• Rivemorte, Chap.15

     

     

    Rivemorte, Chap.15

     

     

    - Il ne t'avait rien expliqué. Et ce genre de choses n'est pas instinctif.
    - Elle doit m'en vouloir terriblement.

    Comme si elle l'avait entendu, Echidna traverse soudainement la cascade pour venir se poser à côté d'Elland, dégoulinante d'eau. Et cette créature, qu'il avait tant craint au début, qui l'effrayait au delà de l'avouable, s'allonge près de lui, et pose son imposante mâchoire sur les cuisses de son maître, tout en prenant garde à ne pas peser trop lourd. Machinalement, il la gratte derrière l'oreille. Un ronronnement sourd berce la nuit, sous le regard attendri de Pèire.

    - Elle t'aime beaucoup.
    - Pèire, comment vous communiquez avec elle ?
    - J'attendais cette question, répond ce dernier dans un sourire. J'utilise le même moyen qu'elles : on communique par la pensée.

    Cette notion le laisse pour le moins perplexe. Quelle sorcellerie est-ce là ? Devant la mine sceptique d'Elland, il poursuit :

    - C'est un don rare, lié directement à ma fonction. Je suis plus ou moins celui qui s'occupe d'élever les gargouilles et de gérer l'adoption. Et je sers également de trait d'union entre les deux.
    - J'ignorais qu'un tel métier existait.
    - Très peu de personnes en connaissent l'existence. En réalité, ce n'est pas un métier, mais une vocation. Je suis né pour ça, avec ces dons bien précis, uniquement dans ce but. J'ai connu Echidna bébé, par exemple.

    Stupéfait, Elland tourne son regard vers sa complice. Ce monstre de pierre, un adorable bébé ? Il a beau essayé de l'imaginer, il n'y parvient pas.

    - Je croyais qu'elles... enfin, qu'elles étaient toujours comme ça.
    - Non, bien sûr que non, lui explique Pèire, après un léger rire. Elles naissent, comme toutes les autres créatures, et elles grandissent également. Elles ne peuvent pas être malades, mais elles finissent par mourir, comme tous les êtres vivants : soit suite à un accident, soit de vieillesse. Bien qu'elles vivent très longtemps. Echidna est très jeune pour son espèce, mais elle a déjà quarante ans.

    La concernée redresse la tête et lance un regard offusqué à Pèire, qui a osé dévoilé son âge. Assommé par les révélations, Elland demeure silencieux, incapable de quitter sa gargouille des yeux. Finalement, il pose la première question qui lui vient à l'esprit :

    - Mais... et vous ?
    - Moi ?
    - Comment pouvez-vous vous en occuper si elles vivent bien plus longtemps que nous ?
    - Je vis presque aussi longtemps qu'elles.

    Le voleur le dévisage, comme s'il le voyait pour la première fois, comme s'il pouvait avoir l'assurance qu'il ne lui ment pas. Comme si ce don pouvait se lire sur les traits de sa figure. Mais voyant que l'entreprise est vouée à l'échec, il détourne les yeux pour les poser sur sa complice. Echidna, bébé ? Elland l'imagine avec de minuscules cornes, une bouille toute mignonne, des ailes à peine formées. Il sourit tendrement, sans même s'en rendre compte. Pèire fouille un instant dans ses poches avant de lui tendre un flacon :

    - Tiens, bois ça.

    Suspicieux, Elland observe le long tube de verre rempli d'un liquide verdâtre. Puis il interroge son interlocuteur du regard sans cacher sa méfiance. Un léger rire lui répond, avant que l'homme ne lui dise :

    - Fais-moi confiance. Ce n'est pas du poison, c'est juste pour t'aider.
    - M'aider à quoi ?
    - A communiquer avec elle. C'est ta seule occasion, car ce genre de préparation coûte une fortune.

    Echidna lui lance un regard rassurant, et c'est pour cette raison qu'il accepte de prendre la fiole et d'en boire le contenu. Le goût est infect ! Et rien n'a changé... Le lac reflète toujours les rayons de la lune, les chouettes ululent toujours, Pèire sourit toujours...

    - Et moi, je suis là !

    Cette voix ! Elle vient de l'intérieur. Rien n'a bougé, mais la voix a résonné, il en est persuadé. Echidna semble presque sourire. Et alors qu'il s'apprête à lui poser une question stupide, une déferlante d'images et de sensations se rue dans son esprit. Il revit, à travers les yeux même d'Echidna, les étapes importantes de sa vie.
    Pèire, plus jeune, un sourire attendri sur le visage est penché au dessus d'elle, comme un père protecteur. Une sensation de confort absolu, de chaleur et de satiété le remplit. Puis c'est un jeune homme qui se penche sur elle. Son visage poupin, ses boucles brunes et ses yeux bleus émerveillés la mettent en confiance. Il lui parle doucement. Pèire aussi lui explique des notions qu'elle ne comprend pas encore. Puis l'inconnu l'emmène. Un dernier regard pour un Pèire triste.
    Cet inconnu, son Maître, qui l'emmène dans ses frasques nocturnes. L'ivresse du vol pour échapper aux gardes. Les parties de cache-cache. L'amusement, enfin, quand elle peut lui faire peur en rasant de trop près les toits ou les murs. Mais lui n'apprécie pas. Au début, il lui prête beaucoup d'attention, comme un enfant ravi par son dernier cadeau. Mais le temps passe et le cadeau lasse. Son maître ne s'intéresse à elle que lorsqu'il en a besoin. Le reste du temps, il l'ignore.
    Une partie de chasse, alors que l'estomac crie famine et que les flocons de neige tombent sans répit. La solitude. L'ennui. L'indifférence. Le mépris.
    Son Maître a vieilli, et il porte souvent la main à son ventre. Il est plus lent pour courir dans les ruelles et sur les tuiles. Quand il glisse, quand il se fait attraper par la garde, ce ne peut être que de la faute d'Echidna, saleté de gargouille qui n'est bonne à rien.
    Elle sent que le mal lui ronge les entrailles. Elle s'en inquiète, car que deviendra-t-elle si son maître n'est plus ? Il a passé du temps à surveiller un homme. Jusqu'au jour où il l'a attaqué. Elle n'a compris qu'après, grâce aux autres gargouilles qui ont vu passé son ancien maître. Avec le butin arraché aux mains de l'inconnu, il est allé s'installer à la campagne pour y finir ses jours. La vendre a été doublement bénéfique pour lui : avoir de l'argent, et s'en débarrasser.
    L'inconnu devient son nouveau Maître. Il a peur d'elle, elle le voit bien. Mais que pourrait-elle bien y faire ? Elle fait tout pour se faire aimer de lui, elle anticipe ses demandes, se montre présente pour lui prouver qu'elle ne l'abandonnera pas. Mais il la fuit toujours, se méfiant d'elle...

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