• Rivemorte, Chap.115

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    Des hommes de Thémus patrouillent dans le secteur. Leur soulagement est visible lorsqu'ils voient leur chef. Pas d'éclatement de joie mais de légers signes de têtes expriment mieux que tous les mots leurs sentiments. D'un pas rapide, Thémus se dirige vers son atelier épargné par les combats. A l'intérieur, son bras droit, sa femme et son fils.

    Elland, Maelenn et Ménandre restent à l'extérieur le temps des retrouvailles. Ils apprécient trop Thémus pour que leur présence l'empêche d'exprimer sa joie. C'est qu'il est pudique, le colosse, et qu'il n'aime guère montrer à tout le monde ses sentiments.
    C'est d'une voix bourrue, encore chargée d'émotion, qu'il les invite à l'intérieur. Rien n'a changé depuis la dernière visite d'Elland, comme si le temps s'était figé, comme si rien ne s'était passé dans la ville. Ils s'entassent dans l'arrière-boutique, mais l'heure n'est pas à l'hydromel. C'est le bras droit de Thémus, un homme sec et sévère, qui leur résume la situation :


    - Nous n'avons pas pu empêcher l'arrestation de ta femme et de ton fils, Thémus. Mais nous avons profité du chaos qui régnait pour les faire sortir de geôles. Nous avons libéré tous les prisonniers et éliminé tous les gardiens. Le Comain a connu une fin très longue et particulièrement douloureuse.

    Un sourire presque sadique illumine son visage revêche et il fait un rapide clin d'œil à Elland. Ce dernier ne peut s'empêcher de lui retourner son sourire. Elland a la conscience tranquille, il n'y est pour rien dans ce meurtre. Mais il est sacrément content d'apprendre que ses tortures, et celles de centaines d'autres personnes, ont été vengées. Maelenn, ne comprenant pas le sens de ces sourires, frissonne mais décide de ne pas pousser plus loin sa curiosité. C'est une autre question qui la taraude :

    - Pourquoi la ville s'est-elle embrasée ?
    - Ça faisait plusieurs jours que la tension était palpable. Avec les gardes qui vous cherchaient et toutes les arrestations sommaires qui ont été effectuées, il ne manquait pas grand chose pour mettre le feu aux poudres. Et le "pas grand chose" en question a eu lieu hier matin. Les soldats étaient comme fous, tout comme les milices. Ils ont retourné tous les pavés de la ville, ils ont tout fouillé. Ils ont interrogé des milliers de personnes : vous connaissez leur manière de faire. Des mots et des noms revenaient systématiquement : évasion, complot, Grand Tour Célestis. Il n'en fallait pas plus pour lancer les rumeurs. D'après certains, ils retenaient des prisonniers politiques dans la tour. D'autres affirment que c'était des mages. A vrai dire, démêler le vrai du faux était compliqué, et dans le climat de terreur qui régnait, ce n'était pas la priorité. Mais les soldats sont allés trop loin. Ils ont passé par le fil de l'épée une famille entière qui refusait de leur livrer des renseignements.

    Le second de Thémus hausse les épaules et passe une main sur son crâne parfaitement lisse. Le silence est tel, dans la pièce, qu'on entend les respirations saccadées. Des innocents sont morts, à cause de la libération des mages. Un prix bien douloureux à payer, pour une liberté qui aurait dû être acquise et indéniable. L'homme, après une courte inspiration, reprend :

    - Comment fournir le moindre renseignement quand on ignore tout de ce qu'il se passe ? La colère qui grondait s'est transformée en furie. Des années, que le gouvernement et les puissants s'enrichissent sur le dos du peuple. Des années, qu'ils nous font ployer sous leurs taxes et leurs lois. Et maintenant, ils tuent des gens à cause de leurs erreurs ? Les gens se sont révoltés. Les soldats ont parlé. Ils ont raconté ce qu'il se passait dans la tour, les manigances des puissants.
    - Où sont-ils maintenant ?
    - Ils sont quasiment tous morts. On ne peut rien faire contre une foule en colère. Les autres ont été enfermés dans les geôles, en attendant. Un groupe de mages est arrivé, en début de soirée. Leur chef nous a dit que l'un d'entre eux avait eu une vision de ce qu'il se passait dans la ville. Qu'ils n'avaient pas prévu de revenir un jour à Rivemorte mais qu'ils ne pouvaient pas laisser des innocents se faire tuer. Que c'était de leur faute si la situation en était arrivée là, et que c'était de leur devoir de nous venir en aide. Alors ils se sont attaqués au palais du gouverneur et à tous les dirigeants.
    - Ils les ont tous tués ?
    - Non. Pas du tout. Ils sont emprisonnés, eux aussi.
    - Tanorède Guevois.

    Tous les têtes se tournent vers Elland. Après un haussement d'épaule, il explique :

    - J'aimerais savoir s'il est toujours vivant. Et si c'est le cas, lui poser quelques questions.
    - Je viens avec toi !

    Cette fois encore, Maelenn et Ménandre se sont exprimés d'une même voix. Thémus, gêné, regarde sa famille sans dire un mot. Elland, pris d'un tact miraculeux, lui dit :

    - Tu dois avoir beaucoup de choses à régler, maintenant. Reste ici, on te tiendra au courant de nos résultats.

    Un simple hochement de tête, de la part du colosse, exprime sa gratitude et ils se séparent rapidement. Elland, marchant en tête et en silence, ne peut s'empêcher d'imaginer la rencontre qui l'attend. Si Tanorède est toujours en vie, et en état d'être interrogé, il pourra enfin comprendre son implication dans l'enlèvement de Ménandre. S'il est impliqué. Et peut-être même dans l'emprisonnement de Maelenn. Trop de questions n'ont reçu, en guise de réponse, que des suppositions. Et puis, désormais, ils ont l'explication tant attendue concernant le départ précipité des mages. Sans doute n'ont-ils pas voulu mêler les plus affaiblis à cette lutte. Qu'importe les raisons. Ils ont participé à la révolte, ont aidé les habitants et se sont vengés.
    L'un des hommes de Thémus les escorte et les conduit jusqu'aux geôles. Dans les rues qu'ils empruntent, ce sont des visages hébétés qu'ils croisent. Et dans les yeux injectés de sang, la même question « Et maintenant ? »
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