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    L'ascenseur s'élance dans un léger soubresaut, et je tente de masquer ma gêne. Nous ne sommes que tous les deux dans la petite cabine. Ce n'est pas vraiment une coïncidence, je connais depuis des semaines son emploi du temps à la fac, et je sais que le jeudi, il rentre directement à la résidence universitaire après les cours. Faire en sorte qu'on prenne l'ascenseur ensemble était un jeu d'enfant. Mais une fois à l'intérieur, je suis incapable de le regarder, ou d'entamer la conversation. Je ressens étrangement sa présence, comme s'il émettait une aura terriblement attirante, et ça me coupe tous mes moyens. Nous nous sommes simplement salués dans le hall d'entrée, et depuis le silence règne.


    Les portes s'ouvrent au deuxième étage, mais il n'y a plus personne. Sans doute un étudiant trop pressé qui a préféré prendre les escaliers. Lui descend au sixième étage, comme moi. C'est comme ça que tout à commencé. Je sortais de mon studio, et je l'ai croisé. Comment expliquer les sentiments qui m'ont envahit ? Il n'est pas une beauté comme on en trouve dans les magazines. Il est sans doute trop petit, et il a quelques kilos en trop pour leur ressembler. Et son nez n'est pas très droit. Mais ça n'a aucune importance : il irradie quelque chose de magnifique. C'est sans doute ce qu'on appelle le charme. Quoiqu'il en soit, depuis ce jour-là, il n'y a pas un instant où je ne pense pas à lui.


    Les portes se referment dans un léger grincement, et l'ascenseur reprend sa course. Malgré le grand nombre d'étudiants présents sur le campus, ce n'était pas compliqué d'en apprendre plus sur lui. Il s'appelle Kilian. Que j'aime me répéter son prénom ! Il vient de Bretagne, et suit des études en biologie. Impossible de ne pas chercher des renseignements sur lui. Je rêvasse toute la journée, imaginant une rencontre où nous discuterions, et où je pourrais lui montrer qui je suis. Je ferais preuve d'esprit, d'humour, et il rirait à gorge déployée. Et nos yeux se croiseraient, le temps se figerait, il n'y aurait plus que lui et moi. Lentement, il se rapprocherait, doucement il pencherait la tête vers moi, et ses lèvres se tendraient vers les miennes et alors il...

    Une sonnerie de portable retentit soudain. Il décroche rapidement, et annonce à sa copine qu'il la rappellera dans quelques minutes. Il a une voix chaude et grave, et malgré moi, je l'imagine me dire des mots doux à l'oreille. Mais c'est à elle qu'il les dit ! Je l'ai déjà vue plusieurs fois, avec sa jupe courte et son piercing au nombril. Il n'y a pas que moi qui lui trouve du charme, à en croire le nombre de filles qu'il ramène chez lui. Sauf que moi, il ne me remarque même pas.


    Le voyant lumineux annonce le cinquième étage. Dans quelques instants, il partira, sans un regard pour moi, et je n'aurais plus que les regrets. Une telle occasion, et je suis incapable d'entamer la conversation. Un soubresaut plus violent que les autres, et l'ascenseur se fige. Les portes ne s'ouvrent pas. Nous nous jetons un regard, avant qu'il ne jure copieusement. Nous sommes bloqués entre deux étages. Mon coeur s'emballe. Peut-il deviner mon émoi ? J'ai les mains moites, et la bouche sèche. Je ferme les yeux. Je l'imagine se rapprocher, me serrer contre lui pour qu'on se rassure mutuellement. Je secoue la tête pour chasser cette image. Ça n'arrivera jamais. Il s'est assis au fond de la cabine, et je me laisse glisser contre la paroi près du mur. Il a mis une chemise bleu-nuit aujourd'hui, qui met parfaitement en valeur ses iris. Je lui adresse un sourire désolé, comme si j'étais responsable de cette panne. Il hausse les épaules, et décroche son téléphone pour appeler sa copine. Il m'ignore, comme si je n'étais qu'une extension de la paroi. Pourquoi je fais tout ça ? Depuis le temps, je devrais savoir que c'est inutile. Il ne s'intéresse pas à moi, pas même pour une relation amicale. Mais j'ai toujours cet espoir stupide qu'il me remarque enfin.


    Dans un grondement, l'ascenseur repart. Encore une de ces foutues pannes. Dire qu'il y a peu, j'aurais rêvé d'une opportunité. Mais maintenant, il n'y plus que ce silence oppressant. Je me lève, quelques instants avant Kilian. Après l'euphorie d'être si proche de lui, je ne ressens plus que de la nausée. Je fais tout pour le voir, pour l'entendre, et je n'ai que son indifférence en retour. Les portes s'ouvrent, et après un salut rapide, il s'éloigne à grandes enjambées. Je reste immobile, respirant son parfum qui a rempli la pièce. Je me fais du mal pour rien, il ne s'intéressera jamais à moi. Jamais. Pourquoi a-t-il fallut que je tombe amoureux d'un hétéro ?


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    Les réverbères dispensent une lumière blafarde sur les rues de la ville déserte. La Lune va se coucher, fatiguée de son tour quotidien, et me laisse seul avec le silence oppressant. Je m'efforce de garder un pas régulier, ne pas écouter cette voix en moi qui m'ordonne de courir. Longeant les murs, je m'enfonce au coeur de la ville endormie.


    Je me fige soudain au détour d'une ruelle, en voyant un homme au milieu de la place. Aussitôt, je regagne l'abri que m'offre l'angle de l'imposant bâtiment. Mes ongles trouvent le chemin de ma bouche, et peu après, le goût métallique du sang, si habituel et si rassurant, vient flirter avec mes papilles gustatives. Il ne doit pas me voir, il va les prévenir ! Je risque un oeil pour m'assurer qu'il est bien parti, mais ce bougre ne bouge pas. Je peste intérieurement, et regarde nerveusement derrière moi. La ruelle reste déserte. Mais que fait-il ? Allez, va-t-en ! Je dois bouger, ils vont me rattraper sinon. A moins qu'il ne soit leur complice... Peut-être m'attend-t-il ? L'homme est bien en chair, aussi grand que moi et sa silhouette ne m'est pas familière. Toujours personne derrière. Mais pour combien de temps ? Il faut y aller. Profonde inspiration, je range mes mains dans mes poches. Je m'efforce de prendre un air dégagé et m'avance doucement sur la place.


    L'homme ne bouge toujours pas. Malgré moi, mes pas me conduisent près de lui, comme un ours attiré par le miel. Je veux les empêcher mais ils n'obéissent pas. Aux pieds de l'homme, une plaque, avec l'inscription " Jean Jaurès, 1859 – 1914". Mon regard furieux croise celui de la statue, mais elle reste de marbre. Une porte claque non loin, me faisant sursauter. Je m'éloigne à grand pas. Je ne dois pas rester là, je suis presque arrivé. Je ne veux pas retourner dans ma chambre blanche, je ne veux plus prendre leurs cachets, et je ne veux plus voir le docteur. A chaque fois, il veut me faire parler de ce qu'elle m'a fait, et il me regarde d'un air soucieux. Je l'aime pas beaucoup, le docteur, mais c'est moins pire que les autres gens. J'en suis parti, et je ne veux pas y retourner ! Alors j'irais me cacher, et ils ne me retrouveront jamais.


    Un vacarme éclate soudain au sol. Les battements de mon coeur s'emballent et viennent cogner follement à mes oreilles alors que je cherche l'origine du chahut. A mes pieds, une bouteille de bière, vide, tourne doucement sur elle-même, et finit par s'immobiliser. Le goulot me désigne, aussi sûrement qu'un doigt accusateur. Il sait ! Il sait tout ! Ma bouche se dessèche, et je sens mes jambes vaciller. Il va les prévenir, il va leur dire où je suis, et ils vont me ramener dans cette horrible chambre. Mon coeur bat la chamade, si fort que j'ai l'impression que tout le quartier peut l'entendre. Je mordille à nouveau mes ongles, pétrifié, incapable de fuir le regard du goulot.


    Des bruits de pas derrière moi ! Je bondis et me retourne vivement. Deux hommes, immenses, costauds, me désignent d'un geste du doigt. Un liquide glacé se déverse dans mes veines. Ce sont eux ! Je m'élance dans la direction opposée. J'ai l'impression qu'à chaque foulée mes jambes vont se dérober sous moi. Et pourtant je cours, je cours sans ralentir. C'est le diable que j'ai aux trousses. Les vitrines défilent, les rues se suivent, et je les sens sur mes talons. Je m'élance dans une ruelle, puis dans une autre, et enfin, j'arrive au Parc. Il vient tout juste d'ouvrir, et je me précipite à travers les allées de verdure. Je me faufile dans un bosquet, et je me laisse tomber au sol. Je suffoque, incapable de calmer les tremblements de mes membres. C'est une boule brûlante qui gonfle dans mon ventre alors que je les imagine m'attraper. Ils vont m'emmener dans la chambre, ils ne me laisseront plus jamais partir. Je ne veux plus être enfermé ! Ma respiration se bloque quand je sens un frémissement dans l'arbuste voisin. La bouche grande ouverte, j'essaie de prendre mon souffle. Les larmes roulent sur mes joues sans que je puisse les retenir. Je ne voulais pas la tuer, mais maman me faisait tellement de mal ! C'est à cause d'elle si je suis enfermé. Une main émerge de l'arbuste. Je suis tétanisé, incapable de penser, de bouger, ni même de respirer. Le bosquet s'écarte pour laisser la place à l'un de mes poursuivants. Son visage est terrifiant. Je me sens comme un lapin en proie à une rapace. Sa main se pose sur mon épaule. Non !!! Ne le laissez pas m'emmener ! Je ne suis pas fou !


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  • Le couple amoureux à l'adolescence

     

     

    - Regardez comme ils sont mignons !
    - Oh ! C'est trop chou !
    Les deux profs gloussent, et je ne retiens pas le soupir d'exaspération qui monte en moi.

    15h29, comme tous les jours, je suis dans la salle de repos des enseignants pendant la récréation. Comme tous les jours, nous avons une vue imprenable sur les ados en rut qui s'explorent mutuellement les amygdales avec plus d'assiduité qu'ils n'en mettront jamais pour leurs leçons. Comme tous les jours, ces deux gourdes s'extasient devant ce spectacle pathétique.

    15h31, je jette d'un geste rageur mon gobelet de café dans la poubelle. Le miroir près de la porte me renvoie l'image d'un homme d'une trentaine d'années, au visage sévère et aux yeux bleus étincelants d'une colère froide. "Il pourrait être joli garçon, s'il n'était pas si détestable", voilà ce qu'une des sottes avait dit à mon sujet, croyant que je ne l'entendrais pas. Qu'elle aille se faire pendre. La porte de la salle des profs claque derrière moi, et je devine que mes collègues sont soulagés de me voir partir. Qu'ils aillent donc tous se faire pendre, tiens, on leur fera un prix de groupe.

    15h33, je traverse les couloirs presque déserts pour me rendre dans ma salle, sous les murmures et les regards en coin des quelques élèves présents. Ils sont si naïfs : ils croient qu'on ne les observe pas, qu'on ne sait pas quelles sont les amitiés et les inimitiés, qu'on ignore leurs pitoyables histoires de coeur. Je connais la réputation qu'ils m'ont fait, je sais qu'ils ne m'aiment pas. Ça tombe bien, moi non plus, je ne les aime pas.

    15h35, la sonnerie retentit. J'essaie de me préparer à l'arrivée massive des ados libidineux. Allez, plus qu'une heure. Les fayots rentrent en premier, comme toujours, et leurs voix mielleuses me saluent. Je ne réponds pas, je ne suis pas dupe. Arrivent ensuite les autres, bavardant, riant. Les couples se détachent difficilement dans un bruit spongieux que je peux entendre d'ici.

    15h38, les morveux ne se calment pas. Le tombeur de la classe ne lâche pas sa nouvelle conquête, et l'espace d'un instant, j'ai la certitude qu'il va lui faire un enfant sur les bureaux du fond de la classe. Je toussote, mais ils continuent de m'ignorer. Je sors de ma sacoche un paquet de feuilles, demande au lèche-botte du premier rang de le faire passer : s'ils veulent jouer à ça, je suis prêt. Ma voix couvre leur chahut en déclarant :
    - Interrogation surprise. Le thème : l'impact de l'import/export des mollusques sur l'économie française. Vous avez une heure.
    J'ignore les cris de protestations en restant stoïque. Qu'ils aillent tous au diable. C'est moi qui décide ici. Et puis, après tout, les feuilles qui passent dans les rangs recèlent toutes les informations qu'ils ont besoin de connaître. Ils n'ont plus qu'à faire marcher la masse informe qu'ils ont entre les deux oreilles, s'ils en sont capables, et faire une analyse. Je marche entre les rangs pour les surveiller, mais ces cancres ne sont pas fichus d'écrire quoique ce soit, alors se copier les uns sur les autres... Mon regard se porte sur le couple à l'écart. Bien sûr qu'ils sont isolés, à l'âge où l'amour se quantifie en litre de salive qu'on échange en public, ils font tâche, eux, à se tenir pudiquement la main et se cacher pour s'embrasser.

    16h14, ils sèchent sur leurs copies. Au moins, les corrections seront rapides. Je les observe, et je sais qu'ils ont autant envie que moi d'être là. Le lycée, c'est leur fléau. Si ça ne tenait qu'à eux, ils chercheraient frénétiquement un compagnon d'accouplement, guidés par leurs hormones en ébullition, ignorant tout le reste. Oh, bien sûr, ils enrobent cet état de fait en simulant des sentiments, en déclamant des mots d'amours aussi vides de sens que de sincérité, mais ce ne sont que des mensonges.

    16h25, je m'ennuie à mourir. Plus que cinq minutes, et je pourrais enfin rentrer chez moi. Le tombeur pourra copuler, le petit couple pourra se cacher pour s'embrasser, la majorité pourra se pavaner avec sa dernière prise de chasse au bras, et les fayots iront travailler leurs cours.

    16h30, la sonnerie retentit, synonyme de liberté pour tous. Les copies volent, les chaises raclent le sol, les cartables s'élancent sur le dos de leurs propriétaires, et comme après toute tempête, le calme finit par retomber. Je savoure cet instant, les yeux fermés, adossé à ma chaise. Je finis par me lever, je ramasse les copies, les range dans ma sacoche, et quitte la salle de classe. Deux formes s'agitent dans un recoin sombre du couloir. Comme s'ils ne pouvaient pas attendre de rentrer chez eux ! Je me fige en passant à côté d'eux : ce sont deux de mes élèves, deux garçons, qui cachent soigneusement leur relation. Ils se séparent vivement en me voyant. Le premier rougit violemment et baisse les yeux. L'autre me fixe du regard, presque comme un défi, pourtant je peux lire dans ses yeux qu'il a peur, peur de mon mépris, peur que je le dise. J'esquisse un sourire, et m'éloigne en haussant les épaules. Deux ados libidineux de plus...

    16h45, je gare ma voiture devant mon appartement. Je descends, cherche mes clefs dans ma sacoche. Une gamine, sur son vélo avec petites roues, se prend pour un pilote de formule 1 et me percute de plein fouet. On devrait tous les noyer la naissance !
    - Julie !
    La mère se répand en excuses, mais je ne l'entends plus. Julie... Le même prénom qu'Elle.
    Elle...
    Je l'avais rencontrée au lycée. J'avais surmonté ma timidité, et je m'étais senti stupidement heureux qu'elle pose les yeux sur moi. Je lui avais tout donné : mes sentiments, mes incertitudes, mes peurs, mon coeur. On était deux, on était invincibles. Deux ans d'un bonheur parfait, idyllique. Et on avait fini par me dire... Un dîner de con, d'un genre un peu différent. Chacun de mes gestes, chacune de mes paroles, tout était répété, tourné en dérision, prétexte à une moquerie. Chaque instant d'intimité, même le plus privé d'entre tous, n'était qu'une pièce de plus à apporter sur un grand puzzle : lentement se dessinait l'image d'un crétin fini, d'un naïf de la pire espèce, d'un moins-que-rien qui croit encore qu'on s'abaisserait à éprouver le moindre sentiment pour lui. Et tout le lycée suivait pas à pas l'élaboration du chef-d'oeuvre.
    La porte se referme sur moi, et machinalement, je tourne le verrou. Julie... Le reflet d'une vitre me renvoit l'image parcellaire de son puzzle. Elle avait raison, je suis trop minable pour ces petits jeux d'amour. Je me laisse tomber sur le canapé, et je jette un regard torve à ma sacoche. Mes élèves iront se faire voir, je ne corrigerais pas leur inepties. Sur la table, la bouteille de whisky et le tube de somnifères m'attirent irrésistiblement.


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  • Le temps

     

     

    Immobile sur le seuil de la porte, sa large stature semblait défier les cieux. Ses iris bruns scrutaient les trombes d'eau qui s'abattaient, alors qu'il caressait sa barbe naissante, soucieux. La porte ouverte transmettait une douce chaleur qui se répandait dans son dos, tandis que son visage était balayé par le vent frais et humide. Penser, réfléchir, il ne lui restait plus que ça à faire.

    Tous les villageois s'étaient rendus chez le vieux Clotaire aux premières heures du jour, faucilles et fléaux prêts pour l'aider aux moissons, et avaient en hâte coupé les épis. De lourds nuages noirs s'amassaient à l'ouest, et les paysans savaient leur temps compté avant que l'orage n'éclate. Ils avaient travaillé d'arrache-pied, la peur viscérale de la famine rendait leurs gestes empressés. Les premières gouttes les avaient fait s'arrêter, les grains était déjà bien assez humides pour ne pas être ramassés sous la pluie. Depuis le printemps, elle était omniprésente, et c'était un miracle que le blé n'ait pas pourri sur pied.

    Un éclair déchira le ciel, suivi rapidement par un grondement qui fit trembler les murs de la chaumière. Oui, depuis le printemps, ils n'avaient pu entrer dans les terres sans avoir deux livres de boue sous les sabots. Le labour avait été fastidieux, la charrue s'enlisait sans cesse. Mais ils n'avaient pas le choix, ils devaient semer, prier pour voir les grains germer, pousser, et leur donner suffisamment de nourriture pour tenir jusqu'aux prochaines récoltes.

    Cette fois, ce fut la foudre qui le tira de ses pensées. Il la vit distinctement s'abattre sur le noyer de son voisin. Malgré le roulement de tonnerre, il entendit parfaitement le bois se fissurer, se fendre jusqu'à ce que l'arbre soit séparé en deux, et qu'il s'effondre. Un mince sourire étira ses lèvres : quand il était gamin, il adorait les jours d'averse. Le travail dans les champs était compromis, et il restait à la maison, près de l'âtre, occupé à de petites tâches que lui confiait sa mère. Il avait tout le loisir de laisser ses pensées vagabonder, se voyant déjà, en dépit de ses origines, devenir un noble chevalier, de ceux qui peuplent les légendes. Il aurait eu une lourde épée à la ceinture, une armure rutilante, un cheval blanc puissant, et il parcourrait le royaume, chassant les envahisseurs, défendant les plus faibles, vaillant, intrépide. Son nom serait synonyme de bravoure, de loyauté !

    Un nouvel éclair transperça les nuages livides. Son sourire disparut. La peste était passée par là, et il s'était retrouvé responsable de la ferme familiale plus tôt que prévu. Il haussa les épaules, comme en réponse au grondement sourd du tonnerre. Après tout, il s'était marié avec la femme qu'il aimait, elle lui avait fait de beaux enfants, et deux avaient survécu. Et elle en attendait un autre... Ils avaient toujours une place importante dans ses prières du soir. Si seulement cette maudite pluie cessait, il pourrait espérer sauver la récolte.

    Les cieux se déchainaient au dessus d'eux, versant avec rage des trombes d'eau. Les moissons seraient mauvaises. Pour bénéficier de la protection de son seigneur, il devra encore payer diverses taxes, sans compter la dîme. Jamais il n'y aura assez de provisions pour nourrir toute la famille jusqu'aux prochaines récoltes.

    Une main se posa sur son épaule, et son visage rugueux s'illumina d'un sourire attendri. Par ce simple geste, sans dire un mot, sa femme avait réussi à le rassurer. Il se tourna vers elle, posa une main délicate sur son ventre rebondi, et l'embrassa amoureusement. Doucement, son épouse lui dit :
    - Tu viens ?
    Un simple hochement de tête fut sa réponse. Après tout, ils étaient ensemble... Lui prenant la main, il s'enfonça dans la chaumière et referma la porte sur l'orage. De sa voix bourrue, et pourtant pleine de tendresse, il appela leurs enfants, et demanda :
    - Alors, qui veut entendre l'histoire du vaillant chevalier ?


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  • Vous trouverez dans cette catégorie mes humbles textes.

    Ils sont pour la très grande majorité issus de duels à la plume, en provenance directe d'un forum de MMORPG.

    Le principe de ces duels est d'imposer un thème et des contraintes, puis d'écrire un texte à partir de ces restrictions.

    Ne vous étonnez donc pas de voir revenir parfois les mêmes thèmes, de voir des thèmes surprenants, ou des éléments étranges dans les textes.

    Si vous voulez en savoir plus, je me ferais un plaisir de vous renseigner. Et tous les commentaires sont les bienvenus !


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