient du danger qui s'approchait.

    Une dague surgit dans sa main, et sans un geste d'hésitation, l'intrus se coula dans son dos, appliquant la lame sur la gorge de sa cible. Ses longs cheveux bruns effleurèrent l'épaule alors qu'il se penchait pour lui murmurer à l'oreille :

    - Un mot, et je t'égorge.


    Rathe eut un sursaut de surprise, s'entaillant ainsi le cou et lâcha la plume qu'il tenait. Un couinement étouffé tint lieu de réponse. Puis, rapidement remis de son étonnement, il lâcha :

    - Sorcellerie ! Comment es-tu arrivé ici ?
    - Je vais m'écarter de toi, nous avons à discuter. Si tu bouges, si tu cries, tu meurs.


    Rathe hocha lentement la tête, prenant garde à la lame qui appuyait toujours sur sa trachée. Alors, l'homme s'écarta de lui, et alla s'assoir en face, dévoilant un visage rude, dénué de tout sentiment. Sur sa joue gauche, un H, marqué au fer rouge. Rathe déglutit en avisant la lettre et ce fut pour la forme qu'il demanda :

    - Qui es-tu ?
    - Lou. Et tu sais pour qui je travaille.


    Il passa, d'un mouvement nonchalant, ses doigts sur sa cicatrice. Rathe, blême, opina du chef.

    - Pour le Seigneur Honnoré. Qu'ai-je fait pour qu'il m'envoie un de ses hommes ?
    - Tu inverses les rôles, Rathe. C'est à toi de me fournir des réponses, pas à moi. Où est l'argent ?


    Un bruit de pas dans le couloir apporta au tavernier un répit bienvenu. Lou se fondit dans les ombres, dague en main, le regard rivé sur la silhouette qui entrait dans la bibliothèque...


    La frêle jeune femme prit une gorgée de thé, et relut ses mots, corrigeant les fautes, traquant la moindre répétition. Satisfaite, elle cliqua sur le bouton "envoyer". La sonnerie stridente du téléphone détourna son attention. Un sourire carnassier se dessina sur son visage lorsque son interlocuteur se présenta. Un téléopérateur. Ses traits s'adoucirent soudainement, et sa voix douce répondit poliment qu'elle n'était pas intéressée. Elle raccrocha, contrariée. On venait de l'arracher d'un autre monde, comme un poisson rouge qu'on change brutalement de bocal.
    Elle jeta un regard sur son écran, relisant une dernière fois son post, avec un oeil nouveau, détaché. Les dés étaient jetés, elle n'avait plus qu'à attendre qu'il vienne répondre. Ce joueur, qu'elle ne connaissait qu'à travers ses mots, et qui jouerait la silhouette.

    Elle se leva, et commença son ménage, l'esprit ailleurs. Elle aimait cette sensation, étrange, perturbante, de se sentir entre deux mondes. Car pour rendre ses personnages vivants, elle se plongeait en eux. Elle devenait cet homme froid, travaillant à la solde d'un puissant seigneur. Qui pourrait comprendre ? Elle n'osait pas en parler, de peur qu'on la prenne pour une folle, ou pire encore, pour une douce rêveuse. Alors elle gardait dans le secret de son âme tout ces mondes, ces personnages qui lui sembaient parfois être une partie d'elle-même. Pas des amis imaginaires, non, ni des idéaux. Peut-être simplement des marionnettes qu'elle faisait vivre, s'effaçant, s'oubliant. Elle haussa les épaules. Qui pourrait comprendre, alors qu'elle-même avait du mal à expliquer ce qu'elle ressentait ?

    Un peu par hasard, elle s'était inscrite à ce jeu, sans vraiment savoir ce qui l'attendait. Et le jeu de rôle l'avait happé, comme une évidence, comme si c'était ce qu'elle recherchait depuis toujours. Elle se plongeait dans les personnages, dans les mondes, avec facilité. Modelant l'histoire à sa guise, en totale liberté, n'ayant pour seule contrainte que la cohérence. Et parfois même, c'était cet univers parallèle qui la happait, bien malgré elle, au détour d'une conversation en famille, au travail ou dans le métro. Internet lui permettait de dépasser sa timidité naturelle, et elle laissait libre court à son imagination fertile sans pudeur. Elle lacha sa serpillère, et actualisa la page du forum. Peut-être aurait-il répondu, lui permettant, une fois encore, de s'échapper de cette réalité qu'elle exécrait ?


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  • http://www.linternaute.com/savoir/diaporama/feu-de-foret/images/02.jpg

     

     

     

    - Repliez-vous !

    Le cri n'a pas couvert le rugissement des flammes, et les ombres qui se devinent à travers le rideau de fumée ne semblent pas obéir.


    - Mais repliez-vous, bon dieu !!

    Cette fois, enfin, les silhouettes noires reculent, obtempérant au hurlement de leur capitaine, entraînant à leur suite les longs serpents argentés qui les aident à combattre. Le vent a tourné, et les langues de feu se précipitent désormais sur les pompiers, menaçant leurs vies de leur appétit féroce. Ils se replient, rapidement, de manière ordonnée, jusqu'à leurs véhicules, et s'éloignent de la fournaise.

    Le capitaine est le dernier à partir, il s'en fait un point d'honneur. Surtout, ne pas laisser d'hommes sur le front. Et alors qu'ils regagnent, à travers le maquis, leur quartier général, il en contemple, silencieux et impuissant, la destruction inéluctable. Les feuilles se tordent de douleur à l'approche des flammes. Le bois craque, consumé sur pied, torche vivante. Et ce bruit, qui hante leurs rêves, ce rugissement rauque du feu qui dévore tout...

    Des flocons se laissent tomber, langoureux, sur leur caserne. Des flocons de cendres, mêlés à l'épaisse fumée. Les canadairs survolent la région, oiseaux salvateurs qui déversent des trombes d'eau. L'agitation est intense, à la caserne : les hommes courent, se relayant sur la brèche, luttant sans répit. Et au milieu, des dizaines de journalistes et de caméra de télévision sont là, se délectant de la scène, insensibles au drame qui se joue devant eux. Des pourris, des vendus qui traquent l'image parfaite, celle qui choquera le plus les français tranquillement installés sur leur canapé, oubliant leur conscience, leur bon sens. Aider ? Ça ne leur vient pas à l'idée, bien sûr. Chacun son métier. Ça rapporte tellement plus de filmer ça que de faire une bonne action...

    C'est d'un pas rageur que le capitaine s'avance dans la salle de réunion, sous le regard inquiet de son commandant. Il a retiré son casque protecteur, dévoilant un visage sévère, couvert de suie. Il sent fort, un mélange de transpiration et de fumée. Il est en train de boire un grand verre d'eau quand son supérieur s'approche :


    - Vous devez aller vous reposer, Capitaine Mattei.
    - Hors de question, mon commandant. Je ne m'avoue pas vaincu. Jamais.
    - Vous êtes en poste depuis plus de 30 heures, Capitaine, et vous ne serez d'aucune utilité si vous vous écroulez de fatigue.

    Le regard que lui jette son subalterne fait reculer le commandant d'un pas. Il connait les hommes de cette trempe, et il sait qu'il ne s'arrêtera que lorsque la fureur du feu sera anéantie. L'autre en profite pour disparaître de son champ de vision.

    Le capitaine est debout sur le toit de la caserne, immobile. C'est ici qu'ils surveillent les départs d'incendies, et parfois leur progression. Un torrent de glace se déverse dans ses veines. C'est dans ce maquis que son grand-père l'emmenait chasser. C'est là-bas, dans la clairière, qu'ils ont joué aux gendarmes et aux voleurs, avec ses amis d'enfance. Et ils se battaient pour ne pas être les gendarmes. C'est là-bas, plus à gauche, au pied de l'olivier centenaire, qu'il a embrassé pour la première fois une fille. Et c'est sur le chemin de terre qui serpente entre les arbres qu'il a rencontré sa femme, en panne d'essence.

    C'est un incendie criminel, ils en ont la preuve. Des dizaines d'hectares qui partent en fumée, des milliers d'animaux condamnés, toute une région dévastée, parce qu'un détraqué prend son pied à voir ce spectacle. Si seulement il le tenait ...

    Un de ses hommes le rejoint sur le toit, allié silencieux qui contemple, lui aussi, la dévastation. Il ne se risque pas à prononcer de paroles réconfortantes, ni de vaines promesses, il ne sait que trop bien à quel point ils sont impuissants.


    - On est prêts à repartir, Capitaine.

    Les feuilles qui se tordent de douleur à l'approche des flammes. Le bois qui craque, consumé sur pied, torche vivante. Et ce bruit, qui hante leurs rêves, ce rugissement rauque du feu qui dévore tout...


    - On y va


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  • Parce que les thèmes des duels ne sont pas forcément négociables, et parce que c'est aussi un joli défi que d'écrire encore sur ce thème...

    Pour les restrictions :

    - Il devrait y avoir une créature fantastique dans le récit,
    - La neige sera également présente,
    - Et on devra inclure trois mots commençant par "K"

     

    La nuit (encore)

     

     


    Lotor s'avançait dans les rues obscures de la ville, tous les sens aux aguets. Diantre ! Cette fichue neige qui ne voulait pas fondre le glaçait jusqu'aux os, malgré toute sa fourrure. Mais il avait faim, et il lui fallait trouver de la nourriture s'il voulait voir le jour suivant. Le jour suivant... Lotor eut un reniflement méprisant. Cette notion même du jour n'avait plus lieu d'être. Depuis le moment fatidique où un violent tremblement, suivi d'une intense explosion, avait secoué la terre. Personne ne savait ce qu'il s'était passé, mais les faits étaient là : le soleil n'était jamais revenu. Lui qui avant aimait tant la nuit, il la trouvait désormais oppressante. Anormale. La nuit n'avait de raison d'être que si elle mourrait à chaque lever de soleil. Tout comme la vie n'avait de sens que parce qu'elle prenait fin avec la mort... La nuit était devenue une ennemie. La végétation se mourrait, privée de sa force. Les humains se débattaient dans la noirceur, comme pris dans des sables mouvants, luttant pour leur survie, s'affaiblissant à mesure que le temps passait. Les animaux, eux aussi, avaient souffert, bien que certains soient plus habitués à la nuit. Toutes les créatures subsistaient, survivaient, en attendant... Et si le soleil ne revenait jamais ?

    Les rues étaient désertes. Tout avait été abandonné sur place, au moment de l'explosion. Ne restaient que les poubelles en décomposition que plus personne ne viendrait relever, tout comme les cadavres. La ville était endormie, ou morte. Mais Lotor se méfiait, plus que jamais, car ceux qu'il risquait de croiser seraient les plus forts, ceux qui auraient survécu jusque là.

    Dans l'obscurité, à demi-caché sous la neige, un sac semblait l'attendre sous un porche. Son odorat lui appris qu'il s'agissait d'un tas d'immondices. Qu'importe, il n'avait plus les moyens d'être exigeant. Il déchira rapidement le film plastique, projetant les cristaux blancs contre la porte close. Le froissement d'un papier kraft déchira soudain le silence. Lotor bondit, regarda autour de lui, pétrifié par l'angoisse. Rien ne bougeait... pas encore. Il poussa plus loin son exploration jusqu'à trouver un trognon de pomme, à peine consommable. Il devait partir, vite. Il entendait déjà des pas crisser dans la neige. Et l'odeur qui émanait de l'intrus n'augurait rien de bon. C'était un homme, ou presque. Vivant... ou presque. Un de ces êtres qui se repaissent des fluides vitaux des humains pour vivre. Un danger bien trop grand pour lui.

    Sans demander son reste, Lotor se réfugia derrière un kiosque à journaux. Il prenait garde à marcher dans des traces pré-existantes : inutile d'indiquer le chemin à suivre au poursuivant. L'humain... enfin, la chose approchait à une vitesse anormale. Elle fondit soudain sur le sac poubelle où Lotor se trouvait quelques instants auparavant. Un long frémissement parcouru l'échine de ce dernier. Malgré l'obscurité, qu'il avait appris à apprivoiser pour voir l'essentiel, il ne manquait aucun détail. Cette créature ressemblait à sy' méprendre à un homme ordinaire. A part peut-être le sang qui maculait son long par-dessus. Non, ce qui glaçait le plus, c'était son regard, vide d'humanité. Lotor se faisait le plus petit possible, retenait sa respiration pour ne pas indiquer sa localisation au prédateur. Après des minutes qui lui semblèrent être une éternité, son poursuivant grimpa contre les murs, et sauta sur le toit sans efforts apparents. Lotor dévora le trognon de pomme, et s'éloigna. Il remonta les traces de la créature, mu par son instinct.

    Une carcasse de chat gisait non loin, victime de la créature. Lotor la contourna, méfiant, mais la vie avait bel et bien quitté cet animal. Alors il s'approcha, et se résolu à faire ce qu'il ne faisait jamais habituellement. Il planta ses dents dans la chair encore tiède, et se nourrit, faisant enfin taire le douloureux grondement de son estomac. Enfin repu, il observa autour de lui. Tout était calme. La nuit et la neige se mêlaient comme deux amants qui se retrouvent après une trop longue séparation. Il grimaça et retira les poils de chat qui s'étaient glissés entre ses dents. Fichtre. Il détestait ça.

    Un bruissement, tout proche, le fit sursauter. La créature ! Elle était de retour ! Lotor s'éloigna sans hésiter, et détala dans les allées désertes. Il ne se retournait pas, ne voulant donner aucune chance à son prédateur de le rattraper. Il se glissa sous des bosquets, sauta par dessus des murets, failli être enterré vivant en passant trop près d'une branche qui déversa toute la neige accumulée sur lui. Sans répit, il s'engagea dans des immeubles et franchit plusieurs ponts. Après une course qui lui sembla durer des kilomètres, il fini par se cacher au fond d'une cave laissée entrouverte. Scrutant le silence, il reprit son souffle. Son poursuivant était loin. Alors, l'estomac plein, lové dans une couverture miteuse, Lotor le raton-laveur s'endormit, heureux d'avoir survécu une nuit de plus.


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    Le froid s'était abattu sur la ville, mordant, impitoyable. Lam s'était habillé en conséquence : épais pull de laine, mitaine, et même un bonnet. De toutes façons, concentré comme il était, il ne sentait pas la morsure glacée qui, paradoxalement, lui brûlait les cuisses. Ses yeux fixaient les piétons, bien plus bas, qui vaquaient à leurs si importantes courses de Noël.

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    La comptine tournait dans son esprit comme la brise glaciale de décembre. Tous ces minuscules pions étaient à sa merci, et il n'avait qu'un geste à faire pour rendre son jugement. Une mère tentait de retenir les deux furies qu'étaient devenus ses enfants. Clac ! Le claquement de la culasse s'entendit à peine parmi les chants de Noël.

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    Oh ! Une vieille femme, d'un âge certain, trottinait sur les trottoirs. Peut-être allait-elle acheter ses provisions pour le festin familial ? Un homme d'affaire, portable à l'oreille, ne semblait pas le moins du monde sensible aux décors enneigés. Un groupe d'ados, adossé à la fontaine éteinte, se chamaillait et riait. Lequel ? Cruel dilemme. Clac !

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    Les pions s'agitèrent soudain, et les rires furent remplacés par des cris. Lam devinait les regards fiévreux qui cherchaient l'origine des tirs. Il devinait la peur qui se distillait dans leurs veines. Il devinait les mères qui protègaient leur précieuse progéniture. Ces fourmis n'avaient aucun pouvoir en réalité. Ils étaient à la merci de la comptine. Quel serait le suivant ?

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    Un père Noël, mal grimé, s'agitait telle une éolienne. Clac ! Un agent de sécurité sorti précipitamment de la boutique, attiré par le mouvement de panique. Celui-là ? Ou alors le vendeur de marrons chauds ? Clac ! La décision était prise. En ce Noël, Lam s'était attribué le plus grand des pouvoirs : celui désigner ceux qui allaient mourir, et ceux qui allaient vivre. Clac ! La sélection n'était pas facile, mais il s'en était fait un devoir. Clac ! Lam avait décidé que l'homme en parka ne vivrait pas. Les sirènes hurlantes s'approchaient.

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    La comptine avait opté pour la première possibilité : la fuite. Lam se remit rapidement sur ses pieds, rangea son arme dans un sac de sport, et effaça ses traces sur le toit. Il se faisait discret, car les policiers scrutaient les hauteurs. Lam esquissa un sourire : la comptine avait estimé qu'il vivrait, refusant qu'il saute du toit. Alors Lam disparut dans l'hiver.

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