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    Le miroir renvoie mon image, imperturbable. Corset pourpre lacé, jupe longue noire qui laisse deviner mes bottes : un trait d'eye-liner, mascara, rouge à lèvres noir et je suis prête. Démoniaque, mon furet, s'installe en boule au fond de ma besace. J'enfile ma redingote pour supporter le froid automnal, et je quitte ma chambre. Affalés sur le canapé, mes parents semblent captivés par une de ces émissions débiles qui inondent le petit écran, et me jettent à peine un regard.

    Me voici dans la rue. Ils ne comprennent pas. Ce n'est pas un acte de rébellion, ni un effet de mode stupide. J'aime l'élégance de la dentelle noire et de la soie pourpre, j'aime les longues robes qui préservent ma pudeur contrairement à ces gamines dont on voit tout de leur corps. Je me reconnais dans le romantisme gothique, je m'y sens bien, c'est moi. Et même si les regards réprobateurs des mémés dans le bus me font sourire, je ne m'habille pas comme ça pour choquer.

    Ils ne comprennent pas que je refuse de me plier à ces normes stupides. Je ne reconnais pas ces stars anorexiques et retouchées au bistouri comme mes modèles. Je ne reconnais pas le fameux métro-boulot-dodo comme un moyen d'épanouissement personnel. Je refuse les vacances à se faire griller comme dans une rôtissoire, tous alignés quasiment nus sur une plage. Pourquoi ne comprennent-ils pas que je trouve ça absurde ?

    Démoniaque s'agite dans ma besace, je l'attrape et l'installe sur mon épaule. Ses petits yeux vifs scrutent le village que le soleil a fuit. Je m'en éloigne et emprunte le petit chemin de terre qui conduit dans les champs. La nuit est maitresse des lieux, arrangeant les paysages familiers à sa guise, déposant ça et là ses ombres majestueuses. Les nuages ont déserté, eux aussi, et ce sont des milliers d'étoiles qui parsèment le ciel étoilé.

    Je lève les yeux et plonge mon regard dans l'immensité spatiale. Les étoiles... Pourquoi a-t-il fallu que les hommes découvrent que ce ne sont que des boules gazeuses qui gravitent dans l'espace ? Autrefois l'humanité voyaient en elles des hommes, des animaux, des histoires. Et chacun pouvait y voir ce qu'il voulait. Tant de légendes animaient les peuples ! Le soleil, dévoré par le Puma, représentant la lutte terrible entre le Ciel et la Terre : c'était ainsi que les Incas expliquaient les éclipses solaires. Et maintenant ? Rationalisée, l'éclipse n'est plus qu'un astre qui en cache un autre. Où est la magie ? Où est l'imagination ?

    Je m'affranchis de ce savoir qui bride mon imagination. Les étoiles sont des âmes et elles ne se permettent pas de me juger, elles. Elles sont là, tout simplement, et observent sans un mot cette terre que nous maltraitons chaque jour un peu plus. Je me sens entourée de leurs lueurs bienveillantes. Je ne suis qu'une infime partie de ce Tout, et j'admire le spectacle en toute humilité.

    Démoniaque s'agite sur mon épaule, il a repéré bien avant moi la cabane de pierres perdue au milieu des champs. La nuit me porte, me soutient, m'encourage à avancer, comme si elle m'enveloppait d'une douce et chaleureuse couverture. Pourquoi me voudrait-elle du mal alors que je la respecte ? Pourquoi déchainerait-elle les monstres tapis dans les ombres alors que je suis si vulnérable ? Je devine son sourire attendri alors qu'une silhouette, tout proche de la cabane, se découpe dans l'obscurité.

    Malgré moi, mes pas s'accélèrent, et mon coeur suit le même mouvement. Je me jette dans les bras de l'homme qui m'attend, et nos lèvres se rejoignent comme une évidence. La soie frôle le jean's, les bottes prennent place entre les baskets, et mes doigts si blancs effleurent sa joue si mate. Enveloppés dans l'écrin étoilé de la nuit, loin de la bienséance, nos corps de parias entament cette ode à la vie, comme un hommage à la beauté de ce qui nous entoure.


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  • La porte grince d'une manière sinistre alors qu'il s'engouffre dans le tribunal. Ou peut-être est-ce un effet de son imagination ? Qu'importe, il ne s'y attarde pas et s'avance dans l'immense hall. Comme un automate, il s'avance vers l'accueil, où deux jeunes femmes tirées à quatre épingles s'affairent. Quelques minutes pour s'annoncer et s'entendre dire qu'il doit patienter dans la salle B12. Un simple hochement de tête, et l'homme s'y rend.

    Il s'est bien habillé pour l'occasion, pantalon de costume, à peine trop petit pour lui, et sa seule chemise. La cravate, il l'a emprunté à son père, mais le pauvre vieux ne risque plus de s'en plaindre maintenant qu'il mange les pissenlits par la racine. Il hausse légèrement les épaules alors qu'il s'avance dans le couloir : inutile de s'attarder là-dessus. Ses chaussures de ville neuves blessent ses talons, et il s'imagine avoir une démarche claudiquante. Qu'importe...

    Ah ! La salle B12 ! Il s'y aventure. Une dizaine de personnes au visage grave patiente en silence. L'homme ne prête aucune attention au décor glauque de la pièce, les affiches de propagande ne retiennent pas son intérêt. Machinalement, il cache ses mains de maçon sous le dossier qu'il a amené avec lui : elles font désordre dans ce lieu emprunt de solennité.

    Il n'a pas le choix. C'est ce qu'il se répète depuis des semaines. Il n'en dort plus la nuit et il ne cesse d'y penser en journée, mais il n'a pas le choix. Oui, c'est la meilleure solution... la seule en réalité. Sa mère ne peut plus s'occuper de toute la paperasse. Elle est même devenue incapable de faire un chèque. Satanée maladie. C'est l'âge, que disent les médecins, mais il voit bien, lui, que sa tête ne fonctionne plus très bien.

    Une jeune femme en tailleur s'avance et appelle son nom. Il se redresse en sursaut et la suit sans un regard pour ses compagnons d'attente. La secrétaire l'accompagne jusqu'à l'entrée d'un bureau et en ouvre l'imposante porte. Le maçon s'avance, mal-à-l'aise. Un petit bout de femme s'agite derrière un bureau aux dimensions démesurées. Elle ne porte pas de robe noire comme on en voit dans les films, et l'homme s'en étonne sans pour autant piper mot.

    Des dizaines et des dizaines de dossiers s'étalent sur toutes les surfaces planes, et c'est un miracle qu'il reste une place disponible pour le visiteur sur une chaise. Il s'y assoit du bout des fesses, le dos bien droit comme lui avait appris sa mère. La juge cherche un instant le dossier. La mort de son père, l'esprit de sa mère qui se met à vaciller juste après, comme si elle était un peu partie en même temps que lui, tout ça n'est qu'un numéro de dossier perdu au milieu de centaines d'autres. Chienne de vie.

    Il se sent être un enfant cruel et indigne, malgré ses quarante ans bien sonnés, alors que la juge des tutelles énumère les droits qu'il obtient en acceptant d'être l'administrateur légal. Ouverture d'un compte en banque, vente de meubles, conclure un bail. L'homme hoche la tête à mesure, comme assommé. Enfin, la juge, après s'être assurée qu'il n'a plus de questions, place un papier un face de lui. Il détaille chaque ligne, après tout, on n'appose pas sa griffe sur un contrat qu'on n'a pas lu, sa mère lui répétait tout le temps. La juge s'impatiente, mais il n'en rien pas compte : s'il n'est qu'un dossier pour elle, c'est une partie de sa vie qui bascule. Alors il prendra le temps qu'il faudra.

    Enfin, il se décide et prend entre ses doigt le stylo qu'elle a posé à côté de l'attestation. Sa main tremble alors qu'il approche le crayon du papier. Il inspire, et d'un geste vif, pose son paraphe. Prestement, la juge récupère les deux, et en quelques minutes, le fiche à la porte. Et lui, dans le couloir, il observe, un peu hébété, ce morceau de papier et les quelques traits de crayon qui marquent ainsi son accord. Il vient de renier à sa mère tout droit d'adulte.


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  • http://lapageblanche.l.a.pic.centerblog.net/6xfk7lyr.jpg

     

    La plume d'oie grattait furieusement le papier, ne s'interrompant que pour puiser son fluide vital ébène dans l'encrier. La petite boutique fleurait bon le parchemin et les encres, mais l'homme avait disposé sa chaise et son écritoire tout à l'entrée, car il savait que peu de clients s'aventureraient dans le temple de l'écriture.

    Il se redressa enfin, et observa d'un oeil critique son labeur. Finalement, ce fut un sourire satisfait qui se dessina sur son visage. Ses clients, de riches bourgeois, seraient satisfaits : les pleins, les déliés et les boucles étaient parfaitement formés et l'ensemble de la missive était harmonieux. Il rangea soigneusement la missive dans son coffret, et pu s'adonner à son occupation favorite : observer les badauds.

    Il était installé à l'angle des deux rues marchandes les plus animées de la ville, et une foule se pressait dans les rues étroites. Paysans venus vendre leurs légumes, riches tailleurs et petite noblesse se mélangeaient dans un semblant de cohésion. L'ignoble odeur et les braillements de la tripière avaient disparus, sans doute avait-elle fermé boutique. Bientôt, les commerçants viendraient lui demander de répertorier quelques actes commerciaux, voire même quelques contrats.

    Il était écrivain public depuis de nombreuses années, et aimait son métier plus que tout. Il préférait nettement rédiger les missives privées que les contrats commerciaux, non point par curiosité, mais pour rendre service aux personnes qui ne savaient pas écrire. Et de nombreuses personnes venaient pour lui demander de déchiffrer toutes sortes de documents.

    Les yeux dans le vague, fixant sans la voir la devanture du drapier en face de lui, il repensa à ce qu'aurait pu être sa vie. Ses parents voulaient qu'il rentre dans les ordres, pour attirer les bonnes grâces de l'Eglise. Il avait ainsi appris les Saintes Ecritures, la lecture et la calligraphie, mais au fond de lui naissait une terrible angoisse. Si les voeux d'obéissance et de pauvreté ne lui semblaient qu'anecdotiques, le voeu de chasteté lui paraissait définitivement insurmontable. Il avait alors pris la poudre d'escampette et s'était rendu dans en Avignon où il s'était installé en tant ...

    - Bonjour Messire Duchesne.
    - Hum ? Oh ! Bonjour gamin !


    L'enfant dépenaillé entra dans l'échoppe, et déposa deux chopes sur la table basse. L'écrivain en prit une et trempa ses lèvres dans le liquide ambré. Louis était apprenti brasseur, et il n'avait aucune chance d'apprendre un jour à lire et à écrire. Mais Duchesne l'avait surpris un jour, caché derrière l'écritoire, en train d'écouter avidement la lecture qu'il faisait à feu Dame Aliénor. Après une discussion houleuse, et ne pouvant décemment point envoyer paitre un enfant avide de savoir, ils s'étaient mis d'accord pour ...

    - Messire Duchesne ?
    - Hum ? Ah oui !


    Louis s'était installé à sa place habituelle, sur un petit tabouret près des parchemins. L'écrivain sortit une liasse de papiers de son coffret, sous les yeux impatients du gamin. Les pages étaient noircies d'une petite écriture fébrile, nerveuse, et il semblait que chaque centimètre avait été utilisé. D'une voix passionnée, l'écrivain commença la lecture. C'était une histoire d'un jeune paysan qui partait à la conquête de l'Orient pour ramener du papier, aidé d'un jeune chevalier qui devait faire ses preuves. En chemin, ils avaient rencontré une timide jeune fille qui venait de fuir sa famille pour échapper à un mariage dont elle ne voulait pas.

    Cette histoire, il aurait pu la réciter les yeux fermés, car elle était son secret : le soir, une fois l'échoppe fermée, il rentrait chez lui pour écrire, encore et toujours. Point de missives ni de contrats, non, mais les histoires qui se bousculaient dans son esprit comme des chevaux piaffant avant de partir à la chasse. Il passait tout l'argent qu'il gagnait à acheter du papier pour coucher ces phrases, s'évader... et faire rêver le gamin, car l'écriture ne révèle ses charmes que s'il y a quelqu'un pour lire.


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  • Parti d'un délire avec un ami, ce thème a été comme une évidence. Il fallait utiliser les mots suivants : torse, crime et café.

     

     

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    Je m'avance dans un couloir aux couleurs ocres et aux douces lumières tamisées. Sur la gauche, une porte est ouverte, et je rentre dans la pièce, comme mûe par une force invisible. La salle est plongée dans l'obscurité, et un unique spot de lumière met en valeur une table tournante au centre. Je m'approche. Une gaufre que je devine croustillante, nappée de chocolat, couverte d'un nuage de chantilly, semble n'attendre que moi. Quelques pas supplémentaires. Alors que je ne suis plus qu'à une longueur de bras de l'objet de mes désirs, il disparaît...

    Je suis dans un magasin aux rayonnages boisés, absolument tous remplis de bombes de chantilly. Sous mes yeux ravis se dévoilent toutes les variétés possibles et imaginables : chantilly vanillée, chocolatée, aux cookies, à la nougatine, à la pistache, aux zestes d'orange. Un vendeur à l'uniforme impeccable s'approche de moi, portant un large plateau garni de petites coupelles. Après les salutations d'usages, il me propose une dégustation. J'accepte avec empressement, salivant d'avance, lorsque tout disparaît...

    Une galerie d'art. Je suis dans une galerie d'art mangeable : les tableaux, les sculptures, tout doit disparaître. Dans cette atmosphère fraiche pour préserver les oeuvres, des femmes raffinées et des hommes endimanchés dégustent délicatement les diverses chantilly qui composent les créations. Une femme s'approche et me tend une cuillère dorée. La représentation d'un château sur une plage, baignée par un couché de soleil, m'attire et c'est avec une délectable envie que je fonds sur ma victime. Qui disparaît..

    La neige a étendu son blanc manteau sur le paysage familier, et je peine à me frayer un chemin pour rentrer. Un obstacle sournois, dissimulé sous la couverture immaculée, me fait chuter soudainement. Le visage dans la neige, je me relève en ronchonnant, et passe la langue sur mes lèvres. Je fronce les sourcils... je ne peux pas me tromper... c'est... non, c'est impossible, mais... il n'y a pas d'erreur possible... la neige est de la chantilly ! Alors que je m'apprête à m'empiffrer sans retenue, loin du regard désapprobateur de la bienséance, la chantilly disparaît...

    Je me retrouve au milieu d'une intense agitation. Les véhicules de secours aux sirènes hurlantes bloquent la scène du crime. Les badauds se sont massés autour. Je me fraye un chemin entre les femmes sanglotantes et les hommes aux visages blêmes. Un corps est étendu sur l'asphalte et l'extrême violence du meurtre, visible au terrible masque d'horreur visible sur son visage, me bouleverse. A côté de lui, l'arme du crime : une bombe de chantilly. Et tout disparaît...

    Je suis dans une bibliothèque faiblement éclairée par quelques chandelles. Un homme et une femme se font face, habillés de vêtements médiévaux. Leurs plumes d'oie courent sur des parchemins, et parfois, ils s'interrompent pour se regarder, les yeux perdus dans le vague. L'homme lâche soudain sa plume, se lève, et revient quelques instants plus tard, porteur de trois cookies généreusement recouverts de chantilly. Il en tend un à la femme, et en pose un sur le rebord de la table, tout près de moi. Je les observe les savourer alors que le dernier ne semble attendre que moi. Je tends la main pour m'en saisir, lorsqu'il disparaît...

    Autre lieu, autre temps. Dans des salles immenses, de magnifiques éphèbes sont négligeamment allongés sur des lits à baldaquin. Des femmes sont présentes dans certains lits, et recouvrent les torses des hommes avec de la chantilly. Il me faut impérativement trouver les réserves, l'abondance de cette crème si savoureuse doit avoir des airs de paradis. Guidée par un instinct primal, je me dirige vers les stocks. Je pousse la porte et je m'empare d'une bombe de chantilly. Elle me nargue depuis trop longtemps, c'en est assez ! D'un geste vigoureux, je la secoue, et renverse la tête en arrière. La bouche grande ouverte, je devine la divine mousse se précipiter sur moi, et, enfin... enfin, elle rentre en contact avec ma langue. Dans un grognement de satisfaction, je savoure le ...

    Je me réveille en sursaut : la cruelle sonnerie ne se soucie pas de me laisser finir ma bouchée. Les dernières brumes du rêve s'estompent bien vite alors que je m'affaire : ce matin, je prépare une surprise pour l'homme de ma vie. Je me lève, me rends dans la cuisine. Alors que le café coule, je prépare deux plateaux de petit-déjeuner. Le premier pour celui qui fait battre mon coeur : je ne lésine pas sur le pain grillé, le beurre, la confiture, le miel, et la pâte à tartiner. Pour l'autre plateau, une biscotte suffira pour accompagner le café.
    Porteuse de son plateau, je retourne dans la chambre. Il dort encore, magnifique dans son sommeil. Un sourire tendre se dessine sur mon visage. Dieu que je l'aime ! Il mérite bien tous les régimes du monde. D'une voix douce, je l'interpelle.

    - Mon ange ?

    Grognement bestial.

    - Mon coeur ? J'ai une surprise pour toi.
    - Qu'est-ce que tu veux la grosse ?
    - Nous prendrons notre petit-déjeuner au lit, mon amour, tout est prêt.
    - Moi oui. Toi, tu as assez de gras en réserve pour ne pas le prendre.


    Il observe le plateau que je dépose devant lui, et grogne à nouveau.

    - Il manque la chantilly.


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  • Un texte sur les moyens de transport imaginaires. Interdiction d'employer le mot "dragon" (on se demande pourquoi), obligation d'utiliser les mots suivants : Calendrier, mouchoir, bougie et grenouille.

     

     

    Les jappements hargneux des chiens percent violemment la nuit. Aussitôt les cris de leurs maitres, les gardes de la ville, viennent compléter le vacarme nocturne. Puis ce sont les volets qui claquent contre les murs, actionnés par quelques habitants curieux, qui achèvent de rompre le calme. Et au milieu, à peine perceptible, le halètement rauque d'Elland, qui court à perdre haleine, comme s'il avait une cohorte de démons à ses trousses. Ce qui est d'ailleurs le cas.

    L'introduction discrète chez l'une des plus riches marchands de la ville s'est parfaitement déroulée. Trouver et forcer son coffre fort, aucune anicroche. Glisser sans bruit l'argent et les bijoux dans les nombreuses poches secrètes dissimulées dans sa chemise épaisse, aucun soucis. Repartir tout aussi discrètement sans se faire repérer... problème.

    Étrangement, les gardes en charge de la sécurité des plus riches avaient plutôt mal pris sa petite visite. Et ils avaient lâché leurs molosses, s'élançant à leur suite, afin de rattraper l'intrus, et de lui faire passer toute envie de revenir, définitivement si possible. Alors si Elland court avec tant de vigueur, ce n'est pas uniquement pour entretenir sa forme. Tout ça à cause d'une malheureuse ombrelle qui trainait dans l'embrasement d'une porte. Fichue babiole !

    Ses longs cheveux noirs fouettent son dos, comme un funeste présage de ce qui l'attend s'ils le rattrapent. A moins que le mouchoir noué autour du bas de son visage les empêche de le reconnaître. Mais pour ça, il faudrait qu'ils échouent toute capture. Elland s'enfonce dans les ruelles sombres, guidé par son instinct. Droite, gauche, droite, droite, gauche, droite. Les molosses sont toujours derrière lui, il les entend, il les sent, même s'il gagne peu à peu du terrain. Il est en train de se perdre dans le dédale, toujours plus sombre, toujours plus glauque, de la vieille ville.

    Et soudain, plus de détritus au sol, ni d'odeur putride. Un vaste patio s'ouvre devant lui, au jardin impeccablement tenu, éclairé par une myriade de torches accrochées contre les piliers des arcades qui l'entourent. Tout n'est que sérénité en ce lieu. Les yeux fièvreux, Elland s'immobilise, gêné de surgir ainsi, et de souiller le patio de sa présence. Où est-il ? Chez quel noble personne se trouve-t-il ? Mais le souvenir des chiens, bien trop présent dans sa mémoire, le fait à nouveau s'avancer et renoncer à toute curiosité. Il ne les entend plus, mais il sait bien qu'ils sont sur sa piste, et que ce n'est qu'une question de temps avant qu'ils n'apparaissent ici. Silencieux comme la mort, il marche lentement jusqu'au centre du jardin. Une mare se discerne dans l'obscurité, et le chant des grenouilles berce la nuit. Tout autour, d'imposantes silhouettes se massent, comme pour protéger les lieux, perchées sur des blocs de pierre. Des gargouilles ! Elland s'approche, et soupire de soulagement. Au milieu des corps trapus, à l'épaisse peau graniteuse, il a reconnu Echidna. Elle est venue !! D'un pas étonnamment léger, elle rompt le rang, saute de son perchoir et s'approche de lui, avant de glisser sa tête massive contre sa main.

    - Echidna ! Je savais que je pouvais compter sur toi. Nous devons fuir, au plus vite !

    Aussitôt, la gargouille se positionne, et il monte sur son dos d'un geste souple. Sans plus attendre, elle déploie ses ailes, et d'une puissante poussée sur ses pattes postérieures, prend son envol. A l'instant même où les chiens des gardes entrent dans le patio. Elland prend rapidement de l'altitude, presque à la verticale, avant de survoler les toits. Les jappements s'éloignent, et les cris des gardes prennent de l'ampleur. Malgré lui, il enfonce ses ongles dans la peau rugueuse d'Echidna, contre-coup de la peur. Et oui, malgré les années de pratique, il a toujours un peu le vertige. Juste un peu. Dans un grognement sourd, la gargouille lui ordonne de se calmer. Alors il tente de profiter de la vision des toits faiblement éclairés par la lune, et de savourer sa chère liberté intacte. Mais c'est sans compter sa facétieuse monture. Les ailes déployées, Echidna se laisse porter par les courants d'air froid, rasant parfois les toits ou les plus hauts bâtiments, s'amusant visiblement des gémissements de son passager.

    Elle plonge soudainement, droit sur une terrasse, avant de se redresser d'un puissant mouvement d'ailes, laissant Elland le coeur au bord des lèvres. Ce qui pourrait être interprété comme un ricanement guttural se fait entendre, et la gargouille continue de plus belle à slalomer entre les obstacles, lui faisant même frôler du pied le calendrier solaire de la Grand Tour Celestis. Et lorsqu'elle se pose enfin sur un toit en pente légère, le voleur n'y tient plus, et répand le continu de son estomac sur les tuiles d'ardoise. Echidna le toise, moqueuse, avant de lui tourner ostensiblement le dos.
    Pâle comme un linge, Elland murmure :

    - Oui, je sais. Tu détestes quand je me sers de toi pour m'enfuir. Mais je n'avais vraiment pas le choix, tu sais.

    Mais elle ne semble rien vouloir entendre, reprend son envol, pour aller se poser à l'angle du bâtiment et scrute la rue déserte. Maussade et humilié, il se glisse par la lucarne et saute souplement dans sa modeste chambre. Il éclaire une bougie, et dépose son butin sur la paillasse qui lui sert de lit.
    Maudites gargouilles ! Le secret de leur apprivoisement est tenu jalousement secret par la guilde des voleurs et des assassins, car elles représentent un atout bien trop précieux pour le partager. Mais si elles peuvent se dissimuler à merveille dans la ville, et offrent un moyen de transport idéal, surtout en cas de fuite, elles s'avèrent être des compagnons pour le moins … compliqués à gérer. Moqueuses, facétieuses, caractérielles. Voilà comment il les qualifierait, s'il osait. Mais il ne sait que trop à quel point elles sont essentielles à leurs survies. Et puis, c'est sa plus fidèle compagne, celle qui ne le trahira jamais. Un mouvement à la lucarne interrompt ses pensées, et le calcul de sa nouvelle richesse. Echidna, venue se faire pardonner. Alors il caresse son museau, seule partie de son corps qui peu passer par l'ouverture, avant d'y poser un baiser.

    - Merci.


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    Les problèmes avaient commencé à l'aéroport de Lyon Saint-Exupéry. "Personnel naviguant en grève : votre vol est maintenu mais sera quelque peu retardé." Quelque peu... La masse d'acier avait fini par décoller avec plus de cinq heures de retard. J'avais réussi à récupérer, à l'aéroport de Glasgow, la voiture de location juste avant que l'agence ne ferme pour la nuit. Et je m'étais aventuré, fier de ma décision, sur l'A82 en direction de Dumbarton.

    L'idée m'était venue au beau milieu de la nuit, alors que je savourait la quiétude des rues lyonnaises habituellement bondées de passants, et la température un peu plus clémente. Le soleil de juillet brûlait Lyon, et je cherchais désespérément un lieu où dépenser mes quelques jours de repos durement gagnés. Mais pas n'importe où : je voulais fuir la masse de moutons qui se ruaient, comme chaque année, dans la fournaise provençale. Je désirais ardemment du calme et de la solitude dans une fraicheur relative. Mon choix s'arrêta sur l'Ecosse : louer une maison isolée et une voiture avait été une simple formalité.

    Mais alors que je quitte la banlieue de Glasgow, je me demande si c'est une si bonne idée que ça. Je ne connais pas la route, et nulle autre voiture n'emprunte le même chemin que moi. Un panneau m'indique que je roule à proximité du Loch Lomond, l'un des plus des grands lochs d'Ecosse. Plus intelligente que la France, l'Ecosse n'illumine pas ses routes la nuit, surtout lorsque celle-ci traverse une zone quasi désertique : j'ai bien dû parcourir plus de vingt kilomètres depuis le dernier village traversé sans rencontrer âme qui vive. Mais pour l'heure, la nuit écossaise est bien trop sombre pour la créature nocturne que je me targuais d'être il y a peu.

    Je m'enfonce dans les fameuses Highlands. Les phares de la voiture dispensent un rayon de lumière dérisoire dans le noir abyssal qui m'entoure. Si la fraicheur que je recherchais est présente, je l'ignore : j'ai soigneusement fermé toutes les vitres de la voiture. Machinalement, j'augmente le volume de la radio, et je scrute dans le rétroviseur : peut-être qu'un autre inconscient prend la même route que moi. Non, je suis seul dans cette immensité obscure. J'ai l'impression d'être dans un mauvais film d'horreur, de ceux où les héros se séparent alors que le danger guette, et qu'ils décident d'aller visiter un cimetière après le crépuscule, comme si ça ne pouvait pas attendre le lendemain. Je n'aurais pas pu attendre le lendemain, à moins de dormir dans la voiture sur le parking de l'aéroport.

    La route est tout en virage, et malgré le besoin impérieux d'accélérer pour retrouver enfin un peu de lumière, je roule à vitesse modérée. Je repense malgré moi à toutes les informations que j'ai récolté sur ce si beau pays. Je sais que dans l'obscurité se tapit un paysage magnifique, parsemé de minuscules lochs et d'îlots guère plus grands sur lesquels se dresse vaillamment un arbre rabougri. Je sais que c'est ici que sont nées les légendes, et si on se penche sur les mythes écossais, il s'avère que très peu de créatures fantastiques sont bienveillantes. Que ce soit les Each uisge, les Banshee ou les Bonnet-Rouge, elles ont toutes comme but ultime de vous dévorer. Pour l'heure, il me semble qu'elles se massent toutes autour de ma voiture.

    Une ombre passe dans les phares et m'arrache un cri de surprise. Frénétiquement, je regarde autour de moi, mais comment distinguer quoique ce soit dans une telle noirceur ? J'essaie tant bien que mal de calmer les furieux battements de mon coeur. Je dois me raisonner : de telles histoires ne sont là que pour faire obéir les enfants, et les empêcher de traîner la nuit.

    Fugitivement, au détour d'un virage, je crois apercevoir une tâche blanche. Mon coeur s'emballe alors que mon imagination comble mes lacunes visuelles : ce ne peut être que la Dame Blanche. Nerveusement, je m'enferme dans la voiture. Comme si ça pouvait changer quoique ce soit... Je me sens terriblement vulnérable, à la merci du moindre démon qui en voudrait à ma vie. Je ne pourrais rien faire contre eux. Je n'ai pas envie de mourir maintenant ! Pas comme ça ! Je suis trop jeune ! Fichu personnel naviguant !
    Brusquement, je tourne sur la droite. J'ai failli ne pas le voir, mais je connais l'itinéraire par coeur. C'est ici que je dois tourner pour rejoindre la maison que j'ai loué. Le compteur s'affole alors que j'appuie sur l'accélérateur : qu'importe l'état de la route, je dois me mettre en sécurité. Je me gare au plus près de la bâtisse, et je bondis vers la porte. Je tremble tellement que je mets de longues minutes à actionner la serrure. N'importe quoi pourrait m'attaquer pendant ce temps ! Enfin, je réussi à ouvrir cette fichue porte, et je me calfeutre à l'intérieur. J'allume toutes les lumières, et tant pis pour les bagages qui sont restés dans la voiture, ils devraient encore être là demain. Encore six nuits à tenir...


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  • J'insiste sur le fait que ce texte est une fiction. Le personnage en vient à cette extrémité mais je ne prône nullement le suicide comme résolution des problèmes. Il y a tant de choses à vivre et à voir !

     

     

    A quiconque lira cette lettre,

    Me voici au crépuscule de ma vie, et c'est sans regrets ni remords que je regarde mon futur.
    Je n'ai vécu que la vie que je voulais mener, méprisant la société et ses codes aberrants.

    D'abord inconsciemment, je me suis tenue loin de l'agitation adolescente, des premiers émois et des grandes débauches. Sans en connaître la raison, j'ai fui les lieux d'amusement où je ne m'amusais jamais, j'ai soigneusement évité les discothèques et les festivals. A l'époque déjà, le sentiment de malaise me serrait le coeur à la nuit tombée.

    Avec les années, j'ai pu mettre des mots sur mes maux. Le sentiment de ne pas être née à la bonne époque, de ne pas être faite du même moule que les autres, d'être incapable de me fondre dans la masse. Ce sentiment était profond et puissant, il m'était impossible de lutter contre.

    Notre société actuelle prône la perfection physique, le constant dépassement de soi. Toujours à la recherche du profit, bafouant l'être humain et ses aspirations personnelles pour gonfler le compte en banque d'une poignée de puissants. La liberté n'existe plus, tout est constamment surveillé. Tout est éphémère désormais, de la paire de chaussure qu'il faut changer tous les ans à l'être humain qui pourrait partager notre vie mais qu'on considère comme un produit de consommation. On prend, on utilise et on jette. La Nature est bafouée par des Hommes devenus arrogants et méprisants, certains de leur toute-puissance.

    La gentillesse, la naïveté, la générosité, l'altruisme, autant de traits de caractères devenus faiblesse méprisable. Je ne peux pas me changer, et seule, je ne peux modifier la société. Refusant de m'étioler comme une plante verte oubliée dans un bureau désert, consciente de mon incompatibilité d'humeur avec la société, je m'en suis peu à peu détachée.

    Je ne regrette rien. Ni les regards hautains, ni les paroles mesquines n'auraient pu ébranler ma décision. Je ne pouvais m'épanouir que de cette manière.

    Je ne regrette rien. Mes actes n'étaient guidés que par mes envies, faisant fi des conventions sociales et des bien-pensants qui voulaient me dicter ma conduite.

    Non, je ne regrette rien, pas même la solitude dans laquelle je m'étais plongée comme unique refuge. Et si elle me dévore aujourd'hui, broyant ma poitrine pour en tirer les derniers sanglots, j'estime qu'elle est la conséquence logique d'une vie vaine. La vie n'a pas de but si elle se subit en solitaire.

    En réalité, cette lettre est le constat de mon échec. J'ai cru pouvoir vivre sans la société mais c'est impossible. Je suis viscéralement incapable de me plier à ses dictats, et elle ne m'acceptera pas parmi ses moutons, je suis trop différente. Ma vie est une immense erreur, et seule la mort pourra la réparer.


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  • Bonjour,

    Énième tentative, en espérant que cette lettre ne finira pas à la poubelle comme les précédentes. Je suis assise à la table de la cuisine, où nous avons passé de si bons moments. Tu te souviens de notre fou-rire quand tu avais essayé de faire cuire des pâtes ?
    Je crois que je suis dans les conditions idéales pour écrire cette lettre d'adieu. Un bol de café à côté de moi, et les enceintes vibrent au rythme de Killing in the name of, des Rage Against The Machine. Si tu avais pris le temps de me connaître, tu saurais ce que ça signifie.

    En fait, je ne sais pas vraiment pourquoi j'écris cette lettre, je ne suis même pas sûre que tu prendras la peine de la lire avant de la jeter, ni que tu mérites que je perde mon temps pour toi.
    C'est peut-être pour tourner la page sur une partie de notre vie. Un début, un milieu et une fin. Et quelle fin... J'aurais aimé l'apprendre autrement qu'en te découvrant dans notre lit, avec cette trainée sal enfin bref.

    J'ai passé d'excellents moments avec toi. Je comprenais pourquoi tant d'artistes s'inspirent de l'amour pour créer. Les rimes les plus mièvres, les paroles les plus écœurantes, dégoulinantes de bons sentiments, les coeurs dans les yeux et les papillons dans le ventre, tout ça prenait un sens quand nous étions ensemble.

    Et le calendrier affichait fièrement nos deux ans. Tu sais, je crois que je commençais à envisager de m'engager plus sérieusement avec toi. Mariage, enfant, tout le tralala. Rien que pour toi, misérable crétin qui a tout gâché !

    Mais il y a eu cette fille. Et ensuite, tu m'as dit pour toutes les autres. Alors je voulais te prévenir qu'il n'est nullement nécessaire de venir chercher les affaires que tu as laissé. Tes vêtements ont été donnés à des oeuvres caritatives. Tes CD vendus, tout comme tes DVD. Tout le reste est parti à la décharge. Et ta console de jeux a malencontreusement eu un accident avec un mur en état d'ébriété. Les secours n'ont rien pu faire.

    Au final, je suis heureuse que tu aies pris cette décision. Je me rends compte maintenant à quel genre d'homme j'ai affaire. Nous ne cherchons apparemment pas la même chose : toi, des histoires d'une nuit avec des filles faciles au QI flirtant avec celui d'un kiwi trop mûr. Et moi... ça ne t'intéresse plus de toutes façons.

    Je n'ai pas l'intention de te souhaiter une bonne continuation. Je n'espère pour toi ni amour, ni joie, ni prospérité. En fait, pour être honnête, j'espère que cette garce t'as filé la mononucléose, ou un herpès virulent. Et la seule chose que je souhaite, désormais, c'est de ne plus jamais te revoir.

    Sophie.


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    - Passe-moi ma dose !
    - Non Manu, pas aujourd'hui.
    - J'ai du fric !
    - J'ai mieux à te proposer. La dernière nouveauté.
    - Je veux ma dose Tim !
    - Ecoute-moi Manu. C'est extraordinaire ! Tu vas planer comme jamais. Tu vois cette pilule ? C'est de la Morphéine, elle te permet de t'infilter dans les rêves des gens, tu deviens le roi du royaume de Morphée. Mieux, tu deviens le rêveur ! Fais-moi confiance mec, tu vas adorer !

    Dans ma paume ouverte, le cachet blanc me tente sournoisement. Tim a réussi à me convaincre, je suis reparti sans ma dose, mais avec ça. Et j'ai terriblement besoin d'aller ailleurs.
    Je fais fondre le comprimé sur ma langue, et me laisse tomber dans mon canapé vieillissant, attendant impatiemment que le miracle promis se produise.

    Je suis dans une cour, sous un soleil radieux. Les contours de ma vision sont flous, et je ne peux pas tourner la tête pour mieux voir. Il y a des dizaines de personnes, les femmes avec de longues robes à fleurs, les hommes endimanchés. Moi aussi, je porte une robe, d'une blancheur virginale. Tous les gens qui m'entourent me sont familiers : ma famille, mes amis sont présents. Nous sommes réunis pour une fête, mais je n'arrive pas à savoir laquelle. Ils rient, ils dansent, et je me sens étrangement bien, heureuse.
    Un vieil homme me propose une danse, et j'accepte avec un plaisir indescriptible. Je vois les traits de mon grand-père avec netteté, contrairement aux autres personnes qui me paraissent floues. La musique est entrainante, ma robe virevolte autour de moi, et son visage ridé est illuminé par un sourire magnifique. Nous nous rapprochons, et je pose ma joue contre la sienne, guidée par un élan d'amour. Je me recule soudain vivement : sa joue à la froideur d'un cadavre.

    Je suis dans mon appartement, sur le seuil de la salle de bain. Mon aimée est là, face à moi, superbe dans sa nudité. Son sourire se fait enjôleur, et je succombe, comme toujours. Je m'avance vers elle, sentant le plaisir enfler dans mon bas-ventre. Nos corps se frôlent, ardents, et nos...

    Je suis dans une immense forêt, et je cours. Une étrange excitation s'empare de moi lorsque je le vois, ce papillon aux couleurs bigarrées, dont la course semble erratique. Je glousse d'un rire enfantin, et me précipite à sa suite. Les couleurs chatoyantes dansent avec les rares rayons de soleil qui traversent le feuillage dense. Il me conduit jusqu'à un palais caché de tous, où vivent pêle-mêle Barbie, Cendrillon, le Prince Charmant, et Dora l'Exploratrice. Il y a même un bébé dragon qui s'approche de moi, avec sa démarche chaloupée. J'éclate de rire, ravie, et je vois mon reflet dans son regard éperdu d'amour : je suis une petite fille habillée en princesse. Ils viennent tous de près de moi, attentifs au moindre de mes désirs. Je garde mes bras autour du cou du bébé dragon, il est mon ami, et on restera ensemble pour toute la vie ! Et je ris, encore et toujours, d'un bonheur pur, presque originel.

    Je m'avance le long d'une côte maritime. Il fait nuit noire, et je sens à mes côtés une femme. Je ne la connais pas bien, mais je sais qu'elle est bienveillante. Nous arrivons vers une crique, la plage est noyée dans l'obscurité, mais sur les vagues se reflètent les éclats de lune. Tout est très calme. Étrangement, je me sens oppressé. Comme si ce calme masquait de sinistres machinations.
    De part et d'autre de cette crique se dressent d'immense falaises dont je ne vois pas le sommet. Et pourtant, j'y devine de grands prés, avec de hautes herbes folles qui bougent au rythme du vent. Des enfants y courent en riant aux éclats, même si je ne les vois pas. Leurs rires me semblent maléfiques, une terreur indicible me serre le coeur. Il n'y a rien de rationnel, je suis sur cette plage, la femme est à côté de moi, et j'ai peur, terriblement peur. A tel point que je m'effondre sur le sable, secoué de spasmes. Elle s'agenouille à côté de moi. Et soudain, une foule s'agite autour de moi pour éviter ma mort. Mais ils ne peuvent rien faire. Peur à en mourir... J'entends un homme qui déclare l'heure de mon décès, accompagné d'un bip-bip lancinant.

    Je suis assis à côté d'Elle. Ma muse, l'amour de ma vie, mon âme soeur. Je ne la vois précisément, mais je sais que c'est elle : elle seule peut m'apporter ce sentiment de plénitude. Elle parle, mais je ne l'entends pas, fasciné par ses boucles noires qui sautillent au rythme de ses hochements de tête. Ses yeux pétillent, elle me parle de quelque chose qui lui tient à coeur. Je sais que je souris. Elle a vu que je ne l'écoutais pas vraiment, et elle se jette sur moi. Elle me frappe ! Je la maitrise sans peine, elle est si fragile. Elle me mord une oreille ! J'imite le grognement d'un ours, art que je maitrise à la perfection. Elle éclate de rire. Je lui tire la langue, la bougresse ose se moquer de mon grognement. Elle la happe.

    Je suis sur un champ de bataille. L'odeur de terre humide, mêlée à celle du sang, me prend à la gorge. Il y a des hommes à terre, beaucoup trop, et je peux voir à leurs blessures qu'ils ne se relèveront jamais. Les bombardements se poursuivent, inlassablement. Je suis terré dans une tranchée, comme le pleutre que je suis, ne pensant qu'à sauver ma peau. Mon meilleur ami est tout proche, mort. Mon tour arrive...

    Il fait noir, et il n'y a rien d'autre que le néant. Aucune image ne vient troubler cette douce quiétude. Aucun bruit n'interfère dans ce repos de l'âme salvateur. Ni joie ni peine. Rien.

    J'ouvre brusquement les yeux. Je suis chez moi, sur mon canapé vieillissant, et je tente de reprendre mon souffle. L'aube dispense de pâles couleurs sur les murs. Je suis resté plusieurs heures dans les songes des autres. Je me lève, un peu chancelant. Je dois aller voir Tim, il me faut encore de la Morphéine.


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    Les premières gouttes de pluie s'écrasent sur le goudron brûlant au moment précis où Agathe sort de son travail. Un large sourire illumine son visage, et elle salue ses collègues qui s'attardent sur le perron d'un joyeux " bonne soirée !" Elle attend ce moment depuis des heures : elle n'a pas cessé de regarder le lent défilement des aiguilles de l'horloge.

    Sa jupe virevolte lorsqu'elle franchit d'un bond le trottoir pour traverser la rue. Elle n'a pas de temps à perdre. Elle a prévu d'être à la librairie à 17h30. Elle a réfléchit à l'itinéraire le plus court, et en marchant d'un bon pas, elle arrivera à l'heure. Ce soir, en rentrant chez elle, elle se jettera sur le dernier tome paru de son auteur favori. Six mois qu'elle attend la suite des aventures de son héros ! Alors qu'il vente, qu'il pleuve ou qu'il neige, elle sera à la librairie à 17h30.

    La pluie s'intensifie, amenant avec elle une brise fraîche qui apaise la chaleur des jours précédents. Elle n'a pas pris de parapluie, bien sûr, et c'est avec ravissement qu'elle tend le visage vers le ciel. L'odeur du bitume mouillé semble délicieuse aujourd'hui, alors qu'habituellement, elle la prend à la gorge et l'empêche de respirer. Les éléments sont avec elle, comme s'ils voulaient rendre cette soirée un peu plus exceptionnelle encore.

    Elle s'enfonce dans les ruelles de la vieille ville. La pluie ruissèle désormais sur son visage et ses cheveux, la remplissant de joie. Les passants sont pressés autour d'elle, ils slaloment entre les balcons et les abris des magasins pour ne pas mouiller leur précieux vêtements. Agathe, elle, marche d'un pas dansant au milieu des ruelles, s'offrant à la pluie. Et lorsqu'une goutte vient s'écraser dans son décolleté, elle glousse d'un rire enfantin, et lui murmure : " Petite coquine va !"

    La librairie n'est plus très loin, et elle franchit une flaque d'eau d'un bond léger. C'est une excellente journée ! Si ça ne tenait qu'à elle, elle tournoierait sur elle-même, célébrant avec les nuages cet évènement, comme une danse de la pluie moderne.

    Enfin, elle arrive à la petite boutique. Elle jette un regard à ses vêtements détrempés, et hausse les épaules avec un petit rire mutin. Aucune importance ! Elle rentre à l'intérieur, inspirant cette odeur qu'elle aime tant. Agathe est une habituée de cette librairie. Elle avait été séduite par les hautes étagères boisées, cet univers à la fois chaleureux et feutré. Tant de mondes cohabitent sur ces rayonnages, et elle rêverait de tous les explorer. Le libraire surgit de sa réserve. C'est un vieil homme, un vrai passionné avec qui elle adore discuter pendant des heures. Même si Agathe n'est pas sa cliente la plus rentable, il la préfère à ces clients qui viennent acheter des titres prestigieux uniquement pour remplir leur bibliothèque. La jeune femme, elle, sait apprécier les bonnes choses, et c'est tellement rassurant de voir que la jeunesse aime encore lire !

    C'est avec un sourire radieux qu'elle s'approche à pas légers du libraire, et lui demande le livre tant convoité. Mais le vieil homme lui annonce un retard imprévu dans les livraisons : il n'a rien reçu, et il n'aura rien avant le début de la semaine prochaine. Agathe tente, tant bien que mal, de masquer sa déception. Le libraire s'excuse plusieurs fois et lui conseille un autre livre. Elle ne l'entend plus, le fond sonore diffusé par la radio devient soudain familier. Cette chanson, elle ne la connait que trop bien : il y a deux ans, elle accompagnait le cercueil de sa soeur jusqu'au cimetière.

    Le sourire a déserté son visage, et elle balbutie au libraire qu'elle reviendra. Il lui faut quitter cet endroit. Elle se précipite dehors. Des lambeaux de nuages gris s'accrochent aux immeubles, comme s'ils étendaient leur ombre malfaisante sur la ville. Elle reprend sa route d'un pas chancelant. Elle s'en veut : elle a été stupide de mettre tant d'espoir et tant de joie dans un simple tas de feuilles. Un bonheur complètement artificiel, creux, idiot.

    La pluie s'abat sur la ville avec violence, achevant de dissoudre le masque déjà fissuré. Le masque d'une jeune femme souriante, aux yeux pétillants de malice. Ses collègues et ses amis la disent pleine de vie, forte et douce à la fois, mais toujours joyeuse. Mais elle sait que juste derrière se cache une gamine lasse de jouer à l'adulte, terrorisée par la solitude, fatiguée de cette vie qui ne lui a apporté que des douleurs et des déceptions.

    Cette maudite chanson se répète à l'infini : depuis l'enterrement, elle ne peut plus l'écouter sans que les larmes courent sur ses joues. Elle n'arrive pas à faire le deuil, elle ne peut pas surmonter cette douleur. Elle avait 18 ans, un avenir prometteur, et une soif de vivre extraordinaire. Et tout s'est arrêté net quand sa voiture a été percutée par un jeune qui rentrait de boite de nuit. Elle donne le change à tout le monde, faisant comme si cet évènement ne l'a rendue que plus forte, et que la vie continue malgré tout. Mais ce n'est qu'une façade.

    Elle erre dans les ruelles, le regard rivé au sol. Elle ne sent plus la pluie qui la trempe jusqu'aux os. Comme un château de cartes balayé par un coup de vent, elle s'effondre intérieurement. Toutes ses joies futiles, tout ce qui peut habituellement lui donner le sourire lui apparaît soudain vain. Et tout ce qu'elle s'évertue à ranger dans un coin de son esprit, pour oublier, revient avec force. Son mal-être, sa solitude, sa certitude de ne pas avoir sa place dans ce monde, ses peurs.

    Les passants ont fuit le déluge pour se réfugier à l'abri. Elle s'assied sur un banc, les talons sur le bord de la planche, les bras enserrant ses jambes, le menton posé sur ses genoux. Ses larmes se mêlent à la pluie. Un tourbillon d'idées noires s'empare de son esprit. Son mal-être intérieur est devenu physique : une boule enfle dans sa poitrine.


    "Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille
    Au brick perdu jouet du flux et du reflux,
    Mon âme pour d'affreux naufrages appareille."


    Elle a toujours été touchée par Verlaine, ce poète maudit, torturé par ses sentiments, persuadé qu'il était né sous la mauvaise étoile. Et quand elle ne va pas bien, ces quelques vers lui viennent à l'esprit, ils correspondent tellement à ce qu'elle ressent.

    "Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville"

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